Article de Mohammed Harbi paru dans Jeune Afrique, n° 1039, 3 décembre 1980

Voici le troisième ouvrage de Ferhat Abbas
« Autopsie d’une guerre »
lu et commenté par Mohammed Harbi
l’historien contestataire du FLN
A l’âge de 81 ans, Ferhat Abbas vient de publier son troisième ouvrage (1). Il est toujours réconfortant de voir les citoyens d’un pays où règne le monologue sortir de leur réserve et faire connaître leurs expériences et leurs idées.
En 1931, dans le Jeune Algérien, Ferhat Abbas plaidait pour l’égalité entre Algériens et Francais d’Algérie ainsi que pour accession de son pays au statut de province française. A la même époque, Messali Hadj prônait déjà l’indépendance. Si comme l’écrit Abbas, « il s’était approprié le nationalisme » (p. 59) c’est que, ni lui, ni Ben Badis (tête de file des réformistes musulmans) n’étaient alors candidats à la propriété. Il faut beaucoup de complaisance à l’égard de soi et de son groupe social pour l’oublier.
En 1962, dans la Nuit coloniale, Abbas relatait les échecs du réformisme dont il a été le porte-drapeau et prêchait la réconciliation avec la France. Il n’abandonnait rien de son ancien point de vue. Cela ne semble pas avoir dérangé les dirigeants du FLN à cette époque. On est donc étonné de voir dans Révolution africaine, (n° 871 p. 18) un quidam vitupérer Abbas sans le nommer et réduire son ouvrage à des « élucubrations et des nostalgies sociales ». Il y a de toute évidence malhonnêteté et manque de méthode à appliquer à Abbas des critères autres que ceux de sa génération et de sa classe. Cet homme est un bourgeois. C’est aussi le dernier représentant du mouvement des « Jeunes Algériens » (1912-1924). Il a beaucoup fait pour rester de son temps. Insuffisant aux yeux de notre génération dans toutes ses composantes sociales, il a été un éclaireur aux yeux de la sienne.
Il ne faut oublier ni sa formation, ni son idéal social si on veut comprendre le caractère de son nouvel ouvrage, Autopsie d’une guerre : l’aurore. Ce livre s’adresse à la fois aux Algériens et aux Français. Ce n’est ni une véritable autobiographie, ni un récit historique mais il emprunte aux deux. Il faut y voir d’abord et avant tout une revendication de parole, une réflexion sur le présent et un programme pour l’avenir.
S’il y a nostalgie, c’est celle d’un leader politique qui a eu jusqu’en 1954 le loisir de s’exprimer librement. Il n’en allait pas de même pour la majorité des Algériens. Mais c’était justement le but de la lutte contre le colonialisme. L’Algérie en a fini avec la domination étrangère mais elle ignore toujours la démocratie.
Il n’est pas juste de reprocher à Abbas de n’être pas un historien. Il n’a pas cette prétention. Son récit est subjectif, son interprétation personnelle. Il se raconte mais sans perdre de vue son but : une Algérie pluraliste bourgeoise. Quand Abbas dénature les faits les déforme ou les occulte (et cela lui arrive plus souvent qu’on n’était en droit de l’attendre), il faut interpréter ses pratiques comme une dimension du langage politique. Engagé dans une stratégie d’intervention, il refoule tout ce qui pourrait nuire à ses objectifs ; Ferhat Abbas n’a donc pas renoncé à une vie politique active.
Trois idées-force structurent son ouvrage :
1. l’Algérie doit se réconcilier avec la France ;
2. l’Union nationale et la participation de tous les citoyens à la vie du pays est le meilleur gage de succès ;
3. le pays naît pour la première fois à l’existence nationale. Il faut donc arracher l’Etat à l’esprit de la tribu.
Ces trois idées éclairent tous ses jugements. Abbas est laxiste avec le personnel politique français et indulgent pour les errements des tenants de l’Algérie française. Ecoutons-le : « Soustelle est un grand monsieur, c’est un député de gauche. Il ne manque pas de bonne volonté … etc. » Si Abbas s’intéresse à la minorité européenne c’est uniquement parce que sa présence aurait permis d’éviter toute radicalisation de la révolution algérienne. Rappelons qu’en 1955, son parti s’est prononcé contre la création d’une union générale des étudiants algériens pour éviter les communistes européens, et qu’en 1963 il n’a pas lui-même donné suite aux doléances des Européens d’Algérie partisans du FLN qui lui demandaient d’intervenir pour la suppression des dispositions du Code de la nationalité discriminatoires à leur égard. Ils étaient de gauche.
Quand Abbas manque de mesure à l’égard de Messali, de Ben Bella et de Boumedienne, c’est parce qu’il a toujours trouvé sur son chemin le nationalisme populiste. Il feint donc de croire que c’est parce qu’elles sont illettrées que les masses s’orientent vers ce courant et absout la capitulation des élites face à la colonisation et face au pouvoir bureaucratique de Boumedienne. Il soutient, contrairement aux faits, que Messali était contre l’insurrection mais cache qu’en janvier 1947 puis en mars 1951, il a exigé de lui, sans succès, la condamnation du recours à la violence. Il ne nous explique pas les raisons de son alliance avec Ben Bella et Boumedienne en 1962 et leur impute tous les malheurs de l’Algérie. Sa démarche reste celle d’un homme qui refuse les antagonismes et ne sait pas peser ses moyens. Les échecs, ce sont toujours d’autres qui en sont responsables. Sachons-lui gré cependant de ne pas renoncer à la liberté, la valeur la plus corrosive aujourd’hui en Algérie.
MOHAMMED HARBI
(1) FERHAT ABBAS. Autopsie d’une guerre : L’aurore. Paris, Garnier, 1980.

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