Article de Gérard Rosenthal paru dans Le Droit de vivre, 18e année, n° 209 (nouvelle série), 15 octobre – 15 novembre 1950, p. 2

LA « Vingt-cinquième Heure » témoignait d’un problème passé. Le livre de George Orwell « 1984 » présente une terrifiante anticipation d’un monde prochain dont l’humanité perçoit la menace et éprouve la hantise. C’est l’image sinistre d’une société dans laquelle les hommes, dépouillés de toute liberté, vivent dans leurs moindres gestes sous le contrôle permanent du microphone et de la télévision du « télécran », soumis au mensonge officiel et voués aux « vaporisations » inexorables de la toute puissante « police de la pensée ». Le tout aux reflets des affiches innombrables qui répètent à l’infini le portrait souriant au « Big Brother ». Et malheur à qui laisse s’insinuer en lui le doute ou l’indifférence, l’indépendance. La délation, l’espionnage, la provocation le livreront à une répression qui le broiera dans sa chair jusqu’à ce qu’il soit à nouveau tout amour pour le chef suprême.
L’impressionnant humour de ce nouveau « Gulliver aux pays des chevaux » ne répond que trop bien aux anxiétés de ceux qui savent qu’on n’en a pas fini avec le monde concentrationnaire. Ils reconnaitront sans peine dans l’humanité de la « double pensée » et au nouveau jargon (Comarom : le commissariat aux romans, Miniver : le ministère de la Vérité) les traits d’un monde en avance sur l’horaire d’Orwell.
Et le pauvre Winston, héros du livre, ne sera pas sauvé par l’heure de soleil prise parmi les aubépines de sa banlieue avec une grande fille brune. Il succombera au poids de la machine dont les slogans sont : « La guerre c’est la paix », « La liberté c’est l’esclavage », « L’ignorance c’est la force ».
UN livre de plus pour dénoncer la menace de dépersonnalisation qui pèse sur le monde. Le succès du pamphlet – après celui d’autres ouvrages sur le même thème et avant de nouveaux livres qui le reprendront sous d’autres aspects – atteste la prise de conscience croissante. Mais par quoi se traduit-elle ? Quel est le pouvoir dont disposent les hommes qui comprennent et détestent ce péril ?
Qu’en est-il réellement du pouvoir dont dispose la lucidité des hommes ? Que peut leur action consciente et, à sa suite, l’action collective ? Est-elle en mesure d’intervenir comme facteur décisif sur le cours des groupements humains dominés par des impératifs sociologiques, économiques, historiques ? Dans quelle mesure la compréhension donne-t-elle aux hommes le pouvoir de diriger une évolution qui cesserait de s’imposer à eux aussi aveuglement qu’aux animaux l’évolution des espèces ? Ce sont les questions que suggère le calendrier maléfique d’Orwell. On ne les a abordées – et peut-être ne se résolvent-elles – qu’au travers de l’action que les convictions suscitent.
C’est du moins une forme de cette action, celle qui est conçue à l’extrême limite des possibilités et des aspirations d’individus d’exception, qui a conduit Roger Stéphane à dresser Le Portrait de L’Aventurier. Des licornes parmi les hommes, dit l’un d’eux : Lawrence et l’Arabie, Malraux et la révolution chinoise, Von Salomon et les corps francs de la Baltique. Tous hommes et écrivains pour lesquels le roman de l’énergie, hier incarné dans le personnage de Julien Sorel, ne suffit plus et débouche dans le siècle, dans ses brasiers les plus ardents. Foncièrement dissemblables pour tout dire. Mais enfants perdus de la conquête du destin pour qui le contenu de leur action n’est sans doute pas ce qui importe le plus. Et l’on comprend l’heure à laquelle Stéphane, malgré d’excellentes raisons qu’il a dû s’opposer, s’attache à leur message dans un monde où, selon lui, voilà les derniers aventuriers, après lesquels il n’y aura plus que des militants.
Dans un monde, en tout cas, dont la crise n’est plus à dénoncer, la question du pouvoir de l’homme se pose comme une ultima ratio. Le journal et l’organisation, que leur objet place naturellement à la pointe des préoccupations et des recherches humaines, y sont d’autant moins insensibles que leur action militante s’exprime également par une quête inlassable : « De quoi les hommes sont-ils capables ? Comment les porter à tout ce dont ils sont capables ? »
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