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Algérie : mythes et réalités

Article paru dans Al Kadihoun, n° 2, février-mars 1973, p. 25-27

Pour une partie de l’opinion arabe et mondiale, l’Algérie est le modèle que devraient suivre tous les pays néo-colonisés pour échapper au sous-développement, à l’assujettissement et à la misère. La direction actuelle de l’Algérie fait beaucoup de publicité sur l’industrialisation « intensive » du pays qui devrait lui permettre de « décoller » économiquement et ce, à coups de plans quadriennaux. Nous y reviendrons.

– Sur le plan international, les prises de position officielles, par leur violence et leur apparente détermination, ont donné à l’Algérie une image de marque de « gauche » bruyamment soutenue par les suivistes Arabes (révisionnistes en particulier) partisans de la « voie non-capitaliste de développement ». Qu’en est-il exactement ? Que représente le régime de Boumediène dans le contexte maghrébin et arabe d’abord, afro-asiatique et européen ensuite ?

– Sur le plan politique intérieur : le régime de Boumediène, comme celui de presque tous les pays arabes, est en fait anti-populaire et organiquement lié à l’impérialisme et au social-impérialisme soviétique. En Algérie le pouvoir est détenu par une coalition de classes (petite et moyenne bourgeoisie bureaucratique, bourgeoisie urbaine et rurale, armée) où l’armée joue le rôle dominant.

A l’intérieur de la clique au pouvoir les contradictions ne sont pas absentes mais elles restent secondaires par rapport à la contradiction principale qui oppose ce même pouvoir aux masses laborieuses exploitées (ouvriers, paysans sans terre et paysans pauvres, chômeurs des villes, immigrés…).

– Sur le plan politique extérieur : la nature véritable du régime algérien se révèle en particulier dans ses choix politiques stratégiques. Politique intérieure et extérieure ne sont pas dissociables. L’une agit sur l’autre et réciproquement.

Au niveau du Maghreb, la politique de conciliation et d’alliance (depuis février 1969) avec les régimes ultra-réactionnaires et vendus à l’impérialisme de la Tunisie et du Maroc prouve l’inconsistance du verbalisme révolutionnaire qu’affectionnent les dirigeants algériens.

Ainsi l’Algérie qui aurait pu être le moteur de l’unification révolutionnaire et prolétarienne du Maghreb arabe n’est même pas capable de provoquer la formation de ce « Grand Maghreb Arabe » que la bourgeoisie algérienne devrait pourtant appeler de ses vœux.

Toujours sur le plan arabe (Machrek) une politique double est poursuivie : d’une part des dénonciations violentes des « capitulards » arabes devant le défi impérialo-sioniste (Egypte, Jordanie) et d’autre part des relations de plus en plus poussées avec les régimes féodaux et réactionnaires du Machrek (Arabie Saoudite, Koweït, Liban). Les grandes phrases de Boumediène sur l’unité arabe, sur la nation arabe, sur le socialisme, sur la lutte anti-impérialiste sont en fait totalement vides de contenu. Pour s’en convaincre, il suffit de se reporter à la réalité. En particulier il faut noter le silence prolongé de Boumediène depuis la mort de Nasser alors qu’il semblait prétendre au rôle de leader de la nation arabe. Ce silence prouve, d’une part la nature de classe de l’état algérien, d’autre part le refus du régime d’organiser les masses populaires de façon révolutionnaire pour la lutte anti-impérialiste pour la libération de la Palestine, c’est-à-dire pour l’unité révolutionnaire de lutte des masses laborieuses arabes sous la direction d’un seul parti UNITAIRE-PROLETARIEN Arabe.

Sur le plan économique : le régime actuel fait beaucoup de tapage sur le fameux « plan Quadriennal » qui devrait permettre le « miracle économique » algérien, c’est-à-dire la libération de la domination impérialiste et la construction d’une société sans inégalités, sans misère, sans chômage. En fait ce à quoi nous assistons en Algérie, c’est à un pillage organisé des richesses du pays par l’impérialisme et ce par l’intermédiaire de la lumpen-bourgeoisie locale qui se contente des miettes que veut bien lui laisser le dominant.

En ce qui concerne le plan quadriennal, il est à noter que 15% seulement des investissements du plan sont consacrés à l’agriculture qui fait vivre plus des 2/3 de la population. Un programme pompeusement dénommé « révolution agraire » a été mis en œuvre. En fait, ce programme n’a rien de révolutionnaire car il ne fait que consolider les rapporte de production capitalistes à la campagne, tout au plus réduit-il quelque peu la surface des grandes propriétés privées. Il est aussi « révolutionnaire » que la reforme agraire (!) qui a eu lieu en Egypte sous Nasser. La faillite du pouvoir actuel dans la principale production du pays a comme résultat la dégradation continue des conditions de vie des masses paysannes qui, liée à l’expansion démographique entraîne un afflux vers les villes et la formation d’un chômage qui ne trouve sa solution que dans l’émigration. A ce propos, il faut noter que « l’Amicale des Algériens en Europe » s’indigne (!) de voir le quota annuel de 35 000 travailleurs ramené à 25 000 par le gouvernement français ; de plus, l’Algérie a signé un accord avec la Belgique pour l’envoi de travailleurs et elle a fait récemment des offres à l’Allemagne dans le même sens. Enfin, l’émigration rapporte 1 200 millions F./an au gouvernement Algérien qui a maintenu la parité du dinar lors de la dévaluation du Franc, ce qui fait que le pouvoir d’achat des familles qui vivent des mandats des émigrés a encore baissé.

Le plan quadriennal prévoit la création d’unités industrielles lourdes (sidérurgiques, pétrochimiques, etc… ) principalement le long de la côte Algérienne. Ces usines sont prévues pour fonctionner avec un personnel très réduit (la grande usine de Annaba emploie moins de 1 000 personnes), l’automatisation de la production étant l’un des objectifs favoris des jeunes ingénieurs-technocrates complètement aliénés culturellement et qui appliquent les méthodes américaines de gestion dans un pays dominé comme l’Algérie ! L’importation rapide de biens d’équipement considérables (machines lourdes, usines « clés en mains », etc…) nécessite l’appel à l’offre internationale, c’est-à-dire la mainmise du capital financier international (1) sur l’économie Algérienne. Le nombre des contrats passés avec des firmes occidentales ou japonaises est en constant accroissement : 29 en 67, 27 en 68 dont 10 avec la France), 45 en 69 (dont 15 avec la France). Parallèlement à cet aspect de la domination impérialiste, on voit s’accentuer le pillage des ressources naturelles du pays.

La soi-disant « récupération de la production d’hydrocarbures » par le « pouvoir révolutionnaire » n’est rien d’autre que la manifestation de la volonté de la bourgeoisie Algérienne de vendre elle-même son pétrole sur le marché mondial, en espérant que cette procédure lui procurera de plus gros bénéfices (2). Ainsi, les récents accords avec les U.S.A. pour la fourniture annuelle de 15 milliards de m3 de gaz naturel pendant 25 ans (janvier 71) ; plus récemment a été signé un nouvel accord avec les U.S.A portant fourniture de 1 200 millions de m3/an pendant 20 ans à partir de 75 et de 380 millions de tonnes de pétrole sur une période de 25 ans (décembre 1971).

Le secteur privé est officiellement encouragé et se développe surtout dans les petites industries mécaniques et textiles. Certains hauts fonctionnaires qui travaillent dans des entreprises d’état ont par ailleurs des intérêts substantiels dans le secteur privé.

Dans cette fière qui secoue l’Algérie depuis la « remise en ordre » de juin 1965, l’ouvrier surexploité (que ce soit dans le secteur d’état dans le secteur prive) n’a pas son mot à dire. Depuis la « reprise en main » de l’U.G.T.A. par le pouvoir bourgeois (octobre 68), celle-ci se contente d’obéir servilement au régime au nom du sacro-saint « intérêt national ». Mais tout révolutionnaire scientifique sait que, dans les pays capitalistes développés ou dans les pays néo-colonisés, « l’intérêt national » n’est rien d’autre que l’intérêt de la bourgeoisie qui détient ou gère les moyens de production dominante. Les revendications élémentaires des travailleurs sont ainsi assimilées à des tentatives de sabotage de l’économie du pays et étouffées par les révisionnistes qui pratiquent la collaboration de classe comme le leur a ordonné la clique révisionniste de Moscou.

Malgré les affirmations officielles, le plan quadriennal commence à battre sérieusement de l’aile. Cela se manifeste en particulier dans le fait que l’activité de recherches pétrolières de la S.O.N.A.T.R.A.C.H. a été massivement réduite par manque de disponibilités financières. D’autre part des carences graves sont périodiquement signalées dans l’agriculture, graves au point que ce sont les journaux du régime qui en font état, mais pour rejeter la colère des masses laborieuses sur les exécutants et non sur les responsables.

– Sur le plan de l’éducation, si l’on on croit le gouvernement bourgeois de Boumédiène, l’état Algérien consacre 1/4 de son budget à l’éducation nationale .En outre, il présente sa politique dans ce domaine comme conforme aux intérêts des masses laborieuses. Malheureusement, si on considère la situation actuelle, on constate que 1 500 000 enfants ne sont pas scolarisés et que ce nombre va augmenter sans cesse. Ces enfants sont les futurs émigrés car les enfants de la bourgeoisie sont eux scolarisés totalement et dans les meilleurs écoles (en général, celles de la mission culturelle française). Si la francophonie est officiellement rejetée, elle est appliquée dans les faits, il suffit de visiter n’importe quelle ville d’Algérie pour s’en rendre compte. Aujourd’hui, deux fois plus d’enfants que depuis « l’indépendance » apprennent le français et ingurgitent en même temps toute la culture bourgeoise et décadente occidentale. La langue arabe restera telle qu’elle est, c’est-à-dire non-progressive et incapable d’exprimer des concepts scientifiques élevés, tant que les causes mêmes de ses déficiences, c’est-à-dire la balkanisation et la domination de la Patrie Arabe, ne seront pas éliminées. Le bilinguisme, tel qu’il est appliqué en Algérie, est la source de l’aliénation culturelle et de l’adhésion d’une partie de la jeunesse Algérienne aux « valeurs occidentales ». La solution à ce problème très grave ne pourra se trouver que sur l’arène maghrébine et arabe.

– En ce qui concerne l’armée, qui est la principale force de répression au service du régime, il faut noter la disparition presque complète des postes de commande des anciens maquisards de la guerre de libération. Ils ont été remplacé par les ralliés de la dernière heure, les anciens officiers de l’armée française et les nouveaux officiers-technocrates formés en union soviétique ou en France. L’armée [reste] l’enfant chérie de Boumediène et elle absorbe une part considérable du budget national.

– Le problème de l’immigration est l’un des problèmes les plus graves auxquels sont confrontés les masses laborieuses venues des régions les plus déshéritées constituant pour le capital français une masse surexploitable à bon compte et pour la réaction algérienne une source de bénéfice considérable.

En butte à l’exploitation la plus féroce, au racisme quotidien, aux tracasseries administratives, aux brimades policières qui vont parfois jusqu’au meurtre, les immigrés arabes d’Algérie sont complètement abandonnés par leurs « représentants » en France. Consulats, « Amicales des Algériens en Europe », … qui vont jusqu’à collaborer avec le ministère de l’Intérieur français. Qui se ressemble s’assemble ! Ces mêmes « représentants » essayent de diviser les travailleurs arabes en France entre Tunisiens, Algériens et Marocains pour les empêcher de mener toute action UNITAIRE-PROLETARIENNE Arabe contre leurs exploiteurs et de découvrir la nature véritable des régimes qui les gouvernent.

En conclusion, on peut voir que le régime algérien « Démocratique et populaire » est un régime anti-populaire, dictatorial et organiquement lié à l’impérialisme, La solution à ce problème réside dans l’extension de la révolution arabe au Maghreb et au Machrek et dans la rupture de tout lien de dépendance vis-à-vis du marché capitaliste mondial. Cela pose le problème de l’avant-garde révolutionnaire arabe et de la construction du parti UNITAIRE-PROLETARIEN Arabe sur lequel mous reviendrons. Mais il faut bien comprendre que seule l’existence de ce parti est à même de permettre à la Patrie Arabe de se débarrasser de l’impérialisme, du sionisme, du social-impérialisme et de ls réaction arabe afin de construire une société démocratique et prospère d’où seront bannies à jamais la domination, la balkanisation, l’exploitation et la misère…


(1) Voir les accords entre l’Algérie et la C.E.E.

(2) La construction économique et politique de l’Europe (Sommet de Paris, 20-23/10/72).

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