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Hocine Aït Ahmed : Algérie 56, l’enlèvement

Article de Hocine Aït Ahmed paru dans Le Scarabée international, n° 2, été 1982, p. 61-71

Le 22 octobre 1956, un avion d’Air Maroc, à bord duquel se trouvaient, par ordre alphabétique, Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lacheraf du côté algérien, des journalistes marocains, français (Christian Dabor, Eve Paret) et américains (Thomas Brady du New York Times), a été détourné de force vers Alger, alors qu’il se rendait à Tunis. Il s’agit d’un des premiers actes de piraterie aérienne, sinon du premier ; en tout cas, le premier organisé et couvert par un Etat. Et bien qu’on ait tenté d’en faire assumer la responsabilité directe à des subalternes, c’est finalement un gouvernement qui a délibérément violé le droit international, en se rendant coupable d’un acte de piraterie, afin de régler un problème politique.

Officiellement, cet « acte de guerre » était justifie par « l’état de guerre » qui, de fait, n’était pas du tout reconnu, puisque les opérations militaires en Algérie étaient considérées comme de simples « opérations de police ». Il aura fallu du reste plus de deux décades pour qu’on reconnaisse aux soldats ayant combattu en Algérie la qualité d’« anciens combattants », hélas, pour beaucoup, à titre posthume.

Pour tenter de comprendre le pourquoi et le comment de cette opération, il est nécessaire de lui donner l’éclairage de deux données importantes :

– d’une part, la tenue du Congrès de la Soummam, le 20 août 1956 ;

– d’autre part, les contacts secrets qui avaient eu lieu, d’abord à Belgrade, puis à Rome, entre les délégués du FLN et les représentants personnels de Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO.

En fait, les initiateurs du 1er novembre 1954 avaient prévu sinon un Congrès du moins une rencontre, pour faire le point de la situation politique et militaire après quelques mois d’action dont il était difficile de prévoir la date et les modalités. Je dois rappeler que, théoriquement, il y avait une direction collégiale de la révolution composée de neuf membres, que je n’aime pas, pour ma part, appeler « historiques ». Six d’entre eux avaient la responsabilité de la coordination intérieure : Ben M’hidi, Ben Boulaïd, Bitat, Boudiaf, Didouche et Krim Belkacem, alors qu’Aït Ahmed, Ben Bella et Khider avaient la charge du travail diplomatique et des problèmes logistiques. La plupart de ces acteurs devaient disparaître dans ce grand drame humain qu’est la guerre : Bitat arrêté ; Ben Boulaïd arrêté, il s’évadera, sera piégé et tué ; Didouche tombera sur un champ de bataille du Nord constantinois ; Abdel Malek, dans l’Oranie, sera tué dans les premières heures du 1er novembre 1954 ; Boudiaf, qui devait rentrer en Algérie, pour assurer la coordination, restera à l’extérieur et se chargera de réorganiser et d’approvisionner l’Ouest algérien, alors que Ben Bella était chargé de maintenir le contact et de ravitailler l’Est en particulier. Larbi Ben M’hidi, qui se trouvait à l’extérieur lors du déclenchement, décida de rentrer en Algérie vers le printemps 1956. Son retour au pays va constituer un élément nouveau, de première importance.

Les premiers actes révolutionnaires répondaient à une attente profonde. Après quelques semaines d’hésitation et de réflexion, propre à la mentalité d’une société paysanne déjà terrorisée par le système colonial, les Algériennes et les Algériens commencèrent à se regrouper et à s’organiser à l’appel du FLN et de l’ALN. Malgré la sévérité de la répression, de nombreuses pertes en dirigeants et cadres, le phénomène d’automobilisation, très caractéristique de la société maghrébine, à certaines phases de son histoire plus que millénaire, commençait à jouer. C’est à ce moment-là que Larbi Ben M’hidi et Abane Ramdane ont joué un rôle politique déterminant.

Alors que l’administration coloniale n’avait lésiné sur aucun moyen pour isoler politiquement l’ALN, notamment par des tentatives de susciter ou d’encourager des formations politiques réformistes, Abane aura l’intelligence de rallier au FLN toutes les personnalités ou formations politiques que pouvait compter l’Algérie, depuis Ferhat Abbas jusqu’au Parti communiste, en passant par les tendances centralistes du PPA. Bien entendu, il avait pris soin de rallier ces formations non pas collectivement, en tant que formations organisées, mais individuellement, en réussissant à lier le FLN et l’ALN avec toutes les couches sociales d’Algérie. On lui fera naturellement grief d’avoir ouvert les portes aux opportunistes. Personnellement, je tiens à lui rendre hommage pour avoir évité l’étouffement, par isolement, des éléments révolutionnaires.

Le Congrès de la Soummam interviendra donc au moment de l’ascension politique de la révolution, du fait du soutien général et de l’enthousiasme créé par le sentiment unanimiste de solidarité nationale. Mais il intervient aussi au moment où les besoins de l’ALN en cadres, en armement et en structures se faisaient le plus sentir. Le Congrès de la Soummam a été vraiment le tournant décisif. Il a permis de donner à ce phénomène unique d’automobilisation populaire un cadre organique et une plate-forme politique d’accueil minimum. C’est certainement ce phénomène révolutionnaire qui n’a pas manquer de frapper les esprits de certaines autorités politiques et militaires coloniales. Il a, sans aucun doute, pesé dans l’appréciation que les responsables militaires ont faite de la situation, au moment du détournement de l’avion.

Bien évidemment, en croyant résoudre un problème de société par l’arrestation des « chefs », ils se sont lourdement trompés, et sur le phénomène et sur le rôle des dirigeants.

On a par ailleurs laissé entendre qu’à l’issue des contacts secrets entre les émissaires de la SFIO et les représentants du FLN, il y aurait eu un accord et que le détournement de l’avion avait été précisément conçu pour le saboter. J’apporte ici le témoignage du contraire.

Je dois rappeler qu’avant ce triste événement, j’étais à New York où j’animais le bureau du FLN que j’avais ouvert. Je m’apprêtais, au moment même de l’ouverture de la session de l’ONU, à affronter l’offensive diplomatique menée par la délégation française auprès des autres délégations, pour les dissuader d’inscrire la question algérienne à l’ordre du jour de l’Assemblée générale, en invoquant le prétexte de « négociations » engagées directement, que l’ONU ne devait pas compromettre en intervenant. C’est la raison pour laquelle je me suis hâté d’accourir à Madrid, dès réception du télégramme de Khider qui avait directement participé aux discussions de Rome. Il fallait que je sois pleinement informé sur ces « contacts », que je sache où en étaient les choses, non pas pour retirer notre initiative, mais pour préparer un mémoire circonstancié et le déposer auprès des membres du groupe afro-asiatique.

Le 19 octobre 1956, je rencontrai Mohammed Khider à Madrid. Il n’hésita pas à me dire :

« C’est un échec ! On nous propose au mieux un statut « à la sicilienne », ce qui n’est pas sérieux. Les délégués que nous avons rencontrés se présentent comme des messagers de Guy Mollet, à titre personnel. Ils n’ont aucun pouvoir pour engager la SFIO et, encore moins, le gouvernement français … »

Les contacts de Rome se soldaient donc par un résultat négatif. Le seul apport positif a résidé dans le contact lui-même : il nous a permis de sonder les intentions du gouvernement français, de savoir jusqu’où les responsables de la SFIO pouvaient aller.

Il est vrai que, par la suite, on a présenté du côté du parti socialiste ces contacts comme de véritables négociations et on a tenté, ici ou là, d’accréditer la thèse selon laquelle le détournement d’avion avait pour objet de faire échouer un processus de règlement pacifique du problème algérien. Mohammed Khider a, pour sa part, longuement évoqué ces discussions dans les interrogatoires de police publiés dans un livre intitulé Ben Bella est arrêté. On ne peut que comprendre sa position : il était normal qu’il donne le maximum d’importance aux contacts qu’il avait menés au nom du FLN et qu’il se présente, face à la police, non pas dans la peau d’un rebelle de droit commun, mais dans celle d’un véritable plénipotentiaire.

Après avoir fait le bilan des contacts avec les délégués de Guy Mollet, Khider nous mit rapidement au courant des conditions dans lesquelles se déroulait le Congrès de la Soummam, sans omettre de faire le point sur les controverses que ce Congrès suscitait au sein de la direction du mouvement. Il nous remit en même temps les textes des travaux et les résolutions de ce Congrès.

Le même jour nous rencontrâmes Moustapha Lacheraf qui était en route pour le Tetouan, où il devait participer à la rédaction du journal El Moudjahid, organe officiel du FLN et de l’ALN. Dans la soirée, Ben Bella arriva du Caire et il ne manquait que Boudiaf pour faire à quatre le point de la situation. Le lendemain, c’est le docteur Khatib, un haut responsable de la résistance marocaine, qui arrive et nous dit que Son Altesse le prince Moulay Hassan désirait nous voir et nous attendait à Tetouan. C’est précisément près de Tetouan que se trouvait Boudiaf, pour des raisons de santé.

Nous voilà donc embarqués pour cette petite ville marocaine, le jour même, sans avoir eu le temps de discuter entre nous de nos problèmes intérieurs et des questions vitales qui se posaient à la révolution ! Le colonialisme et la guerre ont bon dos : il est toujours plus facile de leur transférer les responsabilités de notre précipitation, de nos improvisations. Toujours est-il qu’il ne nous a même pas été possible de débattre des problèmes posés par la tenue de la Conférence de Tunis, de ce que Moulay Hassan allait nous dire et de ce que nous aurions à lui répondre. Tout au plus étions-nous décidés à ne pas nous laisser embarquer dans n’importe quelle galère et à ne pas accepter la politique des faits accomplis. Pour ma part, je ne me serais jamais rendu à Tetouan si je n’avais pas été obsédé par une seule idée : obtenir de Sa Majesté le Roi une licence gouvernementale pour conclure un marché d’armement, qui devait être dirigé vers le Maghreb. Dès notre première rencontre avec le prince, je réussis à l’entretenir en tête à tête de mon principal souci. Il me promit qu’il allait en parler immédiatement à son père.

De fait, dès le lendemain, avant même l’ouverture de la Conférence, Moulay Hassan devait me donner la réponse de Sa Majesté Mohammed V : il était d’accord pour me donner une licence. J’envoyai alors un télégramme codé à mon épouse pour fixer un rendez-vous à la personne avec laquelle je devais conclure le marché.

Outre ce résultat bien concret, la Conférence de Tetouan devait également nous permettre d’être informés par le prince des divers contacts officiels et officieux qu’il avait eus, lors de son séjour à Paris et de nous faire mieux connaître le climat politique qui régnait dans la capitale française. Dans le cours de son exposé, il en profita pour nous poser le problème de Messali Hadj, ce vieux « lion du nationalisme algérien » …

Dans cette atmosphère bonhomme, hospitalière, chaleureuse, qui confinait parfois à la fête, il nous était impossible de nous réunir à quatre, de nous concerter sur la conduite à tenir et de planifier dans le détail notre action à la veille de chaque conférence. Ce climat, si peu propice au travail politique sérieux, ne manquait pas de provoquer chez moi le même malaise qui m’étreint, à chaque fois que j’ai le sentiment de ne pas voir clair, de ne pas disposer de toutes les données du problème et, en définitive, de ne pas maîtriser la situation.

C’est dans ces circonstances qu’une véritable séance de travail fut organisée à Rabat, en présence de Sa Majesté Mohammed V, où la même atmosphère de bonhommie continua à régner. Il y avait là, du côté marocain, S.M. Mohammed V, le prince Moulay Hassan, Moulay Ahmed El Alaoui, Abderrahmane Youssoufi, le docteur Khatib ; du côté algérien, nous étions cinq avec Lacheraf, qui était venu lui aussi, dans la même foulée, de Tetouan. Il convient aussi de noter la présence du Tunisien Hafid Ibrahim, résidant habituellement à Madrid et qui a toujours rendu d’éminents services aux mouvements maghrébins de libération.

Une seule question figurait à l’ordre du jour de cette réunion : la Conférence de Tunis, dans la perspective, bien sûr, d’un règlement pacifique du problème algérien. Il y eut un long échange de généralités, j’allais dire de banalités, sur le poids du Maghreb et la recherche de l’unité entre les trois pays. On évoqua également le rôle de médiateur que pouvait jouer le Roi du Maroc pour entamer un véritable processus de négociation.

C’est alors que j’ai cru comprendre, au travers de certaines allusions « en pointillé », que le FLN risquait de ne pas être présent à Tunis. Au cours d’une suspension de séance, je m’en ouvrais à Abderrahmane Youssoufi, qui me répondit : « Le roi aimerait être le porte-parole du FLN à Tunis, auprès de Bourguiba. » Je ne pouvais laisser passer cela. Sans avoir eu le temps de consulter mes camarades au préalable, je décidai d’intervenir sur-le-champ, pour souligner l’impératif, pour nous vital, d’être présents à la Conférence de Tunis. Je me souviens avoir dit, en substance, ceci :

« Majesté, nous sommes allés au bout du monde, à Rangoon, à Bogore, à Bandung, nous déployons de multiples efforts à l’ONU, pour faire resurgir la personnalité algérienne ! Comment est-ce que le monde, et surtout notre peuple, pourraient-ils interpréter l’absence de l’Algérie à la première Conférence du Maghreb ? »

Cette position de bon sens, soutenue par mes camarades, devait emporter la conviction du roi du Maroc, qui donna son accord. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, afin de reprendre la discussion.

De la rencontre informelle, en passant par la visite quasi protocolaire, nous nous trouvions finalement dans une véritable conférence, où des problèmes vitaux pour le Maghreb étaient débattus dans l’improvisation générale. Je pris alors une nouvelle initiative, de mon propre chef. Je fis deux propositions de première importance :

– examiner l’urgence de la création d’un gouvernement provisoire de l’Algérie combattante ;

– constitution et mise en place d’une Fédération des États du Maghreb.

C’est évidemment sur la première proposition que je concentrai la majeure partie de mon intervention, puisqu’elle conditionnait la seconde : il y avait nécessité impérieuse pour l’Algérie d’avoir, ici et maintenant, un interlocuteur valable et reconnu par la communauté maghrébine d’abord, internationale ensuite. Cet événement ne manquerait pas de transformer du tout au tout l’équation : plus de tête-à-tête Algérie-France, mais Maghreb-France. Cette nouvelle alternative était la suivante : ou bien le maintien de rapports entre la France et le Maghreb tout entier, ou alors le risque d’une dégradation des positions françaises dans toute l’Afrique du Nord.

L’apparition sur la scène internationale d’une Fédération maghrébine rendrait irréversible non seulement l’unité du Maghreb, mais le processus de paix en Algérie, en soulignant le caractère aventureux, voire impossible, d’une solution militaire.

J’ai demandé à nos frères marocains de réfléchir sur ces deux propositions, afin qu’elles puissent constituer la base de nos discussions du lendemain. Dès le début de la séance qui suivit, Moulay Hassan déclara que Sa Majesté Mohammed V faisait siennes ses propositions. Il y eut ensuite une brève discussion protocolaire, où nous n’étions pas concernés : fallait-il que Bourguiba vienne accueillir Sa Majesté à l’aéroport de Tunis ou bien ce rôle devait-il être dévolu au Bey, considéré alors comme le chef de l’État tunisien ? Nous considérions Bourguiba comme le véritable représentant du peuple tunisien. C’est lui seul qui devait venir à l’aéroport.

Il fallut enfin aborder le problème des modalités du voyage en Tunisie. Nous devions monter dans l’avion de Sa Majesté en décollant de l’aéroport de Rabat-Salé, et nous rendre a Tunis, en survolant le territoire algérien. Le survol de l’Algérie suscita rapidement une certaine inquiétude chez moi et je demandai à voir le prince Moulay Hassan, pour lui dire :

« Altesse, l’histoire de l’Algérie est illustrée par une série d’innombrables faits accomplis devant lesquels le pouvoir des colons a délibérément placé le gouvernement central de Paris. Il y a un risque réel pour nous de survoler l’Algérie, car l’armée française semble épouser le point de vue des colons. »

Le prince me répondit : « Vous avez raison » et déclara à la Conférence :

« Monsieur Aït Ahmed vient d’attirer mon attention sur les risques qu’il y aurait à survoler le territoire algérien … Nous devons examiner cette question … »

Nous sommes donc convenus de prendre un autre itinéraire, qui nous éloignerait des « eaux territoriales » contrôlées par la France : nous devions survoler Majorque, la Sardaigne, en nous approchant le plus possible des côtes italiennes, et regagner ainsi la Tunisie.

Pour ma part, je ne souhaitais pas partir pour Tunis. Un travail énorme m’attendait à New York et je ne devais à aucun prix rater la contre-offensive à mener contre la diplomatie française qui visait à neutraliser notre action à l’ONU. C’est sur l’insistance pressante de mes amis et notamment de Khider que j’acceptai finalement d’être du voyage. Lacheraf, dont le périple devait normalement s’achever à Tetouan, se laissa également convaincre et accepta de nous accompagner.

Le lendemain, nous embarquons donc dans un avion d’Air Maroc. Il avait été convenu que nous ne prendrions pas le même avion que Sa Majesté, comme nous l’avions imaginé au début ; il est faux de prétendre que nous soyons montés au départ dans un avion en partance pour Oran.

Chacun d’entre nous avait eu, je suppose, des appréhensions et s’en était ouvert d’une manière ou d’une autre à nos frères marocains. Personnellement, c’est avec Laghzaoui, le chef de la police marocaine, que j’avais connu aux Etats-Unis quand il y était réfugié avec sa famille, que j’ai discuté très longuement du problème posé par la proximité du territoire algérien. Je me souviens lui avoir demandé si un contrôle sérieux de la navigation aérienne avait été mis en place. Il me répondit : « Ne t’en fais pas, toutes les dispositions sont prises … , et puis, mes hommes seront du voyage. » Pour me rassurer davantage, le brillant Doueri, ministre des Transports, m’apporta une carte géographique avec une boussole ! Et Laghzaoui d’ajouter : « En principe, vous devez toujours garder le soleil derrière vous ! » Ce brave Laghzaoui n’avait pas prévu que le soleil n’allait pas forcement attendre notre arrivée à Tunis pour se coucher …

Nous fîmes une escale de vingt minutes a Palma de Majorque, ensuite les choses prirent la tournure que l’on sait. Les autorités militaires françaises avaient, dès l’envol de l’avion de Rabat-Salé, sommé le pilote de se rendre à Oran. Celui-ci, – et il convient de lui rendre hommage -, rend immédiatement compte de cette intervention intempestive à ses supérieurs à Rabat. Ce réflexe du pilote aurait dû permettre aux autorités marocaines de réagir, en avertissant directement les Espagnols, sans passer par les transmissions habituelles, pour leur demander de bloquer l’avion à Palma. Il est certain que c’est un reproche que l’on peut légitimement faire aux autorités marocaines. Mais il y a des attitudes que l’on ne peut acquérir que grâce à l’expérience de la lutte et on ne s’étonnera pas qu’aucun message officiel ne soit parvenu au pilote qui, dès lors, subira la seule pression constante des militaires basés à Alger.

Alors que notre sort se jouait par la voie des ondes, dans l’avion, entre Majorque et Alger, qui sera en définitive notre véritable destination, il régnait l’atmosphère habituelle qui précède toute conférence en présence de journalistes. Khider me donna d’autres détails sur le Congrès de la Soummam : les frères de l’intérieur auraient sollicité, outre sa présence, celle de Boudiaf et la mienne. J’avoue n’avoir pas compris ce choix, tout comme je n’ai pas compris pourquoi on ne m’avait jamais tenu informé, avant ce jour, ni de la tenue du Congrès ni des conditions de son déroulement.

J’eus le plaisir de faire la connaissance de Thomas Brady, auquel je me plaignis de la position du New York Times à l’égard de notre lutte. Je lui parlai de la coïncidence qu’il y avait eue entre une démarche que j’avais effectuée quelques semaines auparavant à la rédaction du New York Times, pour protester contre les articles de son correspondant en Algérie, Clark, qui était marié à une fille de colonel français, et le fait que sa ferme avait été brûlée, à Rouiba, près d’Alger. Je lui laissai entendre qu’il y avait eu « synchronisation » entre ma démarche au journal et l’opération menée par nos hommes sur le terrain …

Je terminai le voyage assis à côté de Lacheraf, avec lequel je me suis entretenu de nos problèmes d’organisation en France et surtout en Algérie. Dans ce contexte, le problème de l’information me paraissait crucial et urgent à résoudre. J’expliquai à Lacheraf que, pour mener à bien mon travail d’information à New York, j’étais contraint de me rabattre sur la presse française en particulier !

A l’arrivée, ce fut la consternation, le coup de masse sur la tête. Dès que j’ai regardé par le hublot et que j’aperçus l’extraordinaire déploiement de forces, la débauche des voitures blindées, la lumière aveuglante des projecteurs, j’ai compris. Nous échappâmes au lynchage par miracle. Un « comité de réception » nous attendait dehors, pour nous invectiver en hurlant : « Ça y est, la guerre est finie .. ! »

Dans le hall de l’aérogare, je leur répondis avec colère : « Vous vous trompez, la guerre n’est pas finie, les véritables chefs ne sont pas ceux que vous croyez ! »

Cet acte de piraterie a vraiment compromis les chances de paix, non pas comme le veut la légende, à cause de la rupture des « contacts » avec la SFIO, mais certainement pour avoir empêché la création d’une Fédération maghrébine, qui aurait rendu impossible une solution militaire en Algérie, désastreuse pour les intérêts français en Afrique du Nord, voire sur tout le continent africain et dans le monde islamique.

Les retombées politiques et événementielles de l’arraisonnement sont trop connues pour être évoquées ici. Je veux parler de la réaction de Sa Majesté Mohammed V, qui avait proposé d’envoyer son fils en otage, en échange de notre libération. De la réaction du peuple marocain, qui est descendu dans la rue et a provoqué des événements sanglants. De la réaction du gouvernement français, dont la plupart des membres ont couvert l’opération décidée, dit-on, par « leurs subalternes » à Alger, même si les démissions de De Leusse et d’Alain Savary méritent précisément d’être relevées, tant elles démontrent que le sens de l’honneur n’était tout de même pas perdu pour tous.

Cet épisode de la lutte de libération ne devait en rien entamer la détermination du peuple algérien, qui allait défier tous les pronostics des grands stratèges militaires, ceux-là mêmes qui avaient misé sur la déroute des masses après la capture des « chefs ». En décembre 1960, d’immenses manifestations populaires secouaient l’Algérie d’est en ouest. Dès ce moment-là, notre pays était déjà, virtuellement, indépendant.

Avril 1982

Hocine Aït Ahmed


Aït Ahmed est un des chefs historiques de la Révolution algérienne, ministre d’Etat du G.P.R.A. (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne). Auteur de l’Afro-fascisme, éditions L’Harmattan.