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Entretien paru dans Front libertaire des luttes de classes, n° 30, 1er décembre 1973, p. 15-16 et 10

The 6 October War through Ahram archives (Source)

Nous avons interviewé un camarade palestinien en vivant et militant en Israël. Etudiant, il vient d’un village en plein centre d’Israël dont au moins la moitié des terres ont été réquisitionnées par Israël en 48.

Etant venu 15 jours en Europe au moment de la guerre, il a pu nous livrer ses premières réflexions.

ORA : Penses-tu que les Israéliens se sont sentis remis en cause. Avaient-ils comme en 67 un sentiment de victoire imminente ou bien ressentaient-ils un réel danger de destruction de leur pays ?

X : Je crois qu’il faut absolument inverser les termes de la question. En 67, le gouvernement avait réussi à instaurer un réel esprit de panique et les israéliens croyaient à une destruction. Cette fois ci, bien que les armées arabes soient arrivées plus loin, il y a eu un sentiment d’étonnement (ne pouvait-on pas prévoir cette attaque plus tôt ?) plus que de panique et dès les premiers jours, les israéliens étaient convaincus de la victoire.

Mais ce qui est plus grave, c’est qu’à aucun moment les Israéliens n’ont commencé à penser que cette guerre pouvait être la conséquence de la politique annexionniste du refus d’engager un processus de paix, politique d’accusation et de faits accomplis, menée par Israël. Au contraire, on n’entendait qu’une chose, c’est : « on aurait dû les attaquer plus tôt, on aurait dû les détruire ».

ORA : Il y a donc une identification absolue des masses israéliennes à la pratique du gouvernement.

X : Absolument !

ORA : A ton avis, peut on faire un lien entre l’évolution qu’il y a eu et qui a mené la guerre, et la montée de luttes sociales qui a existé dans les pays arabes ces derniers temps, principalement en Egypte ?

X : Effectivement il y a eu une montée des luttes sociales en Egypte mais on peut dire que ce facteur est pratiquement nul dans le déclanchement de la guerre. En fait, je vois deux raisons principales :

– d’une part les pressions des officiers égyptiens sur le président Sadate pour qu’il reprenne la guerre.

– d’autre part l’Egypte a gardé malgré la mort de Nasser, le rôle de représentant du nationalisme arabe et de l’idée de nation arabe (pan-arabisme).

ORA : Ceci contredit totalement les thèses de la Gauche et d’une partie de l’Extrême-Gauche selon laquelle le déclanchement serait le résultat d’une évolution à gauche de l’Egypte et de la Syrie.

X : Absolument, et on peut dire au contraire qu’il y a eu une évolution à droite ces derniers temps :

– rupture avec l’Union Soviétique.

– arrêt total de la politique nassérienne de révolution agraire et répartition des terres.

– élimination de toutes les forces de gauche (notamment le groupe d’Ali Sabri).

– au niveau des décisions sociales, Sadate a fait voter une loi au parlement encourageant les investissements de capitaux privés, ce que Nasser avait fait enterdire.

– rapprochement avec la Libye, c’est-à-dire avec la ligne la plus nationaliste des pays arabes.

En Syrie, il n’y a pas d’évolution vers la gauche, puisque le même parti (le BAAS) mène toujours la même politique droitière.

La Libye, en outre a réussi à avoir une influence sur tous les cadres nationalistes d’Egypte et sur sa politique en général – influence réactionnaire et nationaliste.

ORA : On en vient donc à penser que la guerre se fait au nom de deux idées qui se renvoient dos-à-dos, d’un côté la nation arabe, de l’autre le sionisme, la nation juive. Mais quels sont les facteurs qui ont poussé les arabes à s’engager dans la guerre ?

X : Il y a eu en Israël un renforcement de la ligne réactionnaire, nationaliste et expansionniste : refus de prendre en considération l’existence du peuple palestinien et ses aspirations, refus de rendre les territoires occupés et renforcement du soutien impérialiste américain. Pour Israël, même si le peuple palestinien existait, il n’y a pas de représentant officiel avec lequel on puisse discuter, car la résistance n’est considérée que comme une bande de terroristes et en aucun cas comme un fait politique.

Israël est donc le chien de garde de l’impérialisme américain au Moyen-Orient. De ce fait, le combat des états arabes (indépendamment de leur politique effective) est un combat objectivement anti-impérialiste.

D’autre part, Israël a mené depuis la guerre des Six Jours une politique d’implantation dans les territoires occupes (fermes collectives, fermes militaires) dont le but officieux mais réel était de garder les territoires. Israël a donc rejeté tous les efforts de paix et a ainsi mis les états arabes dans une position intenable qui les a poussé à la guerre.

ORA : Ainsi ne peut-on pas se demander si la cause de la guerre n’est pas la guerre de 1948 et cela pose donc le problème du sionisme. Un état sioniste pouvait-il mener une autre politique ?

X : Il existe en Israël un tas de groupes qui se réclament du Sionisme Socialiste. Mais en fait, cette théorie a toujours oublié qu’il y avait un peuple en Palestine, le peuple palestinien. Ils sont d’abord sionistes (nationalistes) et après socialistes, ce qui justement les empêche d’être socialistes ; et ils ont été amenés à mettre de côté leurs théories socialistes pour tout consacrer à la construction de l’état juif (cf. voir l’évolution du MAPAM). Il n’y a donc pas de différence réelle de fond et dans l’application entre le sionisme socialiste et le sionisme tout court.

ORA : Alors, crois-tu que la guerre actuelle puisse résoudre le problème du Moyen-Orient ?

X : La propagande israélienne voudrait faire croire qu’il y a eu quatre guerres, en fait il n’y a eu que la continuation d’une guerre depuis le début de l’implantation sioniste. Toute période de guerre est un facteur de changements sociaux. Mais on peut craindre qu’il y aura une fascisation très forte aussi bien en Israël que dans les états arabes. Si la guerre durait longtemps, on pourrait espérer une évolution des deux côtés.

ORA : Est-ce que si les Arabes avaient gagné la guerre, cela aurait pu apporter une solution ?

X : D’abord, je n’ai jamais cru à une victoire arabe. Il faut reconnaître que dans la situation actuelle des états arabes, ils ne se seraient pas arrêtés aux frontières de 1948, et il y aurait eu des massacres très importants en Israël. Mais même indépendamment de cela, je ne vois pas quelle solution aurait été retenue pour les Juifs car ça n’aurait été que la victoire d’un nationalisme sur un autre et donc ça n’aurait pu donner qu’un état nationaliste dans lequel une des composantes serait minoritaire et opprimée. Quant aux Palestiniens, l’écrasante majorité de la résistance (principalement Arafat) s’est alignée sur des positions nationalistes et n’est pas prête dans les faits (malgré certains discours) à reconnaitre l’existence d’une entité juive même à l’intérieur d’une collectivité arabe.

ORA : Mais actuellement ce sont les Israéliens qui bombardent les civils.

X : En effet même s’il nous faut dénoncer le nationalisme arabe, c’est bien Israël, par sa politique agressive [qui] a créé un cercle vicieux au Moyen-Orient et poussé les états arabes à cette politique. Mais encore une fois, une guerre nationaliste ne peut résoudre un problème national et ne fait que passer l’opprimé d’un côté à l’autre. C’est pourquoi seule une prise de conscience révolutionnaire au Moyen-Orient peut amener à une solution. Il faut que la résistance palestinienne cesse son suivisme vis-à-vis des états arabes. Il faut sortir du cercle vicieux du nationalisme et s’engager radicalement sur le terrain de la lutte de classes et de la lutte commune des travailleurs arabes et israéliens. Il faut rappeler à ce sujet, pour répondre aux sionistes que tant qu’on a parlé de communauté juive en Palestine, il n’y a jamais eu de problèmes, et ce n’est que lorsque il est devenu clair (vers 1936) qu’il s’agissait de créer un état indépendant ayant pour vocation de rassembler les juifs du monde entier (loi du retour faisant d’un non-juif un citoyen de 2° zone) que les premiers incidents ont eu lieu. La désionisation d’Israël est donc le premier chemin vers une solution.

ORA : Abraham Léon disait déjà en 1943, La conception matérialiste de la question juive : « si un état juif se crée, il y aura une succession de guerres qui ne solutionneront pas le problème ».

X : Absolument, les états arabes par leur logique nationaliste, ne peuvent prendre en mains la solution du problème palestinien. La seule solution serait une guerre révolutionnaire menée contre le rôle politique et social joué par Israël au Moyen-Orient, guerre menée par les masses arabes et palestiniennes radicalisées et une partie des Israéliens. Malheureusement, les forces capables de mener un tel projet politique sont pratiquement inexistantes. Le MATZPEN est infiniment minoritaire en Israël et la résistance s’est entièrement [orientée] vers une politique nationaliste (même le FDPLP qui avait mené un moment une politique révolutionnaire) et n’a même pas joué un rôle critique vis-à-vis des états arabes dans ce conflit. De plus aucun groupe palestinien n’a cherché à créer un groupe autonome, indépendant des états arabes regroupant des révolutionnaires palestiniens et des juifs révolutionnaires anti-sionistes (en 70 c’est le FATH qui avait refusé de distribuer des armes au peuple).

ORA : D’un côté les sionistes socialistes (ou communistes MAKI) sont de plus en plus sionistes et de moins en moins socialistes, de l’autre côté les groupes palestiniens sont de plus en plus nationalistes et s’inféodent de plus en plus aux états arabes. Quelle est donc la solution ?

X : Nous l’avons vu, la guerre ne peut rien résoudre et ne fait que tuer des milliers de gens. Une paix négociée par les grandes puissances ne prendrait même pas en considération les intérêts des palestiniens et donc ne résoudrait rien. L’honnêteté révolutionnaire nous force donc à dire : dans l’immédiat il n’y a rien à faire. Il faut à nouveau et toujours développer les luttes sociales et favoriser une prise de conscience révolutionnaire et internationaliste au Moyen-Orient.

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