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Robert Vaez-Olivera : Antisémitisme et racisme

Article de Robert Vaez-Olivera paru dans Correspondance Socialiste Internationale, 11e année, n° 105, mars 1960, p. 5

La recrudescence de l’antisémitisme et du racisme justifie la publication de l’article ci-dessous que nous avons demandé à notre ami Vaez Olivera. Dans cette analyse claire et concise, notre ami exprime un point de vue qui peut ne pas être celui de nombre de nos lecteurs. Nos colonnes sont largement ouvertes aux observations ou réflexions dont vous voudrez bien nous faire part.


Il est très difficile, pour un Juif, d’évoquer les problèmes que posent l’antisémitisme et le racisme : on ne saurait à la fois être partie et bon juge. Aussi les remarques présentées ci-dessous ne prétendent-elles pas à l’objectivité ; elles tendent simplement à susciter la réflexion du lecteur sur un sujet qui, pour être fort ancien, n’en est pas moins actuel.

Ces remarques porteront sur quatre points :

  • l’antisémitisme, phénomène spécifique ;
  • le racisme ;
  • la pérennité du racisme et de l’antisémitisme dans les sociétés industrielles ;
  • la crise du socialisme à travers le racisme et l’antisémitisme.

I. – L’antisémitisme, phénomène spécifique

Certes, il s’agit d’un phénomène fort proche du racisme : l’antisémitisme trouve dans la condamnation des Juifs une justification de la valeur de la race à laquelle il croit appartenir ; les tares des uns ne peuvent que rehausser les vertus des autres.

Toutefois, dans l’Occident soumis à une si forte influence chrétienne, l’antisémitisme ne saurait être considéré comme un phénomène uniquement raciste : c’est aussi un phénomène religieux ; le Juif est celui qui a refusé Jésus, qui, hostile, a assisté, voire participé à son crucifiement.

Jules Isaac dans « Jésus et Israël » et dans la « Genèse de l’antisémitisme », a remarquablement mis en lumière les facteurs religieux de l’antisémitisme des masses chrétiennes de l’Occident.

Aussi serait-il abusif d’identifier racisme et antisémitisme, le second phénomène étant considéré comme un cas particulier du premier ; parmi les causes du racisme on ne discerne pas, comme pour l’antisémitisme, des causes d’ordre religieux.

II. – Le racisme

Le racisme offre à l’individu l’illusion de se grandir, non point en cultivant avec opiniâtreté ses vertus propres, mais en s’appropriant celles obligeamment prêtées à la collectivité à laquelle il appartient.

Ainsi le racisme libère l’individu d’une partie des inquiétudes liées à la connaissance de son humaine condition pour, en exaltant la force de sa race, le rendre simultanément grégaire et agressif, orgueilleux et inhumain.

Il ne semble pas que les sociétés industrielles aient réussi à éliminer le racisme et l’antisémitisme ; au contraire.

III. – La pérennité du racisme et de l’antisémitisme dans les sociétés industrielles

L’expansion coloniale n’a pu que confirmer les peuples occidentaux dans leur sentiment de supériorité sociale : le colonisé ne pouvait qu’être de race inférieure. En retour, la décolonisation tend à provoquer un sentiment de frustration, la remise en cause des droits du colonisateur substituerait à un racisme teinté parfois de paternalisme, un racisme défensif et hargneux.

Toutefois, c’est dans les rapports intra-européens que le racisme s’est manifesté avec la plus grande violence ; il s’est développé après la première guerre mondiale en Italie et surtout en Allemagne, dans des sociétés où l’équilibre économico-social était précaire, en Italie par suite d’une expansion démographique beaucoup plus forte que l’expansion économique, en Allemagne, pays fortement industrialisé, par suite de la carence des gouvernements.

Ainsi, à côté de la première forme de racisme, celui du colonisateur, on rencontre une seconde forme : celle que tend à développer dans les pays industriels tout déséquilibre économico-social. Aux masses, victimes de ce déséquilibre, il paraît facile de proposer des mythes qui, dépassant le nationalisme, en appellent à la race pour justifier les objectifs et les moyens d’une politique tendant non seulement à éliminer ce déséquilibre, mais aussi à assurer un équilibre d’hégémonie.

Qu’un tel processus ait pu se développer avec une telle violence dans certains pays occidentaux, et recevoir l’approbation d’une partie non négligeable des populations des pays voisins, souligne la crise du socialisme en Occident.

IV. – La crise du Socialisme à travers le racisme et l’antisémitisme

Il est à noter que le pays qui fut le plus violemment raciste, l’Allemagne, avait été au préalable celui où l’influence social-démocrate avait été la plus forte.

D’aucuns pourraient invoquer à l’encontre de toute corrélation entre l’influence du socialisme et l’épanouissement du nazisme, des considérations tenant à la nature même de l’âme allemande, se laissant ainsi aller à faire, plus ou moins consciemment, du racisme.

Il semble pourtant qu’une telle corrélation ne soit pas dépourvue de sens.

Dans « Au-delà du Marxisme », paru en 1927, Henri de Man, étudiant l’évolution de la « social-démocratie » allemande, soulignait que le socialisme avait été conduit à abandonner son idéal révolutionnaire au profit d’un simple réformisme sous l’effet de causes psychologiques dont la principale était l’importance accordée par les travailleurs à l’instinct acquisitif « instinct de jouissance et d’appropriation privée » pour reprendre la terminologie d’André Philip : les masses et leurs chefs syndicaux se sont laissés aller à l’embourgeoisement ; les avantages matériels et immédiats ont paru de plus en plus importants, effaçant les préoccupations de justice, de liberté, de dignité.

En fait, pour avoir réduit son idéal à une logomachie et enfermé son action dans un matérialisme au jour le jour, le socialisme a servi, en Allemagne, de fourrier au nazisme, au racisme et à l’antisémitisme : un socialisme petit bourgeois et matérialiste s’est avéré incapable de donner aux masses le sens de la valeur éminente de l’individu.


Une telle conclusion ne manquera pas de heurter ceux qui refusent au socialisme toute responsabilité dans la crise des sociétés industrielles de l’Occident.

Pourtant l’heure devrait être consacrée à l’autocritique : en France des socialistes ont pu justifier les guerres coloniales, refuser la décolonisation ; un socialisme de très mauvais aloi, après avoir contribué à désorienter les masses laborieuses, s’avère incapable de redonner à celles-ci le sens de l’égalité des individus, comme le sens des obligations des peuples riches à l’égard du tiers monde sous-développé et misérable.

Faute de redonner au Socialisme son authenticité originelle, il est à craindre que nous ne fassions en France le lit du racisme.

Vaez OLIVERA.
(4 mars 1960).

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