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Sur le conflit israélo-arabe

Déclaration de l’Organisation socialiste israélienne (Matzpen), datée du 22 mars 1968, parue dans Partisans, n° 43, juillet-septembre 1968, p. 194-196 puis dans Quatrième Internationale, 27e année, n° 36, mars 1969, p. 32-35

Picture from Eran Torbiner’s film about Matzpen (source)

La guerre de juin 67 a révélé et exprimé de façon succincte les contradictions et les processus internes de développement des pays du Moyen-Orient.

En Israël, le caractère sioniste de l’Etat et de sa direction a été souligné encore plus qu’auparavant ; et les tendances annexionnistes et expansionnistes, à peine cachées depuis la guerre de Suez, se sont faites jour de nouveau. Les liens entre le régime sioniste d’Israël et l’Impérialisme sont apparus sous leur vrai jour et avec une force accrue.

Dans les pays arabes, particulièrement en Egypte, la révolution nationale anti-impérialiste s’est arrêtée à mi-chemin dans ces pays.

A la veille de la guerre de juin, les dirigeants israéliens proclamaient ne vouloir procéder à aucune expansion territoriale. Mais le lendemain toutes ces déclarations étaient oubliées. L’appétit vient en mangeant. La vérité, c’est que les tendances annexionnistes et expansionnistes faisaient toujours partie de tous les courants du sionisme politique – pas seulement dans le parti Heruth, qui le proclamait ouvertement, mais également dans les courants plus modérées qui ne l’avouaient pas, pour des raisons politiques et de propagande, tant qu’ils jugèrent que de telles déclarations n’étaient pas opportunes.

Après la guerre de juin, Israël a sous son contrôle la totalité de l’ancien territoire palestinien sous mandat britannique, et également de larges parts du territoire égyptien et une part du sud de la Syrie.

Au début, les dirigeants israéliens prétendaient que dans une telle situation, quand « Israël détient entre ses mains toutes les cartes », il leur sera possible d’imposer aux Arabes un arrangement selon les vœux de la direction israélienne, que les Arabes ne pourraient pas refuser. Ces espoirs ont été démentis par les faits. La victoire armée non seulement n’a pas résolu le problème israélo-arabe, mais l’a même aggravé.

Le conflit historique entre le sionisme et l’Israël actuel, d’une part, et
les pays arabes, d’autre part, résultent du fait que l’ « Entreprise Sioniste » a été dès le début un processus voulu et délibéré par des étrangers qui se sont installés dans ce pays, déplaçant la population indigène ; en cela, le sionisme a été soutenu par l’Impérialisme et s’est rangé avec l’Impérialisme contre le développement révolutionnaire dans le monde arabe. Une des raisons principales du refus des Arabes d’accepter l’existence d’Israël a été le fait que cet Etat leur est apparu non seulement comme un produit du processus de colonisation sioniste, mais également comme un instrument pour promouvoir et élargir ce processus contre eux et à leurs dépens.

Dans son comportement depuis la guerre, Israël ne fait que confirmer les pires craintes des Arabes, aggravant ainsi profondément le conflit historique.

La tentative à courte vue du sionisme d’exploiter ce « moment opportun » pour des gains territoriaux et pour imposer ses propres conditions aux Arabes, aura l’effet d’un boomerang à long terme sur Israël lui-même.

L’idée que le contrôle par Israël de larges territoires améliora sa situation de sécurité, s’est également avérée fausse.

La victoire armée n’a pas mis un terme aux actions de guérilla et de sabotage. Au contraire, elles ont pris des proportions plus grandes dans la nouvelle situation. Mais tandis que l’opinion publique mondiale a condamné dans sa majorité de telles actions avant la guerre, on les
regarde maintenant de plus en plus comme des moyens naturels et légitimes de résistance d’un peuple conquis et subjugué.

Le peuple arabe palestinien, victime principale et directe de la colonisation sioniste, dont la majeure partie a été réduite pendant et après 1948 à l’état de réfugiés appauvris, et dont une autre partie a vécu pendant 20 ans en Israël dans des conditions de discrimination et d’une persécution sévère, ce peuple est devenu à l’heure actuelle un peuple tout entier conquis. Il a été privé pas seulement des droits politiques les plus élémentaires, mais également de la perspective même d’une existence nationale et humaine. Quant au destin de ce peuple, les divers plans suggérés par les cercles gouvernementaux israéliens vont d’une annexion pure et simple à Israël, accompagnée de pressions tendant à le faire émigrer des territoires annexés et même de mesures destinées à réduire le taux de naissance (« montrons-nous habiles à son égard, empêchons qu’il ne se s’accroisse », comme le disait jadis Pharaon), jusqu’à la création d’une sorte de Bantoustan, un « réduit stratégique » politique sous forme d’un protectorat camouflé en « fédération » entre un seigneur israélien et ses sujets arabes.

Un peuple conquis et opprimé a le droit et le devoir de résister et de lutter pour sa liberté. Les voies, moyens et méthodes qui sont nécessaires et appropriées à une telle lutte, doivent être déterminés par ce peuple lui-même ; il est hypocrite de la part des étrangers – d’autant plus s’ils appartiennent à la nation qui opprime – de lui prodiguer des sermons, dans le style « tu feras ceci, tu ne feras pas ceci ».

Tout en reconnaissant le droit inconditionnel de résister à l’occupation,
nous ne pouvons soutenir que des organisations qui, en plus de résister à l’occupation reconnaissent également le droit d’auto-détermination du peuple israélien : ainsi, sur une telle base, la lutte du peuple palestinien peut devenir une lutte commune des Arabes et des Juifs de la région pour un avenir commun.

Une chose est claire – une intensification des vagues de répression, des punitions collectives des masses, du dynamitage des maisons, des grandes attaques sanglantes (comme celle de Kerameh le 21 mars) – tout cela ne saurait mettre fin à la résistance.

Et à ceux qui expriment leur indignation et horreur devant les victimes innocentes faites en Israël par des actes de sabotage, nous leur disons : votre horreur et votre indignation sont parfaitement justifiés. Cette tragédie terrible doit être arrêtée immédiatement, et le moyen de le faire est d’évacuer immédiatement tous les territoires occupés. C’est seulement à ce moment qu’il sera possible d’avancer vers une solution complète du conflit israélo-arabe, et de la question palestinienne.

La déroute de l’armée égyptienne dans la guerre de juin a révélé clairement les graves contradictions sociales de la société égyptienne. Ces contradictions ont été seulement reflétées et grossies, au sein de l’armée.

Le coup d’Etat des « Officiers Libres » dirigé par Gamal Abd-el Nasser, a installé en Egypte un régime petit-bourgeois. Il s’agissait d’une « révolution à moitié ». Par sa nature même, ce régime vacille continuellement entre l’anti-impérialisme et la tendance à un compromis avec l’impérialisme ; entre la gauche et la droite ; entre la pression de masse et la bourgeoisie sur-privilégiée, et la caste des officiers.

Ce régime a mis en place une série de réformes importantes, quelques-unes allant assez loin. Il a également rompu la dépendance excessive de l’Egypte envers l’impérialisme. Mais il n’a pas réalisé les espoirs des masses et n’a pas défendu leurs intérêts ; il n’a pas établi une révolution socialiste qui aurait fait des travailleurs sujets des maîtres de l’Etat. Les classes exploitantes de l’ancien régime ont été ébranlées, mais pas écrasées. Elles continuent à exister en grande partie à côté de la nouvelle classe bureaucratique et militaire, qui est liée par son origine et sa conception.

Après la guerre, la contradiction à l’intérieur du régime égyptien est devenue encore plus aiguë. Le président a été obligé d’écarter du pouvoir et du commandement militaire quelques-uns des éléments de droite, qui ont été trop compromis. Il a ainsi affaibli son aile droite et la balance entre la gauche et la droite est devenue encore plus difficile à tenir.

En même temps, la pression des masses sur le régime s’est accentuée. A la fin du moins de février, les ouvriers égyptiens sont descendus dans la rue et, pour la première fois depuis longtemps, ont fait valoir spontanément leurs revendications. Dans son discours du 3 mars, le président fut obligé de battre en retraite sous la pression des masses et, le poids de la gauche s’accentuait dans le nouveau cabinet constitué deux semaines plus tard.

Dans d’autres pays arabes des luttes internes sévères sont engagées.

Ce ferment, catalysé par le résultat de la guerre, rend encore plus actuel le problème du socialisme dans le monde arabe.

Nous croyons que la solution des principaux problèmes du Moyen-Orient, y compris celui entre Israël et les Arabes, demande une transformation radicale des régimes dans toute la région. Une révolution socialiste qui amènerait au pouvoir la classe travailleuse libérerait les immenses énergies latentes dans les masses et les canaliserait pour la réalisation du progrès social et économique. Une telle transformation s’impose non seulement dans les pays vivant actuellement sous un régime de monarchie féodale, mais également dans les pays arabes relativement progressistes actuellement qui sont des régimes petits-bourgeois, se prétendant « socialistes ». D’ailleurs, de telles transformation socialiste dans les pays arabes influeront certainement sur la forme des combats du peuple arabe palestinien et lui donneront un aspect véritablement de gauche.

Quant à Israël, une révolution socialiste y est nécessaire pour changer le caractère de cet Etat, transformant l’Etat sioniste, instrument pour de nouvelles colonisations sionistes, et allié naturel de l’Impérialisme, en un Etat socialiste représentant le véritable intérêt des masses israéliennes, un Etat ouvert sur la région, désireux et capable d’en faire partie.

Nous pensons que la solution socialiste-révolutionnaire du conflit israélo-arabe reste toujours valable – même, plus valable que jamais – dans la nouvelle situation créée après la guerre. Désionisation d’Israël et son intégration dans une union socialiste avec les pays arabes : voilà la solution.

Au lieu du chauvinisme et des haines nationalistes qui engloutissent le Moyen-Orient dans des guerres futiles et interminables, nous offrons aux deux côtés, aux Arabes et aux Juifs, la perspective socialiste de prospérité économique, de progrès social et de fraternité entre les nations.

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