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Non à la France de l’apartheid

Manifeste rédigé par Jean-Louis Hurst et Félix Guattari paru dans Sans Frontière, n° 19, semaine du 11 au 17 avril 1981

La grève de la faim de Lyon commence à avoir un large écho. Après le soutien du cardinal Duval et du clergé catholique d’Algérie, une cinquantaine d’intellectuels français – et non des moindres – dénonce dans le manifeste, que nous publions ci-dessous en exclusivité, le scandale des expulsions de jeunes maghrébins de France et le resitue dans le contexte d’une société qui se crispe devant la multiracialité qui la gagne.

On dira peut-être qu’il est plus facile de signer un texte que de risquer sa vie. Pourtant, les signataires (qui comptent parmi eux les jeûneurs de Lyon) prennent ici des risques évidents puisqu’ils acceptent l’idée même de l’illégalité pour enrayer la politique en cours. En cela, ce texte rappelle étrangement, vingt ans après la guerre d’Algérie – mais n’y a-t-il pas des analogies ? – le « manifeste des 121 » qui, en justifiant la désertion et l’aide au FLN, occasionna de sérieux ennuis à ses signataires, dont quelques-uns partagent encore ce nouveau combat.


La France se replie sur elle-même. Elle a peur pour son standing, sa tranquillité et même la couleur de sa peau. Comme l’Allemagne de 1933, elle s’invente des « boucs émissaires ».

Un jour, ce sont les immigrés, le bulldozer de Vitry, prenant le relais des mesures Bonnet-Stoléru et des ratonnades de Bondy. Le lendemain, ce sont les jeunes dont la petite délinquance, influencée par le chômage dont elle est loin pourtant d’épouser la courbe, justifie l’union sacrée des représentants de tous les partis et la loi « sécurité et liberté ».

L’ennemi est à l’intersection de ces deux camps, mais personne – ou presque – n’a encore osé le nommer clairement : c’est le jeune immigré et plus précisément le jeune maghrébin et le jeune noir.

Car à y regarder de plus près, il y a dans ce pays deux politiques de l’immigration : l’une d’intégration, assortie d’une arrière pensée nataliste, pour les « bons » c’est-à-dire pour ceux qui ont le type européen ; l’autre de ségrégation et de rejet, dans la plus pure tradition du racisme colonial, pour les « mauvais » c’est-à-dire pour ceux qui viennent principalement du continent africain.

Comme il y a aussi deux politiques de la jeunesse, l’une élitiste et l’autre de précarisation et de contrôle social pour le plus grand nombre, en particulier tous ceux qui sont parqués dans les banlieues-dépotoirs.

Les jeunes « immigrés » du sud de la Méditerranée sont, au bout du compte, pris deux fois dans le collimateur.

Les « quotas » que les maires communistes veulent maintenant imposer, pour préserver la paix de leurs communes, ne visent personne d’autre. Et lorsque M. Peyrefitte se propose d’agrandir les prisons c’est bien encore ceux-ci qui sont visés, dans le prolongement de la même logique, puisque près des trois quarts des détenus mineurs, fabriqués par notre société, portent aujourd’hui, des noms arabes.

Seule la Nouvelle Droite a osé formuler ouvertement son émoi à propos d’un phénomène qui inquiète beaucoup de monde, mais sur lequel on garde hypocritement le silence, à savoir que la stagnation démographique globale de la France, s’accompagne d’un baby-boom au sein de sa population étrangère.

Le Français moyen serait prêt à s’accommoder d’un tel appoint démographique, mais uniquement à la condition que son narcissisme racial n’en soit pas affecté. Par contre, il s’affole, il devient proprement délirant (comme dans cette autre puissance coloniale que fut la Grande-Bretagne) à l’idée que son pays puisse être souillé par la prolifération sur son sol des « gens de couleur ». Que le phénomène s’accentue et il se transformera bientôt en sudiste, en petit blanc du Transvaal, en défenseur grotesque mais combien redoutable d’une civilisation raciale aux abois.

Comment ne pas craindre le pire, puisque le PCF, qui était censé défendre l’opprimé, a lui-même basculé ? Gérant en grande partie, la périphérie de nos villes rénovées et blanchies, il l’épure à son tour, se transformant objectivement en rempart contre les intrus.

Un consensus s’instaure. Les mesures gouvernementales et municipales (de quelqu’obédience qu’elles soient) se complètent admirablement. Ségrégation du logement, puis intimidations de toutes natures à l’égard des immigrés prétendument non assimilables et refus systématique du droit d’asile aux ressortissants d’Afrique : tout est mis en œuvre pour que soient étouffées les questions politiques et sociales que pose, au sein de la société française, l’existence d’une communauté non blanche de plus de trois millions de personnes (Antillais, harkis et gitans inclus). Le racisme et le nationalisme le plus étroit ont tacitement force de lois.


Un apartheid administratif est d’ores et déjà institué. Son rouage le moins connu et le plus radical est celui des expulsions.

Si, depuis le blocage de l’immigration en 1974, le nombre de celles-ci est monté rapidement à cinq mille par an, il semble, à de multiples indices, qu’il va presque tripler en 1981. Mais à ce chiffre, il conviendrait d’ajouter celui, autrement plus lourd, des refoulements pour non renouvellement des titres de séjour ainsi que les départs dits « volontaires » dus au chômage, aux tracasseries administratives et au climat de haine ambiant.

75 % des expulsés officiellement reconnus sont des jeunes maghrébins de moins de vingt-cinq ans, de sexe masculin. Souvent nés en France, ou y ayant grandi, ils sont ainsi brutalement séparés de leurs sœurs et de leurs compagnes et arrachés du tissu social qui fut le leur depuis leur enfance.

Il suffit que ces adolescents aient commis un délit, même infime, pendant leur minorité, pour être convoqués, parfois des années plus tard, devant une commission d’expulsion préfectorale et conduits deux mois après au bateau ou à l’avion. Leur sort dépend donc presqu’entièrement du policier qui décida un jour de constituer leur dossier, voire du premier délateur venu.

Ils se retrouvent ainsi à Alger, Casablanca ou Tunis, dans un pays qu’ils connaissent à peine, et dont ils assument mal les coutumes. S’ils y retrouvent leurs familles, ils s’y réinsèrent difficilement car ils avaient souvent fait le choix de vivre sur un mode différent.

Le cas des jeunes algériens est encore plus paradoxal puisqu’ils sont de plus en plus nombreux à posséder d’office la nationalité française. C’est là une « conséquence » de l’indépendance de l’Algérie qui perd ses enfants dès lors qu’ils sont nés en France à partir de 1963. Ainsi, les premiers d’entre eux, atteignant cette année leur majorité légale, ont-ils le droit de voter. Mais le régime giscardien, semblant les considérer comme un cadeau empoisonné, a trouvé un chantage odieux pour les neutraliser. Il s’attaque à leurs frères aînés, demeurés étrangers, se débarrasse du maximum d’entre eux dans les délais les plus rapprochés, déstructurant ainsi les familles, mettant les plus jeunes devant le dilemme tragique de les renier ou de repartir avec elles.

Cependant, les jeunes expulsés sentent viscéralement qu’ils sont ici « chez eux ». Après quelques semaines d’errance, parfois de profond désarroi qui en a conduit plusieurs dizaines au suicide, beaucoup reviennent en France clandestinement.

Ainsi est en train de se développer dans ce pays une société souterraine, traquée, mais de plus en plus organisée et chaleureuse qui fonctionne grâce à la complicité des cités-ghettos, mais aussi à la solidarité grandissante de Français qui, ayant rencontré, estimé, aimé, à travers leur activité professionnelle ou leur vie de tous les jours, ces maquisards involontaires d’une nouvelle guerre coloniale inavouée, ont ressuscité les « réseaux de soutien » de jadis et en acceptent les risques.


Il est temps de faire connaître ouvertement cette réalité.

C’est pourquoi les soussignés,

– révoltés par ce drame humain qui n’a, toutes proportions gardées, rien : à envier à celui des « boat-people » qui fit, il y a peu, l’unanimité des émotions ;

– scandalisés par la mise en place, en France, d’un système d’apartheid occulte et par la lâcheté des élus de toutes tendances qui le couvrent ;

– conscients de la subtile fascisation des mentalités qu’il entraîne et donc de la dégradation du régime dans son ensemble ;

– convaincus que l’évolution normale, irréversible, de nos sociétés économiquement développées, devenues des pôles d’attraction mondiaux, va dans le sens de la multiracialité, elle-même garante de tout vrai développement culturel ;

se déclarent prêts à aider à leur tour, par tous les moyens, légaux ou illégaux, toute personne menacée d’être expulsée de ce pays, alors qu’elle tient à y vivre, pour y avoir grandi, travaillé ou s’y être réfugiée pour des raisons politiques, et ceci jusqu’à ce que le droit d’y résider lui soit pleinement reconnu.


Les « 51 »

Simone de BEAUVOIR
Général de BOLLARDIERE
Etienne BOLO
Robert BONNAUD
Huguette BOUCHARDEAU
Claude BOURDET
Isabelle CABU
Jean CARDONNEL
Jean-Michel CARRE
Pasteur Georges CASALIS
Francois CHATELET
Geneviève CLANCY
Daniel COHN-BENDIT
Jean COSTIL *
Christian DELORME *
François DELLA-SUDDA
Dominique ELUARD
Claire ETCHERELLI
Jean-Pierre FAYE
Gérard FROMANGER
Roger GARAUDY
Félix GUATTARI
Daniel GUERIN
Raymond GUGLIELMO
Jean-Louis HURST
Vladimir JANKELEVITCH
KIRJUHEL
Guy KONOPNIKI
Jean-Jacques LEBEL
Yan LE MASSON
François LEFORT
Bernard-Henri LEVY
François LONCLE
Gabriel MATZNEFF
Claude MAURIAC
Professeur Paul MILLIEZ
Jean-Marie MULLER
François PAIN
Jean-Claude POLACK
Wladimir RABINOVITCH
Olivier REVAULT D’ALLONES
Pasteur René ROGNON
Paul ROZENBERG
Laurent SCHWARTZ
Delphine SEYRIG
Gérard SOULIER
Antoine SPIRE
Philippe TANCELIN
Daniel TIMSIT
VERCORS
Pierre VIDAL-NAQUET

* Grévistes de la faim de Lyon

La liste des signatures reste ouverte au journal « Sans Frontière ».