Article signé Géva paru dans Le Socialiste, n° 65, 20 novembre 1886

A chaque crise, à chaque grève, toutes les fois, enfin, que le chômage se fait sentir, les esprits superficiels et les journalistes de mauvaise foi attribuent la misère ouvrière à la concurrence de la main d’œuvre internationale. C’est de là, claments-ils en chœur, que vient tout le mal ; et, parfois, des ouvriers sincères se laissent prendre à ces clameurs, débitées par une presse hypocrite qui ne cherche qu’à entretenir la haine internationale.
Pour nous, travailleur manuel, ayant assez voyagé et observé les phénomènes qui se produisent en pareils cas, notre devoir est de les montrer tels qu’ils sont.
Voyons en France ; nous le reconnaissons, il y a bien plusieurs centaines de mille travailleurs internationaux sur 34 millions de Français, peut-être plus ; examinons un peu si, réellement, ces internationaux disparus comme par enchantement, le sort des travailleurs français serait amélioré. Nous ne le croyons pas.
D’abord, à cette disparition subite de travailleurs qui, ne l’oublions pas, sont en même temps des consommateurs, succéderait inévitablement une autre disparition de fabricants, transportant ailleurs leurs usines, pour continuer à exploiter cette chair à machine qui leur rapporte tant. Et puis, figurons-nous, par exemple, une ville quelconque qui compterait cent mille étrangers sur quatre cent mille, comme Marseille et qui, du jour au lendemain, verrait disparaître les premiers, il m’est avis que les habitants la trouveraient mauvaise et que ce vide, faisant un tort considérable au commerce par le manque à la fois de producteurs et de consommateurs, vous donnerait envie de la fuir à votre tour comme une ville maudite.
Le mal n’est pas dans la présence des ouvriers étrangers, car la misère qui sévit non seulement en France mais dans le monde entier, est inhérente au mode de production capitaliste. Cent mille travailleurs de moins dans une ville continueraient à produire dans une autre.
Comme l’on voit, le résultat obtenu serait celui de Calino qui, embarrassé de la terre d’un trou, creusait un trou à côté pour la mettre dedans.
Les ouvriers restants, me dira-t-on, trouveraient plus facilement à s’embaucher. C’est là encore une erreur, puisque la disparition des fabricants serait fatalement proportionnelle à celle des ouvriers, car les patrons ne se gênent nullement pour transporter leurs usines ailleurs et se faire expédier le travail tout fait, soit de province, soit d’Allemagne, soit des maisons centrales, où ils le font faire à vil prix.
« Les ouvriers parisiens me reviennent trop cher, me disait un jour un fabricant de bijoux, je fais fabriquer en province, et le jour où je pourrai faire fabriquer à l’étranger je n’y manquerai pas. »
Tous les patrons se ressemblent, du reste, et dans tous les pays ils agissent de même. Leur but est de soutirer à l’ouvrier le plus de travail possible pour un salaire dérisoire.
Pour remédier à cet état de choses, il faudrait, au lieu de s’en prendre aux étrangers, prendre les mesures indiquées dans le programme du parti ouvrier. Les ouvriers français, disons-le à leur louange, ne reprochent pas du tout aux ouvriers étrangers de venir en France, non, mais de faire baisser les salaires ; tandis que les reptiles de la presse bourgeoise leur reprochent – ou font semblant de leur reprocher l’un et l’autre.
Examinons dans quelles proportions ces reproches sont fondés. D’abord, les ouvriers étrangers qui font baisser les salaires sont une infime minorité ; ce sont, la plupart, des terrassiers et une partie d’hommes de peine qui travaillent dans les raffineries et autres usines du même genre ; car les artisans travaillent aux mêmes prix que les Français, et quand ces derniers font grève, les étrangers ne font jamais défaut. Pour s’en rendre compte, il suffit d’avoir un tout petit peu voyagé, on s’aperçoit bien vite que les Français fraternisent avec leurs frères étrangers, et que, si sur quelques points isolés il se produit, parfois, des conflits regrettables, ils n’ont pas l’importance qu’on leur donne.
La première fois que je vis les Français et les étrangers faire cause commune, ce fut en 1870, à Marseille. Dans cette grève générale, qui suivit de près la proclamation de la République, il aurait été bien difficile de distinguer entre Français et étrangers ; ce que je sais c’est que nous parcourions les rues, mêlés ensemble, chantant la Marseillaise, à la barbe des bourgeois qui n’en menaient pas large. Aussi, la cause fut-elle gagnée en quelques jours. Il avait suffi, pour cela, de l’entente de tous.
Cette union devait se continuer dans l’avenir : dans les grèves des tanneurs, des charretiers et des huiliers, où les étrangers sont en majorité. Comme on le voit, à bien regarder, les étrangers qui font baisser les salaires sont réduits à une infime minorité. Et, si la colonie étrangère fournit son contingent de traîtres, de moutons toujours prêts à se courber sous le joug du patronat, les Français en fournissent leur bonne part. Pour nous en rendre compte, nous n’avons qu’a regarder ce qui s’est passe dans la récente grève de Decazeville, où les Brandelac ne se contentaient pas de travailler pendant que leurs frères se serraient le ventre, retardant ainsi le jour de la victoire, mais jouaient encore le rôle de dénonciateurs, envoyant en prison les plus braves des grévistes. Inutile de dire que ce qui s’est passé dans le bassin de l’Aveyron se passe partout où la lutte est engagée contre les exploiteurs.
Comme l’en voit, chaque pays fournit son monde.
Le parti ouvrier, dans cette question des salaires, a toujours donné la note juste ; il ne cesse, depuis bien des années, de réclamer une loi qui interdise aux employeurs d’occuper des ouvriers étrangers à un prix inférieur aux ouvriers français, une législation internationale du travail qui, demandée par le gouvernement suisse, adoptée par le Congrès national de Roubaix et par la Conférence internationale, a été déposée au Palais Bourbon par le citoyen Camélinat ; mais, à ces deux réformes si naturelles, vous verrez que nos bons bourgeois répondront par une fin de non-recevoir, car ils ne sont capables que de réformes négatives ; leur rôle consiste à se ficher de nous.
Réforme négative l’impôt sur les étrangers qui seront forcés de dépenser 6 francs de moins pour les verser dans la caisse de l’Etat.
Aussi cette réforme est-elle soutenue par la presse bourgeoise, radicale et opportuniste, le but caché étant de prendre quelques millions dans les poches de travailleurs et d’entretenir la haine internationale, sachant bien que de là dépend la tranquillité des patrons.
Si, des fois, les querelles s’enveniment, si Français et étrangers en viennent aux mains, comme récemment à la raffinerie Say, vite nos dirigeants mettent leurs baïonnettes au service des exploiteurs, pour protéger les étrangers et défendre la fameuse liberté du travail.
La presse bourgeoise, à son tour, s’indigne, invoque l’hospitalité que la France doit aux internationaux.
Et, misérables, pourquoi avez-vous semé la haine alors ?
Parce que vous étiez payés pour cela, n’est-ce pas, ô cafards à tant la ligne ?
La situation des ouvriers étrangers, il faut l’avouer, est bien critique ; s’ils s’avisent de faire cause commune dans une grève, s’ils se montrent un peu dans le mouvement en se solidarisant avec leurs frères de misère, vite nos dirigeants sortent leur fameuse loi de 1849 et les expulsent avec une désinvolture écœurante ; s’ils font les morts et courbent le dos, ils ont pour eux les baïonnettes françaises et la police, mais les nationaux leur tombent sur le dos, sans se rendre compte que les vrais coupables sont les patrons d’abord, le gouvernement ensuite.
Les ouvriers étrangers sont, en outre, en dehors du droit commun ; Fauviaux qui, avec Basly, prit une part si active dans la grève d’Anzin, fut conduit à la frontière belge, un citoyen allemand fut expulsé pour avoir présidé une réunion de sa corporation qui était alors en grève, et un grand nombre de tisseurs de Roubaix furent également expulsés pendant la grève de 1880. Inutile de dire que les ouvriers français protestèrent énergiquement contre ces iniques expulsions.
Les gouvernements européens, d’ailleurs, se rendent les mêmes services, et si Freycinet met au service des exploiteurs allemands ses baïonnettes, Bismarck lui en rend autant en mettant au service des exploiteurs français établis en Allemagne, les baïonnettes prussiennes.
A cet internationalisme bourgeois, le devoir des travailleurs est de lui opposer l’internationalisme ouvrier.
Le parti ouvrier poursuit ce but, en grande partie achevé, depuis bien longtemps ; et si, sur quelques points isolés, cette solidarité internationale n’est pas encore bien comprise, elle ne tardera pas à l’être, nous l’espérons.
Les Déroulède ont beau prêcher le chauvinisme, exciter les Français contre les Allemands, ça ne prend plus, ces machines-là sont usées ; car les Allemands ne sont pas plus responsables des actes d’un Bismarck que les Français ne le sont de ceux d’un Emile Ollivier ou d’un Ferry. Les exploités de tous les pays sont nos frères. Notre patrie, c’est non seulement la France, mais l’univers. Le but que nous poursuivons, c’est la suppression des frontières.
La patrie que nous rêvons est plus grande que celle de nos chauvins, c’est celle de l’humanité tout entière, l’émancipation de tous les êtres humains, sans distinction de sexe, ni de race, ni de nationalité.
GEVA.

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