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Lettre d’un lecteur de Tribune algérienne, 26 septembre 1979

Textes parus dans Tribune algérienne, n° 22, novembre 1979, p. 11-14

“Les fléaux sociaux : le débat entre le ponctuel et le permanent” (dessin publié dans El Djeich, n° 197, octobre 1979, p. 8)

L’atmosphère étouffante demeure toujours, elle empire de plus en plus. La répression continue.

La police fait ravage dans les quartiers populaires (Climat de France, cité Mahiédinne, Champ de manœuvre, Cité Diar El Chems, Clos Salembier). Il y a eu de véritables batailles rangées, opposant les habitants du quartier aux policiers des balcons, des fenêtres, les habitants se défendaient lançant des cailloux, des bouteilles. Il y a eu deux policiers tués. Pendant 2 jours la police a fait le siège de la cité : les gens à l’intérieur ne pouvaient en sortir, ni les gens de l’extérieur ne pouvaient rentrer.

Tout le monde a peur d’être agressé par les flics, et subir des actes des plus barbares, tel que avaler son mégot de cigarette allumé pour ne pas le jeter par terre, enfin je crois effectivement que la réalité dépasse l’imagination.

Les flics rentrent dans les maisons sous prétexte qu’il y a du linge au balcon ou autre prétexte, prennent les papiers sans aucune explication, pour qu’ensuite le mari aille récupérer les papiers et être ainsi obligé de payer une amende de 80 dinars, les gens ont parfois peur d’aller récupérer leurs papiers. Les policiers bastonnent même les femmes qui essaient de se défendre ou qui demandent d’aller étendre leur linge. Ils interdisent aux femmes, de se mettre au balcon ou de discuter avec les voisins.

Ils occupent les balcons et détruisent tout : grillage de protection des enfants, les plaques ondulées en plastique. Ils occupent même les villas et quand les femmes n’ouvrent pas la porte, ils passent par dessus le portail.

Par exemple, si dans un immeuble il y a un linge dans un ou deux balcons, c’est tout l’immeuble, tous les locataires sans aucune exception qui paient un PV de 80 DA.

Le soir à partir de 20h30, il n’y a presque personne dehors, les cafés et les cinémas sont vides ; Il n’y a que des policiers et fourgons arrêtés à chaque coin de rue et les quelques personnes qui circulent ont les papiers à la main.

Pendant une soirée au cinéma, en plein milieu du film, les flics allument la salle et procèdent à des contrôles d’identité. En pleine rue, un couple se promène, vérification d’identité et gare à ceux qui ne peuvent justifier de leurs liens de parenté.

C’est une campagne de répression, une campagne de vol de force de travail, d’argent une campagne d’atteinte à la dignité du citoyen. Ils tabassent des gens sans pitié et d’une façon féroce. Trois policiers sur une personne donnant des coups avec des nerfs de bœuf, c’est le spectacle offert au public non encore atteint.

On peut constater que les gens sont exaspérés par cet état de choses. Dans des conversations privées tout le monde se demande où cela ira-t-il ?

Remarquons aussi qu’il y a une certaine solidarité qui se fait jour, l’un avertit l’autre des précautions à prendre, les gosses courent, crient, pour avertir les habitants à l’approche des policiers dans leur quartier.

Ils autorisent à étendre le linge la nuit, mais alors à 6 heures ou 7 heures du matin, c’est le réveil matinal au sifflet du policier. Tout le monde debout pour enlever le linge des balcons ou des fenêtres.

Remarque d’un jeune travailleur qui dira : “cette campagne pourquoi ? si ce n’est pour récupérer l’argent donné aux travailleurs des postes, PTT. En 1 heure, ils l’ont fait à moins qu’ils prennent les devants pour d’éventuelles grèves !”

Face à cette situation alarmante, il y a la prise de conscience des gens, tout le monde parle, se rend compte que son ennemi ce sont les policiers, et les policiers c’est l’Etat. Que c’est lui le responsable de toute cette situation de misère. Enfin, les gens se rendent compte que l’Etat est incapable de leur assurer quoi que ce soit, il ne fait que les détruire.

Il y a une chasse acharnée contre les jeunes (jeunes, jeunes couples sans papiers) les rafles dans les cafés, au cinéma, enfin partout. Alors, il y a un ramassage de tous ces jeunes, ces jeunes qui essaient de riposter, ils les ramassent comme des chiens entassés dans les fourgons grillagés. A la place du 1er mai, les policiers arrêtent les jeunes surtout dans les arrêts de bus, ils les font entrer à l’intérieur du Ministère de la jeunesse et des sports, qui est le lieu de bastonnade des jeunes, jusqu’à obtenir une quantité suffisante pour un fourgon qui les emmène à la rue Cavaignac, au commissariat central d’Alger, puis à la prison d’El-Harrach , beaucoup seront transférés vers les différents lieux de “camps de travail” à Alger, au Sud, à Saïda pour arracher l’alfa.

De la main d’oeuvre gratuite pour cet Etat policier.

La journée comme la nuit règne une véritable atmosphère de répression, la situation est entrain de pourrir. Misère d’un côté, et répression se conjuguent. Mais l’espoir est plus grand car cette situation active beaucoup la prise de conscience des masses. La séparation se fait bien nette entre les travailleurs, chômeurs, vieillards, jeunes et les “gens en uniforme” les policiers ou les militaires. C’est-à-dire les représentants de l’Etat.

Les masses prennent conscience que ce régime est en train de les détruire, de leur sucer au maximum leur force de travail, alors qu’il est incapable de leur garantir le PAIN et l’EAU.


GREVE DES MARCHANDS DE LEGUMES CONTRE LA REPRESSION DECLENCHEE PAR LE REGIME DES COLONELS

Au marché “Meissonier” marché couvert au centre d’Alger, les petits commerçants surtout des marchands de légumes et de fruits, ont fait grève. Pourquoi ?

La répression qu’a déclenchée le régime des colonels depuis le début du mois de septembre, sous couvert de lutte contre “les maux sociaux”, a frappé les jeunes les travailleurs, les petits artisans et commerçants, en définitive les citoyens de tous âges.

Dans ce marché “Meissonier” vingt deux marchands sont arrêtés par la police, sous prétexte de “hausses illicites”. Ils sont présentés immédiatement au parquet. La justice des colonels les expédiera très rapidement à la prison tant connue d’El-Harrach.

Par solidarité avec leurs collègues emprisonnés, les petits marchands de légumes ferment boutiques et lèvent leurs étalages. Ce comportement normal de solidarité, cette attitude honnête de réprobation générale contre le régime de l’arbitraire n’est pas du tout du goût “d’El-moudjahid” dont les appels à la répression se multiplient. Il va jusqu’à titrer son article : “parce qu’ils ne pouvaient plus voler, ils ferment boutiques” El-Moudjahid, 20 sept. 79.

Accusation, délation, insultes, le journal des colonels tient à sa réputation, de feuille policière contre le peuple et les masses algériennes.

“60 étalages déserts” dit-il. Alors, il feint la surprise et s’interroge devant ce mouvement de grève ” car comment peuvent-ils se solidariser avec des marchands sans scrupules qui vendaient leurs produits à des prix que la loi et même la morale réprouvent. Sont-ils au moins conscients des conséquences de leur comportement qui n’est rien d’autre que du chantage, un diktat que veulent nous imposer des affameurs du peuple, en un mot des délinquants”. Ce journal laisse couler, son venin. “Au bureau du marché en l’absence du responsable, l’intérimaire n’a pas voulu prendre ses responsabilités et a choisi le silence. Drôle de responsable ! peut être un complice lui aussi ?”

Quel langage de policier ce journaliste ! !

Cet article ordurier continue : “il est certain que ces commerçants solidaires avec les autres pris en flagrant délit de vol, sont eux-mêmes passibles de sanctions, ne serait-ce que des sanctions administratives. Car qui leur a délivré l’autorisation de faire fortune aux dépens du citoyen ? Nous savons aussi que ces commerçants peuvent se permettre un arrêt de travail de quelques semaines étant donné les profits considérables qu’ils ont retiré de leurs commerces durant le mois de ramadhan et même en temps normal. Leur calcul est évident. Fermer boutique en espérant que l’opération assainissement prenne fin bientôt pour qu’ils puissent se remettre à leurs activités favorites : contourner la loi et spéculer sur le dos du consommateur.”

Et il conclut : “Nous pensons que la loi, dans le cas présent, doit se manifester avec toute sa rigueur.”

Ce procureur, ce misérable procureur, crie toujours haro sur les marchands !

Dans plusieurs quartiers d’Alger des marchands sont arrêtés. Tel que ce marchand de légumes qui ayant acheté aux halles des tomates à 2,50 DA est obligé sous la matraque des policiers de la revendre à 2,40 DA le kilo.

Devant cet arbitraire, devant cette répression, les marchands combattent. La grève a duré plus d’une semaine. Oui les petits marchands ont raison de combattre le régime de l’arbitraire !

Oui, il faut chasser ce régime de la répression.

DEHORS le régime bourgeois des colonels !

DEHORS le régime policier !

Seul un gouvernement responsable devant une ASSEMBLEE CONSTITUANTE SOUVERAINE, élue au suffrage universel peut protéger les petits marchands.


Le combat de TRIBUNE ALGERIENNE, C’est le combat des masses populaires algériennes pour chasser le régime de l’arbitraire.

Les extraits de lettres de lecteurs ou de militants que nous reproduisons ici expriment clairement l’enjeu de la lutte.

1ère lettre :

“(…) La vie est très chère, jour après jour, tout augmente : raisin 10 DA/Kg, poivrons 10 DA/Kg, pommes 12 DA/Kg. Les ouvriers sont mécontents et ne le cachent plus. (…) Les petits commerçants, les employés, les enseignants joignent difficilement les deux bouts.
(…) Nous sommes en pleine campagne d’assainissement, est-ce pour oublier les vrais problèmes !!!”

2ème lettre :

“(…) La répression et le climat d’intimidation qui règne à Alger, semblent
être dans un premier temps la réponse au mouvement de grève des travailleurs (grève des postiers, etc…).

Il y aurait en plus de 140 grèves dans les mois de Mai à fin Août , selon les chiffres du Ministère du travail. Ainsi malgré la répression violente qui règne, les grèves continuent et à la SONACOME de Rouiba des chiens ont été lancés contre les travailleurs en grève.

Une grève des marchands de fruits et légumes s’est développée à Meissonier, Place du 1er Mai, Belcourt et El-Harrach.”

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