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Mohammed Harbi : Marxistes et fanonistes au regard de l’histoire

Communication de Mohammed Harbi au colloque « Frantz Fanon : une pensée toujours en acte » tenu à Paris le 9 mai 2009 et parue dans Actualités & culture berbères, n° 62/63, automne/hiver 2009, p. 47-50

Ce thème n’a pas été choisi sans relation avec une série de faits récents : ruralisation des villes, accroissement du fossé entre les systèmes politiques administratifs et l’environnement social, résurgence dans le champ politique de solidarités anciennes.

Je ne tiens pas à donner à mon exposé un caractère savant et à m’enliser dans les méandres de la théorie. Je me contenterais donc de faire un bref inventaire de la question, avant de montrer les limites de l’approche communiste et fanoniste sur la dynamique de la révolution algérienne ou plutôt sur le moteur social de cette révolution.

Dans Le Capital, Karl Marx donne de la société et de son évolution une interprétation générale et fait du rapport conflictuel entre la bourgeoisie propriétaire de moyens de production et le prolétariat propriétaire de la seule force de travail le fondement structurel du capitalisme.

En conséquence, Marx fait de la lutte des classes le moteur de l’histoire et du prolétariat le sujet historique de la révolution. Que devient la paysannerie dans son analyse ? Marx considère que la classe paysanne est elle aussi exploitée par la bourgeoisie mais en raison de son morcellement et de son genre de vie, elle est portée au conservatisme. Dans une métaphore célèbre, il la compare à un sac de pommes de terre. Bien que ce sac pèse lourd eu égard à son poids numérique et à son rôle économique, elle est vouée à une disparition sociale, le processus d’évolution capitaliste finissant par donner lieu à une différenciation en prolétariat agricole et en bourgeoisie foncière.

Plus tard, Marx, instruit de la situation de la paysannerie russe, nuance sa démarche et admet que si la révolution russe donne le coup d’envoi à la révolution prolétarienne en Occident, elle pourra s’accomplir sans que la société russe, largement rurale et patriarcale, ne connaisse l’étape bourgeoise. Et en 1875, il critique sévèrement les socialistes allemands qui, dans le programme du Gotha, soutiennent qu’en face de la classe ouvrière, les autres couches ne formaient qu’une masse réactionnaire. Sur ce point, Frédéric Engels, son compagnon, s’inscrit dans la même ligne et attire l’attention des socialistes allemands dans sa critique du programme d’Erfurt (1891) sur la place des paysans dans la révolution et conteste « le principe de la revendication de la concentration de tout le pouvoir politique aux mains de la classe ouvrière ».

Il revient cependant sur la thèse de Marx quant à l’exceptionnalisme russe. Les travaux de Lénine sur le développement du capitalisme en Russie valide cette révision. Désormais, la question posée est de savoir ce que va entreprendre la classe ouvrière pour éviter de s’aliéner la paysannerie et de la gagner à la révolution. En compétition avec les populistes pour la représentation de cette classe, les bolcheviks préconisent avec Lénine la nécessité de l’alliance paysan-ouvrier. Celui-ci ajoute, à la doctrine de Marx, une note volontariste, la formation d’un parti centralisé, composé de révolutionnaires professionnels, incarnation du prolétariat car, laissée à son propre mouvement, la classe ouvrière ne peut dépasser le trade unionisme. Cette conception s’éloigne de la pensée de Marx mais le volontarisme léniniste s’accomplit dans la révolution d’octobre 1917 et la prise du pouvoir par les bolcheviks.

Le débat sur le sujet de la révolution n’est pas clos pour autant ; l’isolement de l’Union Soviétique après l’échec de l’extension de la révolution en Europe, nécessite une parade et l’élaboration d’une stratégie nouvelle. L’Indien Roy insiste au deuxième congrès du Komintern sur la capacité révolutionnaire des peuples d’Asie et propose la transformation en force révolutionnaire de tout le mouvement national. Lénine et la majorité des délégués occidentaux sont d’un avis contraire.

A l’intérieur de l’Internationale communiste se manifeste un courant tiers mondiste avec le tatar Sultan Galiev et l’indonésien Tan Malaka qui revendiquent en vain une place plus importante dans la constellation révolutionnaire.

C’est en Chine que la valorisation des masses paysannes au détriment des masses urbaines et donc du prolétariat, trouve ses interprètes mais après un cinglant échec dans les villes. S’inspirant de l’expérience soviétique, les communistes chinois assignaient le rôle principal à la lutte dans les villes et considéraient les masses paysannes comme une « réserve ». Leur stratégie échoua.

A partir de 1927, à l’initiative de Mao Tse Tong, la question nationale va passer au premier plan. L’épicentre de la révolution se déplace vers les campagnes. Selon Mao, la révolution chinoise est, au fond, une lutte paysanne. Le régime politique de la nouvelle démocratie consiste, quant au fond, à donner le pouvoir aux « paysans » et d’ajouter « voilà pourquoi la question paysanne est devenue la question fondamentale de la révolution chinoise et la force de la paysannerie, la force principale de la révolution ». Mao ne déroge pas à l’orthodoxie léniniste. La ruralisation de la stratégie n’exclut pas l’hégémonie politique de la classe ouvrière, Mais dans les faits, cette hégémonie appartient à une force d’essence bureaucratique. Le modèle n’a rien à voir avec celui conçu par Marx qui envisageait le socialisme dans les conditions du capitalisme parvenu à un haut degré de développement et dont les acteurs principaux sont la bourgeoisie industrielle et le prolétariat.

C’est en 1960, que Frantz Fanon dont les idées ont mûri à partir de deux expériences, celles de Cuba et de l’Algérie, a ouvert la controverse à propos de l’identification de la classe révolutionnaire. Est-ce la paysannerie ou la classe ouvrière ? Avant lui, Abdoulaye Ly avait exalté la paysannerie [1].

Selon Fanon, le prolétariat encore à l’état embryonnaire. est relativement privilégié et les villes jouent un rôle négatif d’où la nécessité de s’appuyer sur les masses rurales. Ces idées n’ont rien de neuf. Elles relayent les discours que le nationalisme populaire a élaborés avant 1954 pour ravir aux communistes le contrôle des syndicats qui, avec le FLN, aboutit à l’étatisation des syndicats et au corporatisme. Si Fanon préconise de neutraliser la bourgeoisie montante, il ne considère pas la lutte des classes comme le moteur du devenir algérien. Cette attitude lui vaut le soutien de l’Etat Major Général de l’armée des frontières.

Un vietnamien Nguyen Nghé a fait une critique pertinente du fanonisme. Je le citerai longuement :

« Au Vietnam, nous avons connu un va et vient incessant entre les villes occupées par les troupes françaises et les campagnes plus ou moins libérées. Le mouvement révolutionnaire des villes n’avait à aucun moment cessé de ravitailler les maquis en médicaments, en machines, en renseignements et en hommes … L’erreur d’optique consiste à ne voir que le côté spectaculaire des choses. Dresser une embuscade derrière un buisson est certes plus romantique que d’inscrire des slogans sur les murs mais pouvoir distribuer des tracts, inscrire des slogans, organiser des grèves dans une ville nécessite un niveau de conscience révolutionnaire plus élevé » [2].

Ajoutons à ces remarques que contrairement aux ruraux, les couches urbaines évoluent dans des conditions sociales et économiques contraignantes. Elles dépendent pour subsister d’employeurs publics et privés essentiellement européens ; elles agissent, donc, par des coups comme à Alger en 1956-1957 ou de brusques lames de fond comme en décembre 1960 dans tout le pays. Leur situation ne leur permet pas de faire preuve de continuité comme les populations rurales. Je me dois cependant de préciser que cette continuité, l’armée française a voulu la briser.

« On n’insistera jamais assez, souligne Jacques Schneltzer, sur les bouleversements opérés par l’armée française qui, de 1955 à 1961, a regroupé et resserré un rural sur trois, 5 % des ruraux ont quitté leur domicile pendant la guerre, 100 % parfois dans certains massifs montagneux, dans certaines plaines algéro-oranaises comme le long des frontières » [3].

Ajoutons à ces considérations, le comportement brutal de certains cadres de l’ALN à l’égard des ruraux que la recherche en Algérie évite soigneusement, il est légitime de se poser la question de savoir de quelle paysannerie on parle ? Cette classe n’est plus ce qu’elle était. C’est une classe en sursis qui a multiplié ses prolongements et ses ramifications en milieu urbain.

Notons, par ailleurs, que nombre d’auteurs estiment que les hommes de la terre algérienne ne sont pas des paysans [4]. La société rurale paysanne historiquement enracinée dans un terroir intensivement aménagé n’existe que dans des espaces restreints, en Petite et Grande Kabylie et chez les Chaouia dans les Aurès. Ailleurs, selon Marc Côte, on trouve une société rurale de type arch et une société rurale prolétarisée du fait d’une large implantation de la colonisation [5]. Le travailleur des grands domaines n’est ni un paysan ni un fellah mais un ouvrier agricole. Il appartient donc au prolétariat.

A l’instar des patriotes algériens, communistes compris [6], Fanon avait une vision simplifiée des rapports sociaux. On ne peut analyser la société en fonction d’un modèle structurel unique. L’hétérogénéité sociale est grande. Le pays portait en lui, à tous les niveaux, des éléments d’âge différents. De ce fait, les classes sont fragmentées et ont un caractère inachevé. Les analyses de classe conduites dans les années cinquante, sacrifient à l’économisme. On a fait des classes des sujets effectifs de l’histoire sans s’interroger sur les modalités concrètes de leur constitution et de leur fonctionnement.

Pour évaluer comment de force économique, une classe devient une force politique, la connaissance du genre de vie et de la culture est indispensable. C’est à travers eux que se forgent des individus et que les classes se donnent les moyens de penser et d’agir comme un sujet unique, note Emmanuel Terray [7].

Etudiées sans préjugé, les thèses de Fanon ne résistent pas à l’examen. Meurtries et traumatisées par le choc colonial, écartées des affaires publiques, malmenées par la guerre, les masses rurales, en majorité illettrées, ont subi l’exploitation des autorités coloniales, des gens de la ville et des notables sans en recevoir grand-chose en retour.

Si la conscience de former une classe leur est étrangère, elles ont une forte conscience du mépris et du paternalisme dont elles sont l’objet. Leur état social a lourdement pesé sur la formation d’une conscience sociale répandue et opérante. Elles sont l’acteur rêvé des révolutions passives où selon Gramsci, les élites dirigeantes s’appuient sur l’intervention populaire sans que celle-ci pèse sur les objectifs du mouvement. Elles proviennent de différentes classes et on y trouve des prolétaires (les colonels Dehiles, Tahar Zbiri et Amouri et les commandants Rejai, Djilali Bounaama) aux côtés d’intellectuels et de bureaucrates.

Du point de vue politique, les masses rurales ne formulent aucune demande d’Etat. Leur identité est articulée autour du clan, de la famille, des villages ou de la région et leur culture se constitue à travers ces catégories. La revendication étatique est, pour l’essentiel, le fait d’une intelligentsia plébéienne qui s’est réappropriée le modèle d’Etat occidental. Celle-ci, pour s’imposer, a dû composer avec un tissu social fait de solidarités spontanées. Les appareils qu’elle a construits sont fort peu institutionnalisés. Derrière la façade moderne du FLN-ALN se profilent les tout puissants réseaux des clientèles. Les institutions fonctionnent sans étouffer les jeux des solidarités primordiales (familiales, géographiques, etc.) et des relations personnelles.

Majoritairement rurale et peu transformée par le capitalisme, la société algérienne des années 1950-60 s’est imprégnée dans toutes ses composantes de ses origines terriennes. Le système politique n’a pas échappé à cette influence et a traduit dans sa construction cette prépondérance du fait rural. L’afflux incessant de migrants dans les villes à partir de la seconde guerre mondiale tend à les ruraliser en renforçant le rôle des solidarités traditionnelles et du clientélisme alors qu’une partie de la population cherchait à s’aligner sur le modèle urbain européen.

Peu soucieux des idéologies modernes, les ruraux, conservateurs et crispés sur les habitudes familiales et patriarcales, socialisées par l’Islam, ont servi de jouets à des groupes sociaux bureaucratiques mais n’avaient aucune vocation à servir d’avant-garde.

Jusqu’en 1958, aucun dirigeant du FLN ne leur a attribué ce rôle. Bien au contraire, la plate-forme de la Soummam affirme clairement la prééminence des citadins dans la direction de la Révolution. Certes, on retrouve, ici et là, dans le discours, un paysannisme latent mais aucune idéologie n’envisage de confier le rôle d’avant-garde aux masses rurales. Deux événements vont contribuer à ce tournant ; la révolution urbaine qui ne doit rien à ses débuts au Parti Communiste et la formation d’un Etat Major Général, parade à la montée des périls qui menaçaient la révolution.

Pour remonter le moral des troupes et les engager dans la bataille, il lui fallait un modèle, c’est le modèle cubain mais avant que ses concepteurs ne prennent la voie communiste.

Il lui manquait une idéologie. Déçu par Le GPRA, Fanon va la lui fournir en s’appuyant sur une histoire reconstruite du mouvement national algérien, à partir du vécu du commandant Omar Oussedik, son ami. La révolution par la paysannerie est une arme de mobilisation. Ni l’histoire, ni la sociologie ne la valident. Sans les nationalistes dont l’expérience s’est forgée dans l’émigration en France et dans les villes, les ruraux n’auraient ni voulu entreprendre ni pu mener à bien une révolution ; or, ce qui intéresse les nationalistes ce sont les voies et les moyens de conquérir le pouvoir d’où leurs emprunts constants à des expériences qui ont réussi ailleurs dans d’autres circonstances. C’est ce qui explique aussi la rapidité avec laquelle les candidats au pouvoir changent de justifications et de modèles.

Aujourd’hui, les choses sont claires. La révolution nationaliste est terminée. Nous connaissons ses bénéficiaires et le devenir de ses promesses. La réforme agraire a échoué mais la ruralisation des villes continue. Un très fort mouvement d’exode rural a été rendu possible par le départ massif des Européens et les possibilités soudaines de promotion sociale et d’éducation.

Ce mouvement s’est amplifié à partir de 1994 à la suite des bouleversements causés par le recours des islamistes aux armes et à la réaction de l’armée nationale. C’est dans ces conditions que se sont formés, ici et là, des groupements d’originaires qui visent à prolonger les modes de vie et les solidarités anciennes pour se prémunir d’un choc brutal et d’une rupture rapide et traumatisante avec le milieu antérieur.

Ce phénomène a des conséquences sérieuses sur le changement social, sur l’intégration nationale et la recomposition des différentes classes. Je vous invite à lire l’ouvrage de Djamel Guérid, L’exception algérienne [8], qui en traite. Même les formes de la contestation nous rappellent les révoltes antifiscales d’antan, dispersées, sans coordination et sans prise sur l’Etat algérien précolonial.

Ces données nouvelles qui renforcent le choix de la voie autoritaire nous invitent à réfléchir à nouveau sur le sujet de la révolution en tenant compte de la lente émergence du féminisme et du culturalisme berbère. L’accélération de la différenciation sociale et de l’évolution vers une société de classe où prolétaires et exclus, politiquement marginalisés, est trop flagrante pour être ignorée.

Abordons ce débat en déconstruisant la mémoire nationaliste et en prenant nos distances à l’égard du catéchisme qui, dans le passé, a hypostasié les classes sans les cerner concrètement et en leur confisquant la parole.

S’il est crucial de se garder de l’économisme qui a fait bien des dégâts et de ne pas faire comme autrefois l’impasse sur la culture et les répertoires d’identité, il reste vrai que nous devons revenir au contexte économique comme variable principale des stratégies individuelles et collectives. Une des fonctions de l’islamisme est de brouiller nos repères sur la question des classes dans une conjoncture où la recherche universitaire a pris ses distances avec la pensée radicale dont Fanon reste une grande figure.

Nous aurions tort de réduire son œuvre à ses thèses sur la paysannerie. Son apport à la pensée critique dans les pays émergents du Sud est loin d’être épuisé.

Par Mohammed Harbi
Historien


[1] Abdoulaye Ly (1956). Les masses africaines et l’actuelle condition humaine.

[2] Nguyen Nghé (1963), Frantz Fanon et les problèmes de l’indépendance in La pensée, n° 107.

[3] Jacques Schentzler (1981). Le développement algérien, Masson.

[4] Bruno Etienne (1975). La paysannerie dans le discours et la pratique in AAN.

[5] Bulletin de la société languedocienne, n° 1 consacré à l’agriculture algérienne.

[6] Les classes sociales en Algérie et la guerre de libération, paru dans Réalités algériennes et marxisme, Editions El Hourryya, Alger, sans date.

[7] Emmanuel Terray (1987), L’Etat contemporain en Afrique, L’Harmattan.

[8] Djamel Guérid (2007). L’exception algérienne, Casbah Editions, Alger.