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Albert Camus : « un homme torturé par le manque de tendresse dans le monde »

Hommage d’André Prudhommeaux à Albert Camus suivi de textes de Louis Lecoin, Georges Pascal et Robert Proix, parus dans Liberté, troisième année, n° 51, 1er février 1960

Hommage posthume

JAMAIS je n’ai senti avec autant d’accablement l’incapacité de parler dignement d’un homme dont l’amitié m’était une raison de vivre et dont la perte me laisse désemparé.

Je ne suis ni philosophe, ni romancier, ni critique de théâtre, ni théoricien politique ; et je ne me sens pas de taille à prendre la mesure d’un homme dont bien des puissances échappent à ma compréhension. Je ne puis donc dire quelque chose d’intéressant qu’en rapportant des impressions vécues qui compléteront le tableau dressé par d’autres. Or, mes contacts avec Camus étaient assez clairsemés.

Cependant, tout ce que j’ai projeté, depuis douze ans que j’ai rencontré Camus pour la première fois, était plus ou moins lié à la perspective d’œuvrer à ses côtés, de l’intéresser et de l’associer à telle ou telle action ou réalisation impulsée par des amis communs. Le seul fait qu’il fut en vie était pour moi un encouragement aux quelques efforts, littéraires ou autres, dont je pouvais me croire capable ; et pas une des œuvres de solidarité ayant pour centre la révolution berlinoise, la révolution hongroise, la défense des objecteurs, la lutte contre la peine de mort, ou l’affirmation en Algérie du principe de tolérance, ne me paraissaient réalisables sans lui.

Se rendait-il compte de la ferveur de cette admiration, qui restait entre nous silencieuse, sinon tout à fait inexprimée ? J’aime à le croire.


Camus était avare de démonstrations, quelles qu’elles fussent. Il avait à disputer aux théâtres, à la foule, à « l’actualité », à ses amis eux-mêmes, sa vie privée, son labeur d’écrivain, sa méditation et son bonheur d’homme. Mais il y avait des obligations auxquelles il ne se refusait jamais. Par exemple la lecture d’un simple message, d’où il effaçait pudiquement tout effet oratoire, ne permettant jamais à l’auditoire de le ponctuer de ses applaudissements.

Autant il répugnait à souscrire à un texte qui ne fût pas conçu et rédigé par lui, ne faisant état d’aucun fait qu’il n’eût vérifié lui-même ; et autant il prenait ses responsabilités en toute clarté et sans aucune concession à l’opinion, lorsque les circonstances l’exigeaient.

Il y a dans « La Chute » un cruel personnage d’avocat humanitaire, défendeur des grandes causes ; à Amsterdam, il voit une jeune fille se jeter dans l’eau glacée d’un canal, et le réflexe lui manque de se précipiter à son tour pour la sauver. Il en résulte la banqueroute morale de cet homme, naguère satisfait de lui. Les bonnes âmes des « Temps Modernes », qui ont avec Camus une querelle idéologique, en ont conclu que la lâcheté et la banqueroute seraient celles de Camus. Autant vaudrait admettre que les lamentables déchets humains que M. Sartre promène sur ses « chemins de la liberté » sont les portraits de l’auteur ! Personnellement, je pense qu’aucun homme, pas même M. Sartre, ne peut se porter garant de ce qu’il ferait devant la mort ou le danger (eût-il déjà vécu des épreuves analogues). Que Camus se soit « posé la question », (lui, qui était tuberculeux pulmonaire et qui, sans doute, n’eût pas survécu à un sauvetage de ce genre et dans ces conditions), prouve seulement son courage moral et son amour de la vérité. Quant à la conclusion qu’en tire la critique sartrienne, elle ne déshonore que ses instigateurs. Tout ce qu’on peut dire aujourd’hui, c’est que Camus est mort sans avoir été diminué par une lâcheté quelconque, et que ses détracteurs devraient bien se le tenir pour dit, puisque aussi bien « les jeux sont faits ».


La vie de Camus est une leçon de la manière dont l’homme peut trouver en soi, dans un univers sans Dieu providence et sans Messie historique, ses propres valeurs, vivre son propre drame, et racheter l’absurdité du sort mortel par le courage et la justice. La liberté fait, du hasard, le destin.

L’éthique de Camus, qui est une éthique vécue et pas seulement dans les livres, est à la fois une des plus larges et des plus exigeantes qui soient. Dans la morale ordinaire, quiconque fait son devoir est innocent, que ce devoir soit fixé par Dieu, par la Société ou la Conscience individuelle. Il en résulte l’innocence du vengeur, du soldat, du bourreau, du fanatique religieux, du terroriste politique – (pourvu qu’ils servent ou croient servir la juste cause). – A cette justification « rationnelle », Camus oppose une morale nouvelle, qui doit quelque chose à l’honneur aristocratique, et quelque chose aux sévérités du jansénisme.

On sait que les Jésuites avaient poussé à l’extrême la casuistique de l’innocence, en absolvant par exemple le choix volontaire à travers lequel nous préférons naturellement notre conservation – ou celle d’un être chéri – à celle d’un ennemi, d’un inconnu, voire d’un enfant innocent. En établissant une hiérarchie des droits et devoirs naturels, dont le premier mot est de ne pas attenter à sa propre vie, les casuistes en arrivaient à légitimer le fait d’écraser un passant dans une déroute, d’assommer un désespéré dans un naufrage, de faire mourir les bouches inutiles dans une famine, etc. Or, ces lieux communs de la morale relâchée avaient cessé d’être théoriques. Les mystiques totalitaires, les procès de Moscou, les luttes entre partis dans les situations révolutionnaires, les atrocités des camps de déportation, les épurations, les dénonciations, les sacrifices d’otages, les avaient mis à l’ordre du jour. Dans la hiérarchie des droits et devoirs naturels qui admet qu’on trahisse sa parole, qu’on vole et qu’on tue si cela est nécessaire pour sauver sa peau, sa famille, ou sa patrie – s’ajoutait la hiérarchie des droits et devoirs historiques, idéologiques et politiques, qui finissaient par autoriser n’importe quoi, même le génocide ou la liquidation physique des classes déchues (pour cause d’utilité générale). Il fallait en revenir à une idée plus noble (« absurde », si l’on veut), du devoir, tel que le conçoivent le capitaine qui reste le dernier à bord, les marins qui laissent leur place aux passagers, les hommes qui sauvent en premier lieu les femmes et les enfants.

Camus a admis comme base de l’exigence nouvelle le principe que la vie humaine est inconditionnellement sacrée.

Du même coup, se trouvait condamnée l’idée que l’on puisse remplir tous ses devoirs sans jamais outrepasser ses droits.

Ainsi, nous voyons réapparaître, côte à côte, la morale naturelle et le code de l’honneur pour interdire et prescrire à la fois à l’être humain certaines solutions extrêmes, lorsqu’elles sont inévitables. Mais l’existence des individus et des sociétés n’est pas faite que de tragédies d’où l’on ne peut sortir honnêtement qu’en payant vie pour vie. Il doit y avoir, entre le duel et le suicide, place pour l’équilibre des forces, pour le contrat réciproquement observé, pour le respect mutuel et la paix.

C’est là une leçon de sagesse que Camus emprunte à l’antiquité grecque : pour les Hellènes de la grande époque, rien de solide ni d’équilibré ne peut être fondé sur la victoire – qui est l’injustice provisoire d’un principe sur un autre, d’un homme ou d’un peuple sur un autre ; l’harmonie, qui est la justice, résulte de l’équilibre des contraires et non pas de leur dépassement. (C’est pourquoi la victoire était alors représentée ailée et prenant son vol pour changer de camp tôt ou tard). Une Algérie, une France, une Europe, un monde, sans vainqueurs ni vaincus, chaque parti observant les limites hors desquelles il n’y a que démesure et démence, tel était l’idéal politique de Camus ; et le grand malheur de sa vie fut de ne pas pouvoir rétablir, dans son propre pays natal, les limites de nature et d’honneur qui séparent la vie privée de la sphère politique ou militaire, considérée comme un champ clos où le drame de la force conserve ses droits.

« Pour faire la paix en Algérie, il faut une négociation directe entre ceux qui se battent », a-t-on dit bien souvent. Mais les Ultras des deux camps ne s’affrontent pas directement, dans l’atroce boucherie de civils et de passants qui se poursuit de Dunkerque à Tamanrasset : les extrémistes tuent les modérés de leur propre camp, et ceux du camp adverse, qui sont à leurs yeux autant de traîtres coupables de vouloir la paix ! Pour que la « paix des braves » ait lieu, il faudrait commencer par renoncer pour une « guerre des braves » au banditisme et à la terreur dirigée contre les femmes et les enfants. Et c’est pourquoi Camus est intervenu entre les deux camps pour faire appel à l’honneur des guerriers en leur demandant de laisser en paix les désarmés. Le résultat est qu’il a été insulté, menacé de mort, de droite comme de gauche. Et incompris jusque parmi nous. Mais je crois que sa position est juste, dans le principe. Ce sont les hommes qui n’ont pas été à la hauteur des circonstances.

André PRUDHOMMEAUX.


Les objecteurs perdent en Camus leur meilleur défenseur

COMME il était gentil avec nous tous et avec quel enthousiasme il s’engageait dans la campagne entreprise en faveur des objecteurs de conscience ! Avec quelle clairvoyance aussi !

« N’y faites pas participer la politique », m’avait-il dit souvent, encore que la recommandation était superflue.

A l’occasion du récent appel adressé à de Gaulle par notre Comité de patronage, Albert Camus m’avait écrit de Lourmarin. Il craignait toujours que des personnalités peu qualifiées ou malintentionnées nous fassent dévier de notre ligne de conduite et nuisent à une cause qu’il considérait comme une des plus belles dans l’heure présente et dont il fallait absolument assurer le succès au plus tôt.

Voici sa dernière pensée sur le sujet :

« Personnellement, je ne suis pas objecteur de conscience. Mais j’estime qu’on a le droit de l’être et que notre législation actuelle est honteuse. Voilà le terrain sûr et grâce à vous, à votre inlassable action, nous avons obtenu des résultats, nous approchons du but. Restons sur ce terrain. »

J’avais eu le temps de lui répondre, de le rassurer en ce qui concerne le déroulement ultérieur de notre campagne. Et en même temps, je lui adressais, cruelle ironie, mes vœux les meilleurs.

« Nous approchons du but », je le pense également. Mais nous ne l’avons pas atteint. Et combien de fois, nous butant à l’incompréhension d’administrations obtuses et à leurs chefs irrésolus, regretterons-nous l’absence de Camus. Il ne sera pas là pour le dernier coup de main. Des littérateurs il y en a d’autres, mais de grands écrivains au cœur généreux et pitoyable et fraternel comme était celui d’Albert Camus nous n’en voyons point.

Louis LECOIN.


La leçon de Camus

L’HOMME est ainsi fait qu’il a besoin de croire. Ce qu’il sait ne lui est d’aucun secours lorsqu’il réfléchit sur sa vie. Car toute notre science, dont nous sommes si fiers, est bien incapable de nous dire ce que nous faisons sur cette terre, et encore moins ce que nous devrions y faire. Ce qui donne un sens à la vie relève toujours d’une foi dont il n’y a ni démonstrations ni preuves. En ce sens, il n’y a point d’homme, peut-être, qui soit tout à fait sans religion et c’est ce qui faisait dire à Maurice Blondel qu’il y a beaucoup d’idolâtres mais qu’il n’y a point d’athées.

L’idolâtrie peut prendre bien des formes et, aux yeux d’un croyant, tous ceux qui ne partagent pas sa croyance sont des idolâtres. C’est assez dire qu’il n’y a guère de foi sous quelque fanatisme. Comment admettre, en effet, que ce qui est le fondement même de ma vie puisse ne pas être la vérité ? Mais comment tolérer, alors, puisque je possède la vérité, que les autres demeurent dans l’erreur ? « Il répugne à la raison, disait le Pape Léon XIII, que le faux ait les mêmes droits que le vrai » ; cette affirmation naïve contient en germe les pires excès de la foi.

Il arrive pourtant, quelquefois, qu’un athée se refuse à toute idolâtrie. Résolu à ne tenir pour vrai, selon la démarche cartésienne, que ce qui ne laisse aucune prise au doute, et se voit contraint de séparer rigoureusement le savoir de la croyance. Certes, il ne peut se passer de croire, mais du moins se garde-t-il de prendre ses articles de foi pour des vérités démontrées. S’il donne un sens à son existence, il sait que c’est par une décision gratuite, et il conserve intacte sa lucidité. Aussi éloigné du scepticisme que du fanatisme, un tel homme est capable de se donner aux plus nobles causes, sans haine pour ses adversaires et sans illusions sur l’issue du combat.

Pour l’ordinaire, l’aveuglement et le désespoir se partagent l’humanité. Nous sommes tous semblables à Sisyphe, condamné à rouler éternellement vers le haut d’une montagne un rocher qui retombe aussitôt. Et les uns, sachant que l’entreprise est vaine, n’ont pas le cœur à pousser, tandis que les autres ne trouvent le courage de vivre qu’en oubliant la vanité de la vie. Albert Camus restera le modèle de l’homme qui n’a voulu sacrifier ni l’intelligence à la foi ni la foi à l’intelligence, réalisant ainsi ce juste équilibre entre l’enthousiasme et la lucidité qui lui a permis d’écrire : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

G. PASCAL.


L’irremplaçable ami

IL nous restait un homme. Il nous a quittés. La nuit s’est faite autour de nous.


François Mauriac dit que la France a subi une grande perte. Quelle France ? Celle de la boutique, de la politique, de l’alcool, de la jésuitière ? Celle de la multitude d’imbéciles qui nous cernent de toutes parts ? Cette France-là n’a point conscience de sa perte, car pour elle la mort d’Albert Camus n’a aucune espèce d’importance.

Mais l’Humanité véritable, elle, sait l’étendue de la perte qu’elle éprouve et quel abîme vient, en un instant, de s’ouvrir sous nos pas.

Avant de nous prévaloir de notre qualité de Français, nous qui exigeons d’être considérés comme citoyens du monde, ressentons, avec l’humanité tout entière, la cruauté de l’accident qui nous prive d’une âme aux dimensions universelles et que rien du destin de l’homme ne laissait indifférente.

Camus savait – avec Rabelais – à quel point « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Notre civilisation d’ingénieurs primaires et de robots à moteur l’a tué. La science sans conscience, fabricante de pneumatiques increvables (l’increvable existe, dit-on ?) et de pièces mécaniques imprécises s’est débarrassée d’une intelligence qui, trop assoiffée de justice et trop soucieuse de la liberté des êtres, ne manquait pas une occasion de se dresser contre la malfaisance des plans esclavagistes du monde industriel, contre les atteintes à la dignité humaine qu’un système d’institutions avides de profit accumule sans vergogne.

Chaque fois qu’il s’agissait de défendre une grande cause ou de venir au secours d’un homme, d’un groupe, d’une collectivité persécutés, Albert Camus était au premier rang.

Ceux qui furent ses amis n’oublieront jamais la clarté de son regard, les harmonieuses inflexions de sa voix, la gaieté même dont il animait son discours. Ils n’oublieront jamais son infinie sollicitude pour les déshérités, les traqués des polices totalitaires, les victimes de la vindicte dogmatique. Ils n’oublieront jamais la simplicité qu’il manifestait en toute circonstance et qui le rendait si parfaitement accessible tous, si accueillant, si fraternel.

De cette sociabilité toute empreinte d’une extrême délicatesse, certains de ses interlocuteurs s’autorisaient pour exiger de lui des déclarations péremptoires, des opinions définitives sur telle ou telle des questions les plus angoissantes nées de l’invraisemblable chaos où se débattaient les sociétés contemporaines. S’il leur opposait le silence – effet de sa probité comme de sa légitime prudence – on ne lui pardonnait pas. Sans doute ne l’eût-on pas davantage excusé s’il s’était plu à pontifier ou à fournir des commentaires non conformes aux vœux de son auditoire.


Ainsi nous disait-il ses scrupules aux heures, hélas ! trop rares où nous eûmes l’incomparable privilège de nous entretenir avec lui de nos communs soucis et d’échanger quelques réflexions sur le monde et ses problèmes.

Il savait, d’une formule simple, embrasser un vaste domaine, nous tenir sous le charme de son vocabulaire exempt de redondance, ennemi de tout amphigouri, de toute expression équivoque. Il savait écouter, mettre à l’aise, surtout lorsqu’il se trouvait en présence des catégories sociales les plus humbles. Il détestait qu’on lui prêtât des intentions de « guide ». Il disait ne pouvoir prétendre à enseigner ceux qui travaillent de leurs mains alors qu’il avait tant à apprendre d’eux-mêmes.

A cette modestie, a cette seule et vraie grandeur nous rendons ici un hommage d’autant plus ému que l’œuvre entreprise par « Liberté » eût été difficile sans l’appui d’un ami tel que lui. Il nous reste à souhaiter que ses interventions auprès des Pouvoirs publics en faveur des objecteurs de conscience pour la défense desquels ce journal fut créé, reçoivent dans le plus proche avenir satisfaction sous la forme du statut que nous attendons.

Le résultat une fois obtenu, notre regret sera d’autant plus vif qu’un des principaux artisans de cette œuvre sera frustre de s’en réjouir.

Et rien en vérité ne nous consolera de la disparition si brutale de notre irremplaçable ami Albert Camus.

Robert PROIX.

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