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Une heure avec Messali Hadj… « Il faut rendre la parole au peuple algérien »

Article signé J. F. paru dans La Gauche, journal du Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, n° 7, octobre 1948, p. 4

Messali Haj the extremist Algerian leader. (Photo by © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Corbis via Getty Images)

AYANT appris l’arrivée du grand leader algérien Messali Hadj en Seine-et-Marne, nous avons été passer une heure avec lui. Lorsque nous lui parions du Congrès des Peuples, du R.D.R.. de Jean Rous, en bref de nombreux amis, il est particulièrement heureux de nous accueillir et de constater que s’il a des ennemis, à en juger par la nuée d’inspecteurs des Renseignements généraux à ses trousses, il retrouve quand même des camarades qui, en France, luttent pour l’émancipation et la liberté des peuples coloniaux.

Un militant comme beaucoup d’autres

Messali est né en 1898 et a vécu dans sa jeunesse à Paris. Dès ce moment-là il est passionné par la lutte révolutionnaire, tout en suivant les cours de langues orientales de la Sorbonne et du Collège de France. En 1924, pour gagner son pain il entre chez Renault. Il milite au parti communiste qui à cette époque suivait une ligne véritablement révolutionnaire. En effet, n’est-ce pas Lénine qui déclarait à l’une des sessions de l’Internationale communiste : « La suppression par la révolution prolétarienne de la puissance colonies le de l’Europe renversera le capitalisme européen. » C’est alors que Messali fonde à Paris l’Etoile nord-africaine afin de rassembler les Nord-Africains de France. Le mouvement publie des feuilles, Ikdam, El Ouma, journaux évidemment saisis et interdits par le gouvernement. L’Etoile nord-africaine fut même dissoute cependant que naissait l’Union nationale des musulmans nord-africains. Messali est condamné à ce moment-là. 1934, le 6 février. Avec ses camarades, Messali participe à la défense de la République contre la ruée factieuse. Puis le 14 juillet 1935 dix mille Nord-Africains suivent le cortège populaire. Le 14 Juillet 1936, ils sont quarante mille. Cette année-là amène le Front populaire, dont il est un des pionniers, au pouvoir. En 1935, il avait pris part également à la session de la S.D.N., à Genève, pour défendre la cause de l’Ethiopie envahie par les troupes fascistes italiennes.

Divergences avec le P. C.

Entre temps il a quitté le parti communiste et il fait connaissance de Daniel Guérin, David Rousset et tant d’autres militants révolutionnaires. En janvier 1937, l’Etoile nord-africaine réapparue est de nouveau dissoute. Messali ne se décourage pas. Il fonde le P. P. A. (Parti du peuple algérien). Il est condamné à nouveau à deux ans de prison ferme qui se terminent à la veille de la guerre. Il est envoyé en résidence forcée dans le Sud de l’Algérie avec ses camarades puis condamné, en mars 1941, par le gouvernement de Vichy. Mais laissons Messali Hadj nous entretenir de la suite.

La cause de son refoulement

« J’ai été, en mars 1941, condamné par Vichy, en raison de mon activité politique, aux travaux forcés. Après le débarquement allié je fus élargi avec tout le monde sur l’ordre de Giraud, en mars 1943. Je repris aussitôt ma vie militante et c’est alors que le gouvernement provisoire, me jugeant dangereux, m’envoya à Brazzaville. C’était en 1945. Mais en 1946, malgré le refus du gouvernement de la IVe République (gouvernement avec participation communiste et socialiste), un vote de l’Assemblée nationale m’amnistia. Mais on m’interdit de séjourner à Paris !

Le but de son retour en France et surtout à Paris

« Tout d’abord, étant convoqué au Congrès des Peuples à Puteaux, je suis arrivé à Orly le 28 septembre à 5 heures du matin. Dès que j’eus posé le pied sur le sol de France, la Sûreté nationale m’arrêta sur ordre de l’Intérieur et suivant l’interdiction de Vichy, on me rembarqua dans l’avion pour Alger. Je reviens de nouveau et j’atterris à Toulouse. Dans cette ville je suis encore arrêté pendant trois heures puis relâché. Je passe la nuit à Toulouse, puis je gagne Orléans par le rail et Brie-Comte-Robert en automobile. Paris n’est pas pour moi une ville étrangère. Paris, c’est toute ma jeunesse ; le peuple parisien, c’est pour moi ce peuple des meetings, ce peuple héroïque dans sa lutte pendant quatre ans pour sa libération. Cette lutte continue chaque jour pour la libération définitive de l’oppression capitaliste. »

« Sans doute irais je à l’O.N.U. dans la mesure où je pourrais regagner légalement la capitale. Je tiens à préciser à ce propos qu’il n’a jamais été dans mes intentions d’entrer illégalement à Paris, si inique que soit la loi, j’attendrai patiemment cette autorisation. J’irai certainement à l’O.N.U., non pas pour y faire une démarche, mais pour me documenter sur les problèmes qui s’y traitent, et cela en tant que chef d’un grand parti politique. L’O.N.U. nous rappelle la S.D.N., mais nous avons cependant un espoir. Cet espoir n’aveugle pas pourtant notre peuple qui sait que s’il veut conquérir son indépendance, il ne peut compter que sur lui-même. »

Les objectifs du P. P. A.

« Nous voulons, avec le peuple, l’indépendance politique et économique de l’Algérie, rendre la parole au peuple algérien. Cette indépendance ne peut se réaliser dans le cadre de l’Union française actuelle qui, à nos yeux, n’est qu’une ignoble comédie, une escroquerie du colonialisme, ce colonialisme qui est une véritable calamité. En outre, nous sommes pour une Constituante algérienne souveraine. Il faut une réelle démocratie qui donne la liberté au peuple algérien. Certes, nous ne pouvons vivre seuls. Il n’existe pas un pays qui soit, au sens propre du mot, « indépendant » des autres pays à mesure que le progrès s’accroît. Nous voulons un véritable rapprochement des peuples. C’est pourquoi nous sommes pour l’interindépendance des nations. Si la France nous accorde cette liberté, nous serons à ses côtés, au besoin par un traité d’alliance. Mais notre peuple doit acquérir la citoyenneté algérienne.

« Il y a en Algérie deux grands mouvements populaires. Ce sont : l’U.D.M.A. (Union du Manifeste algérien de Ferhat Abbas), et le nôtre, le M.T.L.D. (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques). En outre, comme en France, il y a le parti communiste algérien et le parti socialiste S.F.I.O., et puis récemment, des éléments du parti socialiste unitaire, et de l’Action socialiste révolutionnaire. De l’autre côté, la minorité française, groupée dans le parti de l’administration. Il n’existe pas entre les partis de gauche un lien quelconque.

L’influence profonde du P. P. A.

« Je voudrais également parler des élections à l’Assemblée algérienne. Jusqu’en 1947, la politique algérienne s’appuyait sur les familles riches et cela avec le concours des Amis du Manifeste. Chataigneau, de son côté, voulait sauvegarder la souveraineté de la France sur notre pays et conserver cette souveraineté avec l’accord des opprimés. Mais, tant par les colons que par les travailleurs, il fut considéré comme un rêveur. Mais Naegelen a su rétablir « l’ordre », ayant suivi l’école de Jules Moch. L’œuvre d’un « socialiste » au gouvernement général : des morts, des blessés, la déportation de milliers de prolétaires, et le succès de l’administration. Les urnes furent, au moment du vote, truquées. Elles étaient remplies la veille au soir. On fit voter à bulletins secrets sous l’autorité des caïds et de l’armée. Victoire du R.P.F. ! Non victoire du colonialisme. Il est bon de dire que les colons n’aiment pas tellement le général de Gaulle. Trop mou, trop républicain, ce dernier. Ils sont plus fascistes, plus gaullistes que le général. Pour vous donner des chiffres sur ces élections, nous avions, au premier tour, un ballottage favorable au P.P.A. avec 60 % des voix. Au second tour, 90 à 95 % pour l’administration. Les voix se sont fondues par miracle. C’est pourquoi nous réclamons l’annulation de ces élections, qu’on en finisse avec un tel régime de terreur et la libération des militants arrêtés ou déportés. »

Que pense le « Congrès des Peuples » ?

« Nous sommes heureux de collaborer au Congrès des Peuples en raison des nombreux amis qui y défendent nos principes. Notre but essentiel en participant à cet organisme, c’est d’établir en commun un programme de lutte antiimpérialiste. En outre nous n’entendons faire le jeu d’aucune puissance colonialiste. Au nom de la démocratie et de l’Union française, on tue, on assassine, on poursuit une guerre fratricide en Indochine, on condamne à mort les parlementaires malgaches, on poursuit la répression en Afrique du Nord. La seule tâche digne des travailleurs français, européens, c’est d’aider les peuples coloniaux à conquérir leur indépendance nationale, première de leurs revendications. Malgré les 40.000 victimes de mai 1945 à Sétif, cette volonté d’indépendance de l’Afrique du Nord n’a jamais été plus ardente. C’est à vous, travailleurs, démocrates et révolutionnaires, de comprendre que la libération des colonies est votre propre intérêt. Il faut exproprier ces gros propriétaires fonciers, français ou arabes, qui exploitent les masses ouvrières et paysannes africaines, et marcher vers le socialisme. Nous vous saluons fraternellement camarades, et nous somme heureux de votre combat courageux pour la libération des peuples opprimés. »

Nous avons laissé Messali Hadj et ses amis les députée Khider et Mezerna (Alger), Boukadoum, Lamine et Derdour (Constantine), ainsi que deux délégués de l’Assemblée algérienne, Mostefaï et Belhadi Lamine. Qu’ils soient tous persuadés que le Rassemblement démocratique révolutionnaire est fier de leur ouvrir les colonnes de La Gauche où ils peuvent s’exprimer librement, et que nous seront toujours à l’avant-garde du prolétariat pour la défense de leurs libertés et de leur indépendance.

J. F.


N. D. L. R. — Messali est venu récemment exposer devant les jeunes de Melun les problèmes de l’Algérie, avec les députés Mezerna et Derdour. Très zélée, aux ordres du ministre Noske — pardon, Moch — les agents des Renseignements généraux suivirent Messali de Brie-Comte-Robert à Melun. Tout cela, bien entendu, au nom de la démocratie. Et comment !

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