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Georges Herzig : Démocratie bourgeoise

Article de Georges Herzig paru dans Le Réveil communiste-anarchiste, n° 502, 7 décembre 1918.

Le vent est à la démocratie. C’était à prévoir. On ne saigne pas quelque dix millions d’hommes pour assurer des débouchés, la maîtrise des mers et la royauté de l’industrie sans que les survivants de cette chevauchée dans le sang humain ne réclament en retour quelques compensations. On leur avait donné déjà la joie de mourir pour le droit, on leur offrira la réalité de quelques droits politiques illusoires, heureux dérivatifs à de plus substantiels besoins.

Heureusement que, de par le monde, certains éléments non assimilés aux beautés de l’ordre capitaliste veulent autre chose que du “soufflé” démocratique et aspirent à un ordre de choses n’ayant qu’un vague rapport avec la démocratie qu’on nous offre comme le but sacré, le sommet jusqu’ici inaccessible du Carmel du droit, de la justice et de la liberté.

Tout se paye tôt ou tard. C’est aujourd’hui le jour du règlement de compte. La révolution russe a jeté à terre le tsarisme, et le peuple russe, ouvriers et paysans, sans lequel ses commissaires, détenteurs d’un pouvoir absolu, ne seraient rien et disparaîtraient bientôt dans la tourmente, fait payer cher aux bourgeois, nobles et intellectuels, la profonde ignorance, la misère matérielle et morale dans lesquelles il fut laissé.

Ce peuple a trop souffert pour ne pas nous offrir le spectacle affolant de la vengeance aveugle sans direction, sans vision même d’une solution nettement révolutionnaire. Alors qu’il eût fallu organiser pour la production un pays qui ne l’avait jamais été réellement, on a recouru à une dictature de classe au lieu d’appeler à une collaboration nécessaire tous les éléments susceptibles d’apporter leur pierre à l’édifice nouveau.

Le désarroi complet d’un pays tenu jusqu’alors dans la camisole de force d’un régime tyrannique et policier jusque dans les moindres détails, pouvait être prévu. On ne peut demander à un peuple qui n’a jamais été appelé à faire preuve d’initiative d’entrer de prime­-saut, et en pareilles circonstances, dans la phase constructive.

Les Alliés — je parle des gouvernants, — ces fougueux chevaliers du droit, de la liberté, de la civilisation à la mode capitaliste et bourgeoise, ne virent jamais autre chose dans cet immense troupeau qu’un réservoir de chair à canon dans lequel on pouvait puiser sans compter. Déjà, avant la guerre, les milliards de l’emprunt français servirent à soutenir le tsar et ses créatures et à brider la révolution esquissée en 1905. Quand le tsarisme fut à terre, on exigea encore de ce peuple réveillé d’un long sommeil et demandant à travailler pour des œuvres de vie, qu’il ajoutât aux millions de victimes sacrifiées d’autres millions de cadavres pour un but qui lui échappait grâce au despotisme tsariste soutenu par les puissances alliées elles-­mêmes. Las de cette œuvre de mort, trahi par ses gouvernants, trahi par ses prétendus alliés, trahi par les classes cultivées, comment ce peuple n’eut-­il pas douté de tout à travers l’illusion de créer un monde nouveau ? Incapables de comprendre comment la Russie régénérée pouvait servir leur cause autrement que par la tuerie, les Alliés, au lieu d’instruments agricoles dont ce peuple avait le plus grand besoin, parlaient encore de canons ou de munitions à lui envoyer pour le galvaniser à nouveau et le ramener à la boucherie. C’est aux partisans de la guerre, au milieu d’un peuple qui ne voulait plus en entendre parler, qu’allèrent les sympathies des alliés et avec elles les manœuvres occultes bonnes à le jeter hors de lui. Avant de parler de la trahison de Brest-­Litovsk, il conviendrait sûrement de parler de celle des Alliés qui la rendit possible.


Fait heureux par ses conséquences immédiates et lointaines, l’Allemagne militaire est vaincue. Guillaume II et l’héritier de la couronne ont fui en Hollande. Le drapeau rouge flotte sur Postdam. La sociale­-démocratie a pris en main le gouvernement et la liquidation du régime déchu. Les conditions de l’armistice — on devrait plutôt dire de la retraite allemande des pays envahis — sont en voie d’exécution. Nous ne nous arrêterons pas à insulter cet homme comme le font les neutres qui tremblaient devant lui et qui en Suisse notamment, le reçurent en 1912, avec les marques du plus profond respect et de la plus méprisable platitude. Laissons cela à ceux qui dénonçaient jadis toute atteinte portée à son extraordinaire pouvoir.

Il représentait non seulement les propriétaires terriens, mais encore le haut commerce et la grande industrie, et en créant un Etat industriel, après la chute de Bismarck, il avait su, et ses conseillers avec lui, par les « lois sociales », faire du peuple allemand un tout indivisible. Cependant, il faut le constater, si l’Allemagne, par son développement industriel rapide n’avait pas attisé les convoitises de ses concurrents et forcé le peuple allemand à l’union, les Hohenzollern seraient devenus insupportables au peuple allemand lui­-même et la monarchie eut été fortement ébranlée. Les alliances qui se firent contre l’Allemagne furent le meilleur ciment pour consolider l’empire.

Les bourgeoisies alliées voient d’un très mauvais œil la démocratie­-sociale maîtresse de la situation. Il ne leur serait point désagréable de voir la révolution bifurquer comme en Russie et la démocratie bourgeoise prendre en mains les rênes du gouvernement. La presse alliée y compris la presse neutre dont la neutralité n’a jamais existé, en Suisse du moins, nous offre un spectacle vraiment édifiant. D’un côté elle n’a pas assez de sarcasmes et vraisemblablement de calomnies à lancer contre la révolution russe, et de l’autre elle se réjouit, espérant voir la révolution allemande prendre le même chemin. Elle cherche toujours l’écrasement total de l’Allemagne, afin d’en terminer avec le socialisme qu’elle identifie avec la social­-démocratie, tant est grande sa crainte de voir se reconstituer l’Internationale.

Le peu de temps laissé au comité des ouvriers et soldats pour évacuer la France, la Belgique, le Luxembourg, l’Alsace­-Lorraine, y compris même la partie septentrionale allant jusqu’au Rhin, de même celui laissé pour rendre vaisseaux de guerre, sous-­marins et matériel roulant, semble avoir pour but de créer des difficultés intérieures inextricables, de façon à précipiter un mouvement de désespoir. Les journaux français connus pour leurs attaches monarchistes, le Matin, l’Echo de Paris, se font une joie de jeter de l’huile sur le feu, et comme ils ont carte blanche depuis 1914 pour « faire » l’opinion, ils en profitent pour lutter contre la manifestation des volontés populaires contenues dans le socialisme dont on prévoit un recrutement considérable parmi les soldats, ouvriers et paysans, revenant du front. Ils parlent couramment des 340 milliards à payer par la main-­d’œuvre allemande, et le fangeux Henri Lavedan, académicien à tout faire, parle avec une satisfaction haineuse du mark gagné par l’ouvrier allemand, dont les trois quarts lui seront pris pour payer la dette de ses ex­-gouvernants, dût­-il mettre cent ans pour l’acquitter.


La bourgeoisie européenne qui nous a valu la guerre par son acquiescement à tout ce qui nous y menait directement, tout en empêchant systématiquement la propagation de l’antimilitarisme populaire, cette classe qui a bénéficié de la guerre par l’accaparement alimentaire, par tous les moyens que lui donnait une ère fructueuse de quatre ans de massacre, veut encore bénéficier de l’après­-guerre en s’opposant à toute entente entre peuples et en déchaînant des haines nationales en vue d’assurer pour une nouvelle période sa honteuse exploitation. Dans toute sa presse, vendue aux puissances d’argent, le mot d’ordre est de combattre le socialisme. Il n’est pas jusqu’au plus sot des valets de plume qui ne lui décoche le coup de pied de l’âne. Il s’agit moins de critiques sensées que de circonvenir les pauvres gens, peu doués de sens critique, pour leur montrer l’ennemi dans ceux qui pourraient être au contraire leurs libérateurs des chaînes du travail servile.

Pour tenir tête à la réaction qui s’annonce de toute part, il faudrait que tous ceux qui se réclament du socialisme, sous une étiquette quelconque, comprissent enfin que le socialisme national servira toujours les intérêts de la démocratie bourgeoise en relevant les barrières séparant les travailleurs du monde entier, en créant des divisions entre eux, en les amenant à prendre, sur le terrain national, des responsabilités qui les ramèneront dans un avenir plus ou moins rapproché à une nouvelle conflagration générale qu’ils ne pourront pas plus empêcher qu’ils n’ont empêché cette dernière.


Le salut est dans l’internationalisme. La social-démocratie allemande doit davantage se préoccu­per d’assurer la production dans des formes socialistes nouvelles et veiller à l’alimentation et au bien-­être populaire que de créer un pouvoir gouvernemental, fixant par des lois, ce qui doit entrer d’emblée dans la pratique en donnant aux travailleurs le sentiment d’un ordre nouveau érigé à leur avantage et pour la conservation duquel ils seront prêts à tous les sacrifices. Ils les ont bien acceptés, ces sacrifices, pour le compte du capitalisme national, pourquoi ne l’accepteraient-­ils pas pour leur propre salut ?

Que l’on doive assurer immédiatement la production nationale, c’est là une nécessité qui ne se peut éluder, mais comme aucun pays ne peut actuellement se suffire à lui­-même, il faut veiller sans tarder au rétablissement des relations internationales.

La concurrence du commerce et des industries nationales nous ont valu la catastrophe dont nous supporterons les conséquences matérielles pendant un demi­-siècle au moins. Demain, la fameuse société des nations sera devenue un mythe idéologique et nous aurons à sa place la ligue des intérêts nationaux, qui ne sera autre chose qu’une arme de défense économique ayant pour assise un protectionnisme bureaucratique et policier, favorisant les entreprises à gros capitaux au détriment de l’initiative individuelle bridée de toute façon. Comme la métallurgie est l’industrie maîtresse, les mines et les houillères seront entre lès mains des grandes sociétés financières ayant marché avec les Etats. Malheur aux pays dont le sol ne fournira pas cette première puissance qu’est la houille et le minerai ! Ils ne pourront pas lutter sur le terrain de la concurrence industrielle et ils s’appauvriront.

Déjà la France a mis l’embargo sur le bassin de la Sarre ; elle a recouvré les mines de Briey et sera demain la maîtresse du marché européen. L’Allemagne ambitionnait la même maîtrise, ce qui confirme une fois de plus le caractère économique de la guerre actuelle. Vraiment, peut­-on admettre que l’effroyable hécatombe à laquelle tant de peuples ont participé ait pour résultat évident de sacrer le capitalisme maître du monde et n’est-­il pas au contraire de toute justice et dans les conditions élémentaires d’un monde nouveau que les richesses sidérurgiques et minières soient internationalisées par un mode de répartition tenant compte des besoins de chaque pays ?


Plus d’ambiguïté à l’heure actuelle. Les progrès de l’industrialisme exigent une transformation sociale fondamentale. Ou bien nous subirons les conditions imposées par la démocratie bourgeoise, à laquelle, naturellement, financiers et capitalistes adhèrent pourvu qu’ils aient carte blanche d’exploitation et alors les peuples seront de plus en plus esclaves, et tout élément ne s’assimilant pas aux conditions imposées par elle, seront impitoyablement sacrifiés. Nous en trouverons l’exemple prochainement — si le socialisme international ne manifeste pas promptement ses volontés — dans l’écrasement de la révolution russe et dans la disparition de l’élément nomade, inassimilé, d’où lui vient sa plus grande force de résistance. Ou bien, les peuples comprendront que l’heure est venue de se soutenir les uns les autres et de mettre le holà aux vues d’hégémonie d’une démocratie menteuse, incapable de voir autre dans le monde que ses intérêts de classe, tout en cachant son monstrueux égoïsme et ses appétits insatiables derrière des formules idéalistes trompeuses, dont elle se gausse dès qu’elle est rassurée sur l’avenir.

Socialisme international ou démocratie nationaliste et bourgeoise, il n’y a plus d’autres adversaires dans le monde. L’un représente la délivrance des travailleurs, l’émancipation promise et si longtemps attendue, l’autre fait miroiter quelques vagues réformes lui permettant de reprendre pied pour ensuite mieux organiser un esclavage dont nous ne pourrons plus nous défaire.


L’Etat nous a montré pendant cette période de guerre le lien étroit qui l’attache au capitalisme. Ils marchent rivés l’un à l’autre par des intérêts communs. Nous l’avons vu garantir en pleine crise et maintenir fermement les gains de la rapacité bourgeoise. Les peuples ont été tenus pieds et poings liés pour que tous les accaparements, tous les trafics sur la vie humaine puissent se continuer sans à coup. II a été partout pendant ces quatre années de crise aiguë le souteneur du plus dégoûtant mercantisme.

Le socialisme international devra se garder de vouloir conquérir cette puissance improductive et nuisible. Qu’en raison de l’heure présente, il ne puisse se dispenser de le remplacer, c’est peut-être une nécessité historique transitoire, mais qu’il se dégage rapidement de cette lamentable notion pour évoluer rapidement vers des formes nouvelles appelant les hommes à des initiatives vivaces leur permettant de se dépenser librement et de faire jaillir d’eux-­mêmes des forces accélérées vers le progrès véritable. Celui­-ci ne se peut concevoir sans une augmentation de bien-­être dans tous les domaines en absolue contradiction avec la civilisation bourgeoise, qui n’a pas même su, au sein de la plus grande abondance, empêcher les individus de mourir de faim devant les produits amoncelés et façonnés de leurs mains.

La grande œuvre de demain n’est pas dans la démocratie nationale et étatiste, mais dans l’organisation de la production internationale par des associés et non plus par des salariés esclaves. C’est au socialisme à l’accomplir si pénible que paraisse la route qui doit nous y conduire.

G. H.

P.­ S. — J’exprime ici des opinions personnelles dont le groupe du Réveil n’a aucune responsabilité à prendre. Il en sera de même à l’avenir.

G. H.

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