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Robert Bonnaud : Ni Sakiet ni Budapest

Lettre de Robert Bonnaud parue dans Perspectives socialistes, n° 9, 15 avril 1958, p. 15-16 ; suivie d’une réponse de Georges Ducaroy parue dans Perspectives socialistes, n° 9, 15 mai 1958, p. 19-20 ; puis de l’article « Ni Budapest ni Alger » paru dans Perspectives socialistes, n° 13-14, juillet 1958, p. 1-2


APRES quelque débat, le comité de rédaction de « Perspectives Socialistes » a décidé de passer des extraits importants de l’article de notre camarade Robert Bonnaud, de Marseille.

Depuis un certain temps, des discussions sur le fond ont lieu dans notre section de Marseille, ainsi que nous en fait part Viard. De nombreux camarades, notamment de la C.G.T., sont hostiles, plus ou moins, aux positions prises sur le communisme notamment, par Bonnaud. Cela est tout à fait normal dans un parti démocratique et ne saurait choquer aucun d’entre nous.

Mais il faut que ces discussions servent à l’ensemble du parti et c’est pourquoi, en définitive, nous avons pensé que la publication d’une des thèses s’imposait, en espérant que les réponses de camarades seraient abondantes.

Il est certain en tout cas que les divergences sur d’autres sujets entre les différents partis ou groupes partisans de l’arrêt de la guerre en Algérie, n’ont pas à être cachées. L’unité d’action sur ce thème ne peut nous conduire à avaliser les autres positions soit d’un Mendès soit d’un Thorez et même à admettre leurs manières d’engager (ou de ne pas engager) la lutte. Encore faut-il se souvenir que tout n’est pas possible et surtout pas en même temps. Entre la stratégie à long terme et la tactique à court terme, il ne doit pas y avoir divorce, mais jusqu’à quel point pour empêcher Budapest ou Sakiet peut-on s’allier avec le diable, c’est à nous tous, c’est à notre parti de le dire.

G. D.


LA GUERRE QUE LE PEUPLE FRANCAIS FAIT AU PEUPLE ALGERIEN

Ce qui me navre, sans m’étonner, dans les polémiques engagées autour des deux articles du « Moudjahid » c’est qu’elles confirment, par l’exemple, certaines des vérités brutales qu’elles croient anéantir. Et notamment celle-ci : le peuple français opprime le peuple algérien et lui fait la guerre, une guerre que les libéraux français sont piteusement incapables d’empêcher, de gêner et même de définir, 500.000 jeunes travailleurs, organisés en armée de répression, déciment depuis trois ans les maquis patriotes, écrasent du poids de leur quadrillage une nation constituée, ou reconstituée, contre nous ; la gauche française récuse les critiques, invoque quelques pancartes et refus individuels, la belle campagne contre les tortures, sans s’apercevoir que tout cela ne fait pas le poids, et qu’il serait peut-être temps de passer des protestations de solidarité à la solidarité effective, du mot d’ordre du droit à l’indépendance au mot d’ordre de l’indépendance, des parlottes à la non-coopération.

Il conviendrait, avant de s’indigner, ou de gloser, de reconnaître cette triple évidence ; la patrie algérienne doit être, l’intérêt du peuple français l’exige, parce que la libération des plus pauvres et des plus humiliés, accélère la libération de tous ; cette communauté d’intérêts est quasi unanimement méconnue ou voilée, aucun groupement ou journal de la gauche française n’ayant osé, à ce jour, faire campagne sur le thème de l’indépendance algérienne ; parler vaguement du droit à l’indépendance sans prendre parti sur le fond ne laisse que trop de champ au chauvinisme français, à ses alibis de terrorisme minoritaire, a ses manœuvres d’élections libres, à ses simagrées de pacification.

Je vois mal ce que les Algériens gagneraient à ignorer ou à dissimuler ces faits. La bonne volonté d’union ne va pas sans lucidité et sans respect des partenaires. Et ce serait s’aveugler soi-même et se moquer des autres que de célébrer l’efficacité de la lutte anticolonialiste des masses populaires françaises.

Je vois très bien, par contre, ce que celle-ci peut gagner à la franchise un peu rude de nos amis algériens. Elle peut y gagner d’exister, et de démentir par la-même le pessimisme outrancier que le premier article manifeste non en contestant la réalité (il a raison, hélas !), mais la possibilité, semble-t-il, d’une fraternité d’action, entre Français et Algériens, autre qu’idéale, verbale et mystifiante.

Le chauvinisme est un bloc

Déjà, les réflexions de Jean Amrouche, celles de Raymond Borde dans sa lettre à « France-Observateur », le débat ouvert par ce journal, l’article de Jean Verlhac dans « Tribune du Peuple » témoignent des effets remarquablement positifs des textes du « Moudjahid », si imparfaits qu’ils soient, et qu’on ne peut qualifier d’erreur tactique l’expression de la vérité tout court.

La gauche indépendante française avait besoin d’être secouée. Qu’elle le soit par Dionys Mascolo, retour de Pologne, ou par Frantz Fanon et son hypothétique continuateur, depuis les maquis d’Algérie, il faut s’en réjouir chaque fois.

Souvenons-nous, les cadavres n’étaient point refroidis des insurgés de Budapest, que certains grands politiques de la gauche criaient à la folie romantique. Les fusils venaient à peine de parler dans l’Aurès et ils se lamentaient sur l’intransigeance belliqueuse du F.L.N.

Il y a plus grave. Les réticences spectaculaires, les désaccords enflés, les désaveux fracassants, les revendications sans franchise, les prises de position sans vigueur, les apaisements rétrospectifs, les compromis peu compromettants ; pauvres habiletés dont nous sommes coutumiers, Français de gauche, dans nos rapports avec « les damnés de la terre » qui peuplent nos colonies. Pour une part qui n’est pas petite, elles nous font responsables de leur révolte à main armée. Serons-nous toujours incapables d’autre chose ?

Quant à la Hongrie, après un an et les Spoutniks il est presque malséant d’en parler, sinon en termes choisis. La terreur morale joue à plein dans tous les milieux de la gauche influencée par le communisme, dans la classe ouvrière en particulier. Or, le chauvinisme russe du P.C.F. ne vaut pas pis, mais pas mieux, que le chauvinisme français de la S.F.I.O. Ils sont complémentaires, à vrai dire, complices même et se renforcent en s’opposant, l’un prenant l’autre comme écran repoussoir ! Justification et argument à tout faire.

On voit bien là que le chauvinisme est un bloc, que la cause des peuples opprimés est indivisible. On ne pourra déraciner l’orgueil impérial français, dont les séquelles paralysent la gauche, qu’en extirpant par la même occasion, et par le même mouvement, toute indulgence à l’égard de l’orgueil impérial russe, dont le P.C.F. est le porteur inconscient.

La réciproque tient aussi. Le sang des patriotes de Hongrie ne méritait pas cet outrage, servir à Guy Mollet d’image rhétorique et de bonne conscience à Robert Lacoste, il ne méritait pas de recouvrir le sang des patriotes d’Algérie. Nous en sommes là pourtant.

Ceux qui ont les mains sales
et qui n’ont pas de mains

Le mollétisme sert l’impérialisme russe, et s’en sert. Bernard Laforesse le rappelle dans l’édifiant petit livre qu’il consacre au « Bilan de l’équipée d’Egypte » : Budapest et Port-Saïd se sont prêté un mutuel et essentiel appui.

Le thorézisme se sert de l’impérialisme français, et le sert. Le sert, parce que les positions des Communistes donnent une allure suspecte de nationalisme étranger à toute action internationaliste à laquelle ils participent, parce qu’elles ruinent le concept même d’anti-colonialisme, s’il est manié par eux ; parce qu’elles jettent la dérision sur les principes d’autonomie et les valeurs d’humanité dont ils se réclament sans cesse.

Il faut être logique, plus logique que la S.F.I.O. sur la Hongrie, plus logique que le P.C. sur l’Algérie. Il faut donc radicalement dénoncer les marchandages tacites, étaler les inavouables faiblesses, et briser la solidarité monstrueuse qui, d’Alger à Budapest, écrase la révolte des faibles sous le droit des plus forts.

Robert BONNAUD.


NI SAKIET, NI BUDAPEST

Réponse à la lettre de BONNAUD

par G. DUCAROY

Dans sa lettre publiée dans P. S. n° 9 du 15 avril 1958 et intitulée « Ni Sakiet ni Budapest » Bonnaud expose les deux thèses essentielles suivantes :

1) La résistance algérienne a raison de reprocher à la gauche française non seulement son manque d’efficacité mais aussi son absence de prise de position claire sur l’indépendance de l’Algérie. Au lieu du mot d’ordre trop vague de reconnaissance de l’indépendance, Bonnaud propose le mot d’ordre d’indépendance tout court.

2) L’approbation des méthodes russes, notamment en Hongrie et à Budapest par le P.C.F. l’empêche matériellement et moralement de pouvoir lutter efficacement contre la guerre d’Algérie. La gauche française indépendante doit dénoncer aussi bien le communisme officiel que le chauvinisme de la S.F.I.O. La politique socialiste en Algérie, la politique communiste en Hongrie s’épaulent mutuellement, elles ne font qu’un. Il faut rompre aussi nettement avec l’une qu’avec l’autre.

Sur le fond, je me déclare entièrement d’accord avec l’analyse de Bonnaud qui me permettra – je l’espère – d’avoir schématisé à l’extrême sa pensée. Mais contrairement à lui, je crois que dans l’action au jour le jour il faut considérablement nuancer nos positions.

Je discuterai plus loin dans le détail les positions de Bonnaud, mais je pense que dès l’abord il faut élargir le débat.

OPPORTUNISME ET SECTARISME

La pensée et l’action politique socialistes évoluent continuellement – c’est dans leur nature même – entre Charybde et Scylla : l’un étant l’opportunisme, l’autre étant le sectarisme.

Certains groupes ou certains partis – tels la S.F.I.O. toujours, le stalinisme dans la plupart de ses périodes – ont sombré, complètement dans l’opportunisme le plus médiocre. Il s’agit dans ce cas de régler au jour le jour, sans aucune vision d’ensemble, en trahissant, au besoin, toute raison d’être, en s’appuyant sur n’importe quelles forces, en faisant n’importe quelle politique. Finalement toute pensée politique disparaît, aucun groupe social homogène ne s’intègre au parti et les dirigeants se font souvent acheter, consciemment ou inconsciemment, par différents avantages dont le plus voyant est l’octroi d’un portefeuille ministériel. La S.F.I.O. en est à ce point extrême.

A l’opposé, le sectarisme, sous prétexte formulé ou informulé de pureté et d’efficacité future, cherche un absolu qui ne peut exister dans l’action. C’est ce qui est arrive dans son ensemble à la pensée trotskiste qui fut presque toujours lucide sur les grands problèmes mais inadéquate aux différentes situations données.

Il existe dans certains cas des critères sûrs qui peuvent démontrer à l’évidence qu’une politique est opportuniste, il n’y a jamais de critères absolus pour taxer de sectarisme une politique.

D’une façon générale, le même mot d’ordre peut être dans des conditions différentes juste ou sectaire. Par exemple, le mot d’ordre : « Lutte contre la guerre impérialiste » était juste pendant la guerre de 1914-1918, et devenait – à mon avis – sectaire pendant la guerre de 1939-45. La nature de la guerre elle-même n’avait évidemment pas changé, mais les conditions n’étaient plus les mêmes : ce mot d’ordre, étant donné le caractère particulier de l’hitlérisme, étant donné la trahison déjà ancienne du stalinisme, n’avait aucune chance de porter pendant la dernière guerre tandis qu’en 1914-1918, la dénonciation de l’opportunisme des dirigeants socialistes pouvait amener une évolution favorable de la situation (voir finalement révolution russe, allemande, hongroise et constitution de la IIIe Internationale). Mais je ne me dissimule pas ce qu’a de subjectif un tel jugement car l’opportunisme, c’est en effet ce qui est (ou semble) en deçà des possibilités et le sectarisme commence avec ce qui semble au-delà. Or, non seulement on peut avoir un jugement divergeant sur les faits, mais on peut juger encore plus différemment l’évolution ultérieure et surtout la rapidité d’évolution (si une période révolutionnaire après la dernière guerre avait pu logiquement être escomptée – comme le pensaient d’ailleurs certains – la lutte contre la guerre impérialiste aurait pu être dès 1939 au premier plan de l’action politique).

De plus, dans le cas précis de l’U.G.S., nous devons toujours avoir présents à l’esprit la nature propre de notre parti et ses buts immédiats Loin de moi de penser que l’U.G.S. est un parti petit bourgeois et, par essence même, non révolutionnaire. Mais il faut cependant admettre qu’il ne répond ni par sa doctrine, ni par sa philosophie, ni par les origines politiques de beaucoup de ses membres, ni par sa structure, à ce que le vocabulaire marxiste appelait une avant-garde. Il est plus et moins à la fois :

Par le dynamisme et l’esprit non conformiste de ses militants, il est beaucoup plus révolutionnaire que n’importe quel autre parti français théorique de beaucoup d’entre nous, la manière dont s’est fait notre rassemblement, il reflète davantage les positions de la classe ouvrière, dans ses meilleurs éléments, qu’il ne l’entraîne. Cela limite ses possibilités de « radicalisation » actuelles.

Mais, d’autre part, le but avoué de notre parti n’est pas de constituer un nouveau petit parti comme on en a tant connu, mais un parti de masse. Dans ces conditions, il n’est pas possible de prendre des positions qui ne seraient absolument pas comprises de ces masses, sauf si nous admettions – ce qui, pour ma part, je n’accepte pas – que la situation de repli de la gauche actuelle est très passagère et va se transformer rapidement en une situation révolutionnaire.

C’est dans ce contexte qu’il faut, me semble-t-il répondre à Bonnaud.

INDEPENDANCE DE L’ALGERIE ET DROIT A L’INDEPENDANCE

Je pense qu’en France, le mot d’ordre adopté jusqu’à présent par l’U.G.S. : « reconnaissance du droit à l’indépendance de l’Algérie » est juste.

En effet, tout autant que la revendication « Indépendance de l’Algérie », il est conforme aux principes du socialisme. Il diffère de cette dernière par la forme et non par le contenu et il est beaucoup mieux adapté à la situation française.

Comme le remarque Bonnaud, le marxisme n’a sans doute pas donné au sentiment national la place qui lui est due. Dans ces conditions, pourquoi alors heurter de front, délibérément et sans aucun avantage les sentiments nationalistes français qui sont, tout autant que le nationalisme algérien, une des données du problème.

Bien sûr, le nationalisme d’un peuple opprimé a un tout autre contenu que celui du peuple oppresseur, mais ne tenir compte que de l’un et pas de l’autre m’apparaît une erreur.

Il faut remarquer, de plus, que la revendication de l’indépendance est une revendication nouvelle chez les nationalistes algériens eux-mêmes et que tous ne sont pas absolument d’accord sur ce point. Faire de la surenchère sur les mots d’ordre algériens serait, vis-à-vis de l’opinion française, la pire stupidité.

Avec un mot d’ordre modéré comme le nôtre, nous ne parvenons pas à nous faire écouter d’une masse importante, avec un mot d’ordre plus sévère encore, nous ne pourrions que nous couper complètement du reste du pays. On peut dire, à la rigueur, qu’étant donné la faiblesse de la gauche française, la perte serait faible pour les algériens, on ne peut pas dire qu’ils en tireraient un avantage quelconque.

Enfin, connaissant les problèmes qui se posent à l’Algérie de demain, sachant que n’existe aucun mouvement socialiste ouvrier international capable de soutenir une Algérie qui deviendrait socialiste – ce qui semble d’ailleurs impensable -, nous pouvons nous, socialistes français, conscients des tares de notre capitalisme, mais connaissant celles des autres, penser qu’une solution acceptable pour l’Algérie de demain peut se trouver dans une certaine alliance économique et politique avec la France.

Si les Algériens n’en veulent pas, libre à eux, et nous devrons soutenir leur décision, le moment venu, mais pourquoi déclarer d’emblée à l’opinion française qu’une telle solution n’est pas possible, alors que nous sommes persuadés du contraire ?

Je crois que les formules toutes faites ont fait assez de mal au socialisme pour que, sans renier aucun de nos principes, nous cherchions à coller au plus près à la réalité

BUDAPEST ET L’ALGERIE

L’analyse que fait Bonnaud de l’aide implicite qu’apporte le P.C.F. à la politique chauvine de la France en Algérie, en acceptant la répression russe, à Budapest, est entièrement juste. Budapest discrédite, en partie toute action entreprise par les communistes à propos de l’Algérie.

Est-ce une raison pour ne pas appuyer le P.C.F. lorsqu’il définit une politique juste, quitte à indiquer que nous n’approuvons pas les autres aspects de son action et que nous lui reprochons de n’avoir pas toujours défendu de telles positions ?

Au nom de quels principes repousserons-nous toute action commune avec le P.C.F. ? Cela fait trente ans que nous aurions des raisons de principe à refuser toute collaboration avec le P.C.F. Budapest n’est que le dernier excès des staliniens et post-staliniens. Elle vient après la déportation des paysans ukrainiens et russes, après les procès de Moscou, les massacres de l’opposition, la trahison de la révolution chinoise, de la république espagnole, après l’assassinat de Trotsky et de bien d’autres camarades, etc.

Si Bonnaud ne parle que de Budapest, c’est que ce mot a encore une résonance dans la classe ouvrière, mais que les autres scandales plus anciens n’en ont plus. Et Bonnaud a raison, ce n’est pas par principe qu’il repousse l’action commune avec le P.C.F., c’est par souci d’efficacité.

Or, cela ne me parait pas une politique juste.

Malheureusement, Budapest s’estompe lentement dans l’esprit populaire et viendra un jour où, malgré nos efforts, presque tout sera oublié par ceux qui veulent oublier.

D’autre part, si le P.C. est un mauvais allié, en prenant certaines précautions, il vaut mieux l’avoir comme allié que n’avoir pas d’allié du tout. Enfin, et c’est le plus important, ce n’est pas en refusant tout travail avec le P.C. que nous pourrons convaincre ses militants et ses sympathisants de la justesse de nos analyses sur Budapest.

C’est en nous liant aux différents combats de la classe ouvrière, parmi lesquels la lutte contre la guerre d’Algérie ne devrait pas être le moindre, que nous arriverons à notre but : le regroupement dans notre parti de nouvelle forces militantes.

Il ne sert à rien d’avoir raison tout seul.


NI BUDAPEST NI ALGER

L’ASSASSINAT de Imre Nagy et de ses deux coinculpés reste toujours inexpliqué. Pourquoi Kadar ou plutôt Khrouchtchev ont-ils éprouvé le besoin de supprimer ces hommes dont ils n’avaient, semble-t-il, plus rien à craindre ? Ce qui est clair, ce qui s’impose dans l’immédiat le plus pour nous, c’est que les intérêts – bien mal compris – de la politique russe continuent à dominer complétement les actes de ses dirigeants et des dirigeants communistes internationaux, leurs valets. Sont élevés en système, le mépris de l’homme, le reniement de la parole donnée, la négation des intérêts de la classe ouvrière internationale, le rejet de toute morale humaine dans l’intérêt d’un système où l’homme continue à être écrasé par un appareil sans scrupule, malgré la nécessité économique du régime.

Nous sommes de ceux qui pensons que l’augmentation du niveau de vie en URSS et en Europe orientale et l’arrivée à l’âge adulte de générations instruites doivent faire craquer cette dictature totalitaire qui se prétend indûment socialiste. Cependant pour l’instant, nous ne sommes pas en face de ce futur sympathique mais aux prises avec un présent presqu’aussi condamnable que le stalinisme défunt. Aussi, tout en admettant une coopération avec le parti communiste français, en recherchant toujours avec lui et avec le reste de la gauche une unité d’action pour la défense de la liberté et des institutions républicaines, sommes-nous, plus que jamais, obligés, en même temps de nous délimiter de ceux qui approuvent sans réserve les crimes soviétiques. Et cette délimitation, nous devons la vouloir non seulement pour des raisons de moralité et de conscience au sein même du mouvement ouvrier, mais parce que cette politique communiste conduit pratiquement à l’affaiblissement de la classe ouvrière et à sa défaite.

Il n’est pas possible de convaincre les Français de l’horreur de la guerre d’Algérie, du danger des méthodes dites psychologiques de l’Armée, de la nécessité de défendre les libertés en France, si l’on ne réprouve pas en même temps ce qui leur correspond parfaitement dans le camp soviétique.

L’atonie générale de la classe ouvrière française devant le coup de force d’Alger, la mise en vacances du Parlement, la préparation d’une constitution antidémocratique, devant la guerre d’Algérie elle-même avec ses tortures et ses mensonges, ne se comprend pas si l’on ne tient pas compte de la démoralisation à laquelle le P.C.F. a conduit les travailleurs.

L’assassinat de Nagy complique ainsi encore notre tâche. Pour nous, cette nouvelle exaction ne change pas notre opinion sur la malfaisance de l’action soviétique, mais pour les éléments non politisés ou faiblement politisés de la population, elle rend clair ce que les communistes cherchent à cacher. Elle nous oblige à expliquer plus profondément les raisons de notre opposition fondamentale au stalinisme et à ses continuateurs et en même temps les motifs de notre volonté de collaboration avec le P.C.F. parce que cette collaboration si elle est faite dans la clarté et s’étend à d’autres secteurs de la gauche, est l’indispensable condition à une lutte victorieuse.

Nous devons combattre Alger en n’oubliant pas Budapest. L’un ne va pas sans l’autre.

C’est pourquoi aussi notre responsabilité devient plus lourde. Une bonne fraction de la classe ouvrière ne peut plus être mobilisée par les appels des Thorez et des Duclos. Elle ne peut l’être progressivement que par nous avec nos autres alliés de gauche. La faiblesse relative de notre parti ne doit pas nous conduire, malgré l’imminence des dangers, à ne pas nous expliquer franchement avec le P.C.F. et sur le P.C.F. A quoi sert à la classe ouvrière, en effet, cette énorme organisation qui cherche à manier le plus souvent sans scrupule la C.G.T. si la démoralisation est telle chez les militants communistes et leur coupure avec le reste de la classe ouvrière et du pays si marquée qu’aucune manifestation d’envergure ne peut plus être déclenchée par elle ?

N’est-il symptomatique que la seule protestation de très grande envergure qui ait eu lieu contre les événements du 13 mai, ait été le défilé de la Bastille à la République où les communistes participaient certes très largement, mais à l’appel d’autres organisations et sans leur propre drapeau ?

Nous devons mobiliser les masses contre les dangers fascistes mais dans la clarté. Pour cela nous devons les convaincre d’abord de la réalité de ces dangers.

Les allures démocratiques que se donne le gouvernement de Gaulle peuvent tromper et trompent en effet de nombreux éléments républicains ou même socialistes. Pourtant nous n’avons pas d’illusion à avoir : seule une opposition vigoureuse au régime qui s’instaure progressivement peut empêcher l’avènement d’une dictature militaire sous un gouvernement plus ou moins autoritaire.

Certes, de Gaulle s’est entouré de quelques hommes tels que Malraux, Morazé qui sont en désaccord avec les militaires fascistes, et a gardé dans son gouvernement des hommes, incapables et déconsidérés, mais indiscutablement républicains tels que Mollet et Pflimlin. Certes, de Gaulle n’a pas accepté complétement le mythe de l’Algérie française et les méthodes fascistes des chefs militaires d’Alger.

Mais tout cela n’est qu’apparence. La nomination du général Zeller, celle de Soustelle, la décoration ahurissante remise à Salan, l’étoile distribuée à Massu, les honneurs rendus à Jouhaud ne laissent pas de doute. Même si de Gaulle souhaite une démocratie – bien capitaliste, bien bourgeoise, bien militaire – la méthode qu’il emploie pour la sauver est analogue à celle employée pour sauver la IVe République par Mollet, puis par Pflimlin : ce sont le renoncement, l’acceptation de la puissance des fascistes, la flatterie à leur égard, l’agenouillement devant leurs moindres volontés, les rusés sans effet et sans lendemain pour les combattre, eux qui n’admirent et ne comprennent que la manière forte.

De Gaulle et Alger ont des rapports un peu analogues à ceux que Pétain avait avec les Allemands. Même si Pétain n’avait pas désiré la victoire allemande, il lui devait son pouvoir. De même de Gaulle tient son pouvoir d’Alger. Il y a plus : la dictature réactionnaire de Pétain n’était pas un produit direct de la lutte sociale en France, mais un produit de la présence allemande en France. La IIIe République n’a pas été renversée, comme l’a été le IIe Empire, par la force populaire, mais uniquement sous la pression de Hitler. De même la IVe République est morte sous les coups non de groupes français métropolitains, mais sous ceux d’autonomistes algériens et des chefs d’une Armée qui pour être restée trop longtemps en Indochine et en Afrique, étaient moralement et intellectuellement séparés de la métropole, la droite y compris. En métropole, la IVe République était critiquée mais parfaitement viable. C’est Alger qui l’a abattue sous l’œil stupéfait des métropolitains – comme la IIIe République a disparu sans qu’aucun désir populaire ne se soit exprimé. En un sens l’Armée d’Algérie a joué et joue le rôle de l’Armée Allemande en 1940-41.

Mais là s’arrête la comparaison, car si résister à l’Allemagne était réellement difficile dans le contexte militaire et politique du moment, résister aux chefs militaires d’Alger ne demande qu’une ferme détermination. La force des militaires d’Alger s’appuie sur un immense bluff. Sans la France métropolitaine qui sacrifie son avenir à défendre les intérêts immédiats des restes du régime colonial, Européens d’Algérie et Armée d’Algérie s’écrouleraient. Il y a plus : les chefs militaires qui ont fait trembler et crouler la République se moquent de nous en prétendant être l’Armée d’Algérie alors qu’ils n’ont réellement en main que les unités parachutistes mercenaires et non les soldats du contingent qui représentent l’énorme masse de cette armée.

La situation est grave non parce que le danger est important mais parce que les forces nécessaires pour le repousser sont divisées et démoralisées. L’action révolutionnaire de la classe ouvrière s’est amenuisée à un point tel qu’elle ne peut passer à l’attaque mais seulement rester sur la défense. C’est pourquoi, nous pensons qu’en aucun cas, nous ne pouvons pousser à des actions violentes qui dans les circonstances présentes conduiraient au suicide et que nous devons rechercher l’union de tous les républicains et des forces populaires par les conventions démocratiques d’une part, par les cartels d’union sur un programme commun et par le regroupement des véritables socialistes en un nouveau parti réunissant l’U.G.S. à certains minoritaires socialistes et communistes décidés à rompre avec les erreurs d’autrefois.

G. DUCAROY.

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