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Henri Johansen : La révolution de juin en Allemagne orientale et centrale

Article de Henri Johansen alias Ernest Salter paru dans La Révolution prolétarienne, n° 76 (377), octobre 1953, p. 16-18

The rebellion was one of the few mass pro-democracy uprisings in German history – Image: picture-alliance/dpa (Source)

Le 16 juin, Berlin et le monde furent bouleversés par le cri des travailleurs de Berlin-Est : « Grève générale » ! Depuis plus de deux décades ce cri n’avait plus retenti à travers l’Allemagne. L’action révolutionnaire semblait pour toujours appartenir au domaine de l’histoire. La barbarie fasciste avait démoralisé la classe ouvrière allemande, refoulant les principes révolutionnaires sur les rayons les plus secrets des bibliothèques totalitaires où, dénoncée comme littérature de « décomposition marxiste », elle semblait destinée à tomber en poussière.

Conditions générales

En 1945, les fondements de la solidarité socialiste ne purent être ranimés. La deuxième grande dictature totalitaire de notre histoire s’étendit sur la moitié de l’Allemagne sous couleur de forces militaires d’occupation. Liquidant la dictature fasciste d’Hitler et de Goebbels, elle lui substitua une nouvelle dictature. La Gestapo fit place à la N.K.V.D., les haillons bruns du Troisième Reich furent descendus dans les camps de concentration et les drapeaux rouges se déployèrent sur ces mêmes camps. Les étendards changèrent, mais la domination illimitée d’une minorité continua à s’appesantir sur des millions de travailleurs et de citoyens. Les intérêts des travailleurs et du peuple jugulés sans merci pendant douze années de terreur étatique continuèrent à être négligés. La solidarité des travailleurs ne put se manifester de nouveau, car la police secrète s’employait à désorganiser tout groupement social, toute organisation ouvrière, toute association culturelle. Les miasmes d’un pouvoir policier illimité polluaient l’atmosphère. La science parfaite de la Gestapo disparue se perfectionna dans le cadre de la S.E.D. combinant la science de la N.K.V.D. à celle de la Gestapo.

La classe ouvrière d’Allemagne orientale et centrale fut soumise à un plan économique pour lequel elle ne fut pas consultée, ni en ce qui concerne les objectifs généraux ni dans le domaine des réalisations concrètes dans les entre-prises et dans les industries particulières. Les conseils d’entreprise de la République de Weimar avaient été liquidés depuis des années. Les travailleurs ne jouaient aucun rôle dans le domaine de la fixation des salaires et des conditions de travail. La tâche essentielle des syndicats stalinisés se limita à un but : augmentation de la production. Cette augmentation de la production s’effectua au premier chef au profit de l’Union soviétique soit sous forme de prestations directes pour les réparations, soit sous forme d’exportations destinées à être revendues sur le marché mondial au bénéfice de l’Union soviétique.

La prédominance accordée à l’industrie lourde, dans une région qui ne possède en propre aucune source de matières premières suffisante pour ses propres besoins, exigea l’investissement de moyens extraordinaires qui durent être prélevés sur ceux destinés à l’industrie légère, à l’industrie de biens de consommation, en particulier. Le développement de l’industrie lourde visa à satisfaire les besoins soviétiques, sans considération des intérêts de la classe ouvrière.

Conséquences générales

Au cours de l’été dernier, le parti stalinien proclama la thèse de la « Construction du socialisme ». Cette « construction du socialisme » alla de pair avec une aggravation instantanée de toute la situation matérielle de la classe ouvrière. On exigea des rendements accrus dans les entreprises, les salaires restant inchangés, voire diminués. En même temps, fut décidée la « construction des forces armées nationales » de la D.D.R. (1). Cela entraîna automatiquement une dégradation des conditions alimentaires dans toute la zone soviétique d’occupation. Des milliers de tonnes de produits de consommation, en particulier de produits agricoles, furent détournés de la consommation collective et envoyés aux fabriques de conserves en vue de réserves et de stockage. Les industries du textile et des cuirs travaillèrent par priorité pour la nouvelle armée. Tous les produits, dont la production ne pouvait être développée au-delà d’un certain niveau, furent détournés de la consommation. Une aggravation nouvelle de la situation apparut lors de la proclamation de la « collectivisation de l’agriculture » et comme cette collectivisation — à l’encontre de toutes les déclarations staliniennes — affecta un caractère évident de contrainte, des milliers de paysans abandonnèrent leurs terres au cours de l’année écoulée. Il en résulta une baisse immédiate de la productivité agricole et l’accentuation de la crise alimentaire. Des milliers d’hectares ne furent pas mis en culture. Pour parer aux difficultés générales, le parti stalinien employa la violence, moyen pour lui habituel et légitime, qu’il applique depuis des dizaines d’années. Il lança la « campagne d’économie rigoureuse ». Cette campagne entraîna la diminution des salaires et traitements, le congédiement d’ouvriers, l’élévation des normes.

Une situation « objectivement » révolutionnaire

Les conditions d’une situation « objectivement » révolutionnaire se trouvèrent réunies au cours de cette période qui débuta en été 1952, avec le deuxième congrès du Parti S.E.D. pour atteindre au paroxysme le 17 juin 1953. Tous les éléments objectifs d’une résurrection s’y trouvaient réunis.

Cette période est caractérisée par l’application absolue à la zone d’occupation de l’Allemagne soviétique du système imposé aux « démocraties populaires ».

Cette tentative du Politburo allemand émanait d’une directive du Kremlin qui, considérant les modifications de la situation mondiale, avait opté pour une Allemagne définitivement séparée et pour l’assimilation totale de la zone Est dans le bloc de l’Empire soviétique. Depuis la mort de Staline, au cours de la lutte qui se déroule dans les hautes sphères soviétiques apparaît cette étrange « détente tactique » qui se poursuit encore aujourd’hui et pour laquelle l’Allemagne représente le champ d’expérience de prédilection. Cette gigantesque entreprise trouve un parallèle très proche dans le tournant du Komintern au début de l’année 20 avec la tactique du Front unique, ce tournant au cours duquel le parti stalinien d’Allemagne fut contraint de revenir sur tout un ensemble de fautes, ébranlant impitoyablement l’autorité du Politburo et donnant à tous les fonctionnaires du parti une impression foudroyante, éveillant dans la classe ouvrière et dans le peuple des espoirs révolutionnaires d’un changement total de tout le système d’oppression stalinienne.

Si l’on se réfère à la théorie classique de la révolution, on peut dire qu’à la veille du soulèvement deux conditions élémentaires se trouvaient réunies dont les caractères objectifs peuvent être prouvés à l’aide de centaines de documents :

1° La complète démoralisation de la classe dominante de l’appareil de l’État et du parti staliniens qui ne savaient plus quelle attitude prendre, ne pouvant prévoir ni les conséquences ni les buts de la manœuvre tactique du Kremlin ;

2° Un mécontentement général de toute la classe ouvrière et de toutes les couches de la population qui ne voulaient collaborer en aucune manière avec l’appareil directeur du parti stalinien.

Histoire de la révolution

Si l’on se réfère à l’histoire des révolutions il ressort, de façon évidente, à la lumière par exemple de la Révolution russe, que des événements locaux — comme les manifestations des femmes à Petrograd en 1917 pour demander du pain — constituent le point de départ de bouleversements puissants. Chaque révolution commence par les revendications concrètes d’êtres vivants appartenant à un groupe social ou politique déterminé. L’insurrection allemande apporte seulement un témoignage nouveau aux lois générales qui empiriquement caractérisent les grandes révolutions. Le rôle des travailleurs du bâtiment de la Stalinallee réside dans le fait qu’ils ont, par une action limitée, localisée, axée sur des revendications strictement économiques, donné l’impulsion au mouvement. Mais même dans le cadre de la Stalinallee, cette action n’a pas été le fait abstrait de provocateurs tombés du ciel ou d’une lutte de classe consciente dépassant le cadre d’une action syndicale. Ce mouvement fut le résultat d’une discussion qui durait depuis des semaines concernant la diminution des salaires et l’élévation des normes, l’augmentation du prix des produits de consommation essentiels et indispensables, voire l’absence de ces produits. Ce ne fut qu’après toute une suite de pourparlers avec les représentants du parti stalinien, c’est-à-dire des syndicats staliniens que les ouvriers — dont personne parmi les responsables des classes dirigeantes ne prenait en considération les revendications légitimes — en arrivèrent à cet état de désespoir qui devait logiquement avoir les conséquences suivantes : capitulation totale et assujettissement des travailleurs à la tactique mouvante du politburo stalinien.

Les événements locaux de la Stalinallee ne représentent qu’un exemple typique d’une situation générale. Les mêmes conditions se manifestant dans les entreprises de Magdebourg Halle, Leipzig, Brandebourg, Potsdam, Rostock, Wismar et autres, il suffit de multiplier par cent la situation dans la Stalinallee pour dépouiller le phénomène local de son caractère isolé et y reconnaître l’élément objectif commun aux conditions sociales de la classe ouvrière dans toute la zone d’occupation soviétique allemande. Ce n’est que quand on entend résonner l’orchestre des conditions politiques, économiques, intellectuelles et policières de cette moitié soviétique de l’Allemagne que l’on se rend compte du caractère général de l’insurrection.

Rosa Luxembourg contre Lénine

On ne peut douter de la spontanéité du mouvement. Morte, Rosa Luxembourg l’emporte, trente-quatre ans après son assassinat, sur la théorie léniniste de la mission révolutionnaire. Dans les conditions qu’impose une domination policière intégrale les mouvements insurrectionnels organisés sont impossibles. Des événements extraordinaires de caractère objectif doivent intervenir pour que, au cours même de l’action, l’appareil policier lui-même soit paralysé et impuissant. C’est pourquoi l’opinion publique du monde entier fut déconcertée par les événements de Berlin-Est : elle partait du point de vue abstrait qu’un régime totalitaire rend impossible toute action de masses. Tous les théoriciens de l’anticommunisme partaient de ce point de vue abstrait qui avait correspondu, empiriquement aux expériences de l’Union soviétique comme aux conditions de l’État nazi. Mais pour un observateur de la situation allemande, depuis l’été dernier, se précisait la vision d’une crise économique et politique extraordinaire dont le caractère allait en s’aggravant. Les facteurs objectifs de cette période d’évolution du stalinisme allemand étaient évidents. Ils suscitaient en outre une transformation des facteurs subjectifs qui trouvaient leur expression anarchiste et contrôlée dans des mouvements partiels et localisés, dans des crises au sein du parti et dans des renversements de ministères. Les décisions du Politburo du 9 juillet ouvrirent une petite soupape par laquelle se précipitèrent avec une violence démesurée toutes les énergies des masses, détruisant et submergeant tout le pays de leur vague insurrectionnelle.

Fidèle à la doctrine révolutionnaire stalinienne, séparé des masses par un abîme, le Politburo espérait accomplir son tournant tactique tout en le contrôlant et orienter les sentiments de la masse dans les limites de la nouvelle politique. Cette tentative devait échouer. Elle a échoué. La révolution sociale est apparue sur la scène de l’État totalitaire. Elle l’a dénoncé définitivement comme antiouvrier et réactionnaire. Comme toute institution coloniale, le politburo allemand s’est retourné vers ses chefs colonisateurs soviétiques pour requérir d’eux l’entrée en jeu des tanks contre la révolte des travailleurs. Pendant quarante-huit heures il s’est tu. Et puis il nous a proposé la théorie de la provocation.

La théorie de la provocation

Cette théorie met au même rang les capitalistes « anglo-américains », le chancelier Adenauer, le ministre Jacob Kaiser, le leader S.E.D. Ollenhauer, le maire de Berlin-Ouest, Reuter, et les agents provocateurs et espions « fascistes ». Bien entendu, les staliniens ont oublié les lois de l’action des masses ; séparés des masses laborieuses par un abîme social et par le monopole du pouvoir, ils ne peuvent se représenter les soulèvements sociaux que comme l’expression de l’action d’agents secrets et de provocateurs.

Vivant eux-mêmes depuis des décades dans un milieu d’agents secrets et d’organisations d’espionnage, ils ont perdu la possibilité d’envisager autre chose. Le parti stalinien juge les soulèvements sociaux au premier chef d’après le modèle et le mécanisme qu’il a employés pour de tels soulèvements. Et comme, depuis cinquante ans, il ne jure que d’après la théorie de la mission révolutionnaire léniniste et considère la classe ouvrière absolument incapable de s’élever d’elle-même à la conscience collective révolutionnaire, comment aurait-il pu concevoir une révolution ouvrière autrement qu’avec l’aide de la théorie de la provocation. Il s’y ajoute cet argument décisif que la révolution ouvrière était dirigée contre eux, contre les staliniens. Il serait présomptueux d’espérer que le politburo ait pu considérer la question de la révolte des travailleurs comme justifiée et leur action comme légitime. Le chancelier Adenauer est peut-être très capable, mais vouloir le présenter comme l’organisateur d’un soulèvement ouvrier est absurde.

La tragédie de l’insurrection résida justement dans ce fait qu’elle n’obéissait encore à aucune direction, qu’elle n’avait pu se fixer aucun objectif central. Si le mouvement avait effectivement été préparé depuis des mois, voire des années, comme le prétendent les staliniens, contre toute évidence, ce qui, au reste, apporterait un témoignage accablant de l’incapacité de leur police secrète, il aurait dû dès le premier jour être en état d’occuper les postes-clés de l’appareil d’État. Il se serait le jour même emparé des installations de gaz et d’électricité, des centrales des postes, des télégraphes, des installations hydrauliques, des postes de police et des prisons.

Le caractère inorganisé du mouvement est tellement évident que l’existence d’une direction organisée est impensable, abstraction faite de l’absence de toute preuve empirique d’une prétendue préparation centrale : d’une direction. Les conséquences du soulèvement des 17 et 18 juin sont énormes. Ces journées ont montré le nouveau visage des travailleurs allemands de l’Allemagne orientale et centrale. Elles ont substitué à la honte de la soumission au fascisme la gloire de l’insurrection contre la dictature soviétique. Elles ont donné aux classes opprimées des autres démocraties populaires un espoir et un signal, elles ont montré qu’une lutte victorieuse contre le stalinisme est possible.

Une révolution d’un type nouveau

L’insurrection a confirmé le fait, depuis longtemps empiriquement établi, que dans la nouvelle société totalitaire stalinienne deux grandes classes s’opposent — si l’on peut encore employer le terme conventionnel de classe pour ce nouveau phénomène sociologique. La classe des privilégiés de l’État et du parti, qui a pris en main le rôle de classe dirigeante et dont les représentants participent à l’oppression, se trouve en opposition irrémédiable avec la classe des prolétaires, des ilotes, où se trouvent confondus toutes les autres classes de la société bourgeoise. Entre ces deux classes se réalise la décomposition de la société totalitaire du XXe siècle.

La nouvelle révolution, dont nous avons vu récemment les premiers soubresauts en Allemagne orientale et centrale est la première des révolutions d’un type nouveau ; ses formes et son mécanisme présentent beaucoup de points communs avec les soulèvements spontanés du XVIIIe et du XIXe siècle, mais son contenu interne est autre. Elle n’est plus axée sur les revendications de classe partielles au sens où on le concevait dans la société bourgeoise. Elle ne distingue plus les revendications spécifiques des travailleurs, des employés, des intellectuels ou des survivants de la bourgeoisie en particulier. Toutes ces revendications spécifiques sont réunies en une seule opposition totale. Le mot d’ordre de cette révolution est : « Mort à la tyrannie totalitaire. » Elle ne peut pas faire le deuxième et le troisième pas avant le premier.

La révolution d’un type nouveau est une révolution primitive ; elle est spontanée, elle est libre, elle est solidariste dans l’action. Sa spontanéité constitue sa liberté, et sa liberté indispensable réside dans sa spontanéité inéluctable. Ce n’est qu’au cours même de l’action après le premier ébranlement des forces de police qu’elle peut, en faisant entrer la liberté au sein même de la société totalitaire, formuler ses directives, liant la spontanéité à une organisation de l’insurrection. Son premier pas est le soulèvement spontané, son deuxième est l’organisation de directions locales, le troisième se propose l’organisation de la révolution nationale.

La nouvelle révolution n’a pas encore son parti. Dans les pays totalitaires au XXe siècle il n’existe encore aucun parti pour une telle révolution, en particulier, il n’en existe pas extra muros dans les pays occidentaux où manquent toutes les conditions pour cela. La révolution d’un type nouveau se développera selon ses formes particulières dans son propre milieu national et social. Le soulèvement de l’Allemagne orientale et centrale considéré comme réponse face à la dictature stalinienne montre justement quels sont les aspects de ces formes nouvelles.

Les militants antitotalitaires en France et dans tous les autres pays devraient étudier soigneusement les réalités des événements de juin 1953. L’insurrection de juin 1953 en Allemagne orientale et centrale est le signe avant-coureur de grands mouvements révolutionnaires contre l’absolutisme, qui opprime l’Union soviétique et les satellites, elle fait apparaître les aspects évidents de la nouvelle structure de la révolution qui vient. Nous disons aux militants révolutionnaires de France et des autres pays : Étudiez l’action de masses en Allemagne occidentale et centrale et vous y reconnaîtrez la révolution du type nouveau : la révolution du XXe siècle.

Berlin, juillet 1953.

Ernest SALTER.


(1) Deutsche Demokratische Republik.

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