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Algérie : émeutes à la Casbah

Article paru dans Combat communiste, mensuel révolutionnaire, n° 105, été 1985, p. 6

Enfants et veille femme dans la casbah en juillet 1985 à Alger, Algérie. (Photo by Patrick AVENTURIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Trois jours et trois nuits d’émeutes ont agité le quartier populaire de la Casbah d’Alger. Les premiers incidents ont éclaté le 23 avril dans le haut de la Casbah après qu’une maison se soit écroulée, tuant deux personnes âgées. Des groupes de jeunes ont commencé à parcourir les ruelles, criant des slogans hostiles au régime. Ils ont été brutalement dispersés par les flics.

Mercredi soir, les affrontements entre les manifestants et les forces de répression se sont aggravés. Les jeunes, encouragés par les « youyous » des femmes retranchées dans les maisons, ont lapidé les flics. Malgré l’accroissement du nombre de policiers et de gendarmes, malgré les moyens mis en œuvre (véhicules anti-émeutes, camions équipés de canons à eau, etc.), les chiens de garde du pouvoir eurent du mal à venir à bout des émeutiers.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, ils étaient encore plus nombreux. Le Wali (préfet) d’Alger, Aït Abderrahim, est intervenu en personne vers une heure du matin pour essayer de ramener le calme. Enfin, vendredi après-midi, près de 300 personnes ont tenté de manifester centre d’Alger du côté de la grande poste.

Les CNS (CRS locaux) sont immédiatement intervenus.

Cette explosion de colère qui a secoué le plus vieux et le plus populaire quartier d’Alger a été causée, en partie, par l’effondrement d’un immeuble qui a fait deux victimes. Elle s’explique aussi par la rumeur selon laquelle une centaine d’appartements de la nouvelle cité construite à Delly Ibrahim (banlieue d’Alger) est en principe réservée aux habitants les plus démunis de la Casbah : or cette centaine de logements aurait été attribuée à des militaires ou cédée à des particuliers pour des sommes dépassant 400 000 dinars (pots de vin non compris), alors que le salaire minimum est de 1 200 dinars !

Mais il n’y a pas que cela : il faut savoir que la Casbah est surpeuplée. Avant l’indépendance, elle comptait 60 000 à 100 000 habitants ; aujourd’hui, il y en a 300 000 !

Au manque d’espace s’ajoute le manque d’eau chronique, le délabrement que le régime ne combat pas, les ordures qui s’entassent dans les rues. Bref, c’est un concentré de toutes les difficultés auxquelles les travailleurs sont exposés en Algérie !

Lors des émeutes, El Moudjahid, le journal aux ordres des bourgeois, a évidemment dénoncé le « comportement irresponsable » des manifestants. Et le pouvoir a publié un communiqué annonçant que « l’ordre public sera assuré par tous les moyens, quelles qu’en soient les conséquences ».

Effectivement, la répression a été féroce, au moins une dizaine de morts et de nombreux blessés. Le régime apparaît pour ce qu’il est effectivement : un régime au service des bourgeois, des exploiteurs, et pour qui le seul langage à tenir aux masses laborieuses est celui de la matraque et du feu.

La Casbah, les morts et les manifestants, les « youyous », voilà plus qu’il n’en faut pour se souvenir de la lutte héroïque, de la résistance acharnée qu’a opposées ce quartier historique à d’autres exploiteurs. Hier Bigeard et Massu. Aujourd’hui les chiens de garde de la bourgeoisie algérienne.

Toutes les régions d’Algérie ont connu des explosions du genre de celle qui
a secoué la Casbah d’Alger. En avril 1980, à Tizi Ouzou, les masses en colère s’étaient heurtées aux forces de répression de l’État bourgeois. Pour beaucoup de travailleurs, les masques étaient tombés. Aujourd’hui aussi ils sont tombés. Plus de langage populiste, plus de démagogie socialisante. La misère et le dénuement des travailleurs face aux fusils et matraques des tenants de l’ordre bourgeois. Les antagonismes et les contradictions de classe se sont exprimés au grand jour. Pour la première fois à Alger, le plus grand centre urbain, la plus grande concentration ouvrière en Algérie, ça bouge ! et en plus à la Casbah !

Sans tomber dans la mystification (il y a déjà eu des grèves importantes dans Alger et sa région), et exagérer la portée de ces émeutes, il est sûr qu’elles permettront à un grand nombre de travailleurs de voir le régime tel qu’il est. Ils auront l’expérience du rôle de l’État qui n’est pas au-dessus des classes, mais service des privilégiés, des capitalistes. Si Alger est la plus grande concentration ouvrière d’Algérie, c’en est aussi le centre administratif, politique et économique le plus important. Un mouvement à l’Est ou à l’Ouest du pays dans une région isolée ne peut avoir le même retentissement. Et c’est aussi ce qu’il fait l’importance particulière de ces émeutes.

Mais ce sont des émeutes, c’est-à-dire des coups de colère qui peuvent arriver très vite, mais retomber tout aussi vite. Elles sont la preuve du mécontentement des travailleurs contre ce qu’ils subissent, manque de logements, d’eau, de travail, enfin le dénuement, la misère ; et ce, alors que dans les quartiers chics, les bourgeois (d’État ou privés) étalent leurs richesses, leurs voitures de luxe, leurs maisons à étage, etc. Elles sont aussi la preuve de leurs combativité.

Pour que celle-ci ne soit pas dévoyée, pour qu’elle ne reste pas sans lendemain, pour que les travailleurs à Alger et ailleurs puissent défendre leurs intérêts immédiats, pour en finir avec la société bourgeoise et cette vie de misère, il faut nous organiser, nous unir. Il nous faut une conscience claire des objectifs à atteindre et des moyens pour les réaliser !

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