Entretien paru dans les Cahiers du féminisme, n° 10, juin-septembre 1979

Dans le numéro précédent des Cahiers du féminisme (n° 9), nous avons ouvert un dossier sur les luttes de femmes en Iran. Aujourd’hui, nous voudrions approfondir notre réflexion en nous interrogeant de manière plus générale sur la lutte contre l’oppression des femmes, dans les sociétés musulmanes.
Dans ce cadre, nous avons rencontré D. et H. militantes du groupe de femmes algériennes à Paris. Ce groupe s’est constitué en 1977 et rassemble plusieurs femmes immigrées algériennes nées en France ou venues très jeunes y vivre avec leurs parents.
Au départ, elles avaient le projet de discuter avec de nombreuses femmes dans l’immigration de façon à les sensibiliser à leur oppression spécifique en tant qu’immigrées. En avril-mai 1977, elles ont élaboré une plate-forme pour faire connaître leur groupe et permettre ainsi aux femmes concernées par leur lutte de les rejoindre. « La plate-forme se voulait très large », précise H. « Mais nous étions la deuxième génération d’immigrées et nous avions du mal à toucher les femmes comme nos mères. » D. rajoute : « Nous avons été à l’école, nos mères étaient cloîtrées. Nous avons eu les moyens de réfléchir sur notre condition. »
En fait, les femmes du groupe ne se sont pas rassemblées au hasard : elles étaient déjà, pour la plupart, militantes dans des organisations algériennes. Le groupe est constitué essentiellement de femmes immigrées travailleuses et étudiantes.
Au début, dit H., « nous voulions agir tout de suite. Par exemple, faire des cours d’alphabétisation en direction de ces femmes, ouvrir une permanence ( … ) Mais nous nous sommes aperçues que nous n’en avions pas les moyens.
« Comme il n’y avait rien d’écrit sur les femmes algériennes, nous avons éprouvé le besoin de publier une brochure et de réaliser un travail de recherche. Beaucoup de femmes sont venues nous voir dans l’espoir que nous pourrions résoudre leurs problèmes. Ce fut une demande assez énorme. Nous ne pouvions apporter de solution matérielle à leurs problèmes alors que c’était surtout cela qu’elles nous demandaient. Elles croyaient s’adresser à un groupe qui avait des locaux, des foyers d’accueil pour les femmes battues, etc. On nous demandait si nous pouvions héberger des jeunes filles qui avaient fait des tentatives de suicide, par exemple, ou des femmes qui venaient de quitter leur mari et qui ne savaient où aller. On pouvait seulement offrir une solution individuelle pour une ou deux personnes (…) »
D. : « Nous avons été sollicitées par des assistantes sociales et des hôpitaux psychiatriques ainsi que divers organismes sociaux. Vu nos forces et notre manque d’information, il nous était impossible de répondre à toutes les demandes. »
Dans l’immédiat, le groupe prépare fébrilement le Festival des travailleurs immigrés, dans le cadre duquel se déroulera une journée nationale sur les femmes immigrées. Elle aura lieu le 19 mai.
Les femmes, force d’appoint du mouvement de libération
En ce qui concerne l’indépendance, H. m’explique :
« La position collective du groupe sur cette période, c’est que le mouvement des femmes a été idéalisé. Il n’y a pas eu de véritable émancipation même si les femmes paysannes ont été nombreuses à rejoindre le maquis du FLN. En France, la mobilisation a été plus importante. De nombreuses femmes ont participé aux manifestations pour réclamer l’indépendance. »
D’après D. « les femmes n’ont pas été plus libres à ce moment-là. Au départ, il y a eu beaucoup de réticences à intégrer les femmes au mouvement de libération. Et quand elles ont obtenu leur intégration, elles ont été employées à des tâches subalternes qui reproduisaient la division traditionnelle du travail dans la vie quotidienne. Ce qui sortait de leurs habitudes, c’était de transporter des armes et des messages. Les femmes voilées n’étaient pas fouillées comme les hommes par les militaires. Finalement, la participation des femmes à la guerre d’indépendance a été plus limitée que veut bien le dire aujourd’hui le gouvernement algérien. Les femmes ont été utilisées comme force d’appoint du mouvement de libération. La majorité des femmes a participé comme « gardiennes des traditions arabo-islamiques » contre le colonialisme. »
H. : « Certaines aussi ont abandonné le voile pendant la guerre d’indépendance, mais l’indépendance acquise, elles ont repris le voile et réintégré leur foyer. »
Des discours officiels … à la réalité
Mais a la différence de l’Iran, ce fut une pression insidieuse qui s’exerça sur les femmes. Les charges quotidiennes de la famille et la propagande officielle ont eu facilement raison des velléités d’indépendance. Pourtant en 1965, des milliers de femmes descendirent dans la rue à Alger contre le port du voile obligatoire.
Mais la question de la libération des femmes et surtout d’un mouvement autonome de femmes ne fut jamais posée explicitement à la différence de l’Iran.
H. conclut : « En Algérie, dans l’euphorie et la joie de l’indépendance, les problèmes spécifiques des femmes n’ont pas été posés ni juges prioritaires. Et elles se sont laisse récupérer. » Cela d’autant plus facilement qu’au lendemain de l’indépendance, les discours démagogiques du gouvernement pouvaient abuser les femmes.
« La femme, disait-on, rappelle H., va se libérer au cours du processus de développement économique. »
En 1963, fut créée l’UNFA (l’Union nationale des femmes algériennes) « pour canaliser le mouvement des femmes », comme dit H. « C’est la seule organisation de femmes reconnue par le pouvoir. »
D. montre bien la différence avec le discours officiel actuel en Iran : « Le discours officiel en Algérie ne dit pas directement aux femmes : « retourner à vos enfants et à votre cuisine. » Au contraire, on déclare que les femmes doivent absolument participer aux tâches « d’édification nationale ». Mais cela n’a rien à voir avec la réalité car les femmes n’ont, ni droit réel au travail, ni droit de s’organiser ni droit d’avoir des responsabilités politiques et sociales. Ainsi l’UNFA est une des organisations de masse contrôlées par le FLN et pour obtenir des postes de responsabilité au sein de cette organisation, il faut d’abord être membre du FLN. »
| Au congres de l’UNFA |
| Au dernier congrès de l’UNFA (le quatrième) qui s’est tenu en octobre 1978, le responsable du FLN, représentant le Conseil de la révolution, analysa les « préoccupations de la femme contemporaine ». Certaines, d’après lui, « s’expriment à travers la revendication de la liberté, de l’égalité des salaires et dans le travail, ainsi que dans la discussion en commun de problèmes tels que le divorce, le mariage ou la participation à l’action politique. Ce genre de préoccupations qui prévalent dans le monde capitaliste, découlent en réalité d’attitudes bourgeoises dénuées de toute dimension sociale et procèdent de l’individualisme et de l’égoïsme » (cf. Le Monde du 3 octobre 1978). |
Des femmes sous tutelle
En Algérie, depuis l’indépendance, il y a eu deux avants projets de code de la famille, en 1966 et en 1972. Ni l’un, ni l’autre n’ont été encore adoptés car « ils ont suscité des réactions violentes de la part des femmes, dans les usines et dans les universités », d’après D. « Mais, précise-t-elle, l’avant-projet de 1972 est aujourd’hui officieusement appliqué.
« Cet avant-projet s’inspire énormément du Coran notamment en matière d’héritage. Une femme musulmane ne peut épouser un homme non musulman mais la situation inverse n’est pas interdite. La femme ne peut travailler que si elle a l’autorisation de son mari.
« Le code de la famille rentre en contradiction avec le discours du pouvoir qui dit par le biais de l’UNFA que les femmes doivent s’émanciper par le travail notamment ( … ) Toute femme née algérienne est musulmane d’office.
« Un mariage mixte contracté à l’étranger est invalide en Algérie. C’est ce qui s’est passé pour Dalila Maschino.
H .- Une femme qui a un enfant en dehors du mariage ne peut reconnaître son enfant. Si le père, étranger, le reconnaît, l’enfant sera considéré comme un étranger. Le mariage sans dot est considéré comme nul.
D. – Actuellement la fixation du montant de la dot est un véritable marché d’argent et d’or.
H. – La polygamie est pratiquée même si aujourd’hui il faut théoriquement une autorisation du tribunal.
D. – Le mariage civil est obligatoire depuis peu mais seul compte pour les gens le mariage religieux devant le cadi. L’âge légal du mariage est 16 ans pour les filles et 18 ans pour les garçons.
H. – Mais dans les campagnes, il n’est pas rare qu’on confie les fillettes vers 12 ans à leur future belle-famille. On régularise la situation ensuite.
D. – Pour toute décision les femmes ont au plus, dans le projet de code de la famille, un droit de regard. Civilement et légalement, une fille est majeure à 19 ans, mais elle est toujours sous la tutelle de son père jusqu’à son mariage.
H. – Seule une femme qui a marié ses fils, ou une veuve, acquiert une certaine considération sociale. Il faut qu’elle soit vieille. Mais en général, les femmes passent de la tutelle du père à celle du mari. En Algérie, il y a même un ministère du culte qui avait diffusé une note qui visait à démontrer que la femme est par nature inférieure à l’homme et qu’elle devait donc être sous le tutelle de celui-ci. Selon eux les accouchements, les menstrues, l’allaitement interdiraient aux femmes de prendre des responsabilités.
| Dispositions proposées dans l’avant projet de Code de la famille algérien |
| Titre 1 : du mariage. L’âge au mariage est de 18 ans pour l’homme, 16 ans pour la femme, mais le tribunal peut accorder des dispenses. Le mariage civil est obligatoire. Le consentement des futurs époux est indispensable. Deux témoins sont nécessaires. Le Sadaq ou dot est aussi obligatoire. Il peut être fixé par la convention ou à défaut par la coutume et il est exigible à compter du mariage. Est prohibé le mariage d’une musulmane avec un non-musulman. Si la femme est divorcée, elle est astreinte à une « retraite de continence » de trois mois. Le mariage entraîne l’obligation de cohabiter, le devoir de fidélité et implique le devoir de secours et assistance mutuelle. Le mari est le chef de famille. Le choix de la résidence appartient au mari. La femme peut exercer une profession à moins que son mari ne s’y oppose. L’épouse peut stipuler que son futur mari ne prendra pas une autre femme. Le divorce par consentement mutuel est possible. Pour une veuve, le délai de viduité est de quatre mois et dix jours. En cas de divorce, la femme a le droit de garder son enfant en bas âge. Les garçons pourront rester avec leur mère jusqu’à 15 ans, les filles jusqu’à leur mariage. Un des critères pour obtenir la garde des enfants sont les « bonnes mœurs ». Pour cette raison une mère peut être déchue de son droit de garde. La fille est sous la tutelle de ses parents, en fait de son père, jusqu’à son mariage, le fils jusqu’à sa majorité, c’est-à-dire 19 ans. L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari. Le nom de l’enfant est celui du père. Une partie très compliquée, et directement inspirée du Coran, est consacrée aux successions. II suffit de savoir que l’héritage des femmes (mères, filles, sœurs) est toujours moindre lorsqu’elles sont « en concurrence » avec des hommes. Dans les notes de l’avant-projet de code, il est dit : Article 26 : « Le principe de la polygamie est toléré » mais le législateur estime qu’il faudra une réglementation pour « limiter les abus ». Article 36 : la commission qui a travaillé sur l’avant-projet « estime que la femme qui travaille ne s’acquitte pas de l’obligation qui lui est faite par la loi de s’occuper de son ménage, c qui entraine une rupture d’équilibre qu’il serait juste de rétablir par une contribution aux charges du ménage ». L’article 45 précise enfin qu’« il y a lieu de ménager la possibilité de régulariser les mariages conclus en la forme traditionnelle ». |
Est-ce que depuis la mort de Boumediene et l’arrivée du nouveau gouvernement quelque chose a changé ?
D. – C’est trop tôt pour savoir.
Est-ce que la mobilisation des femmes en Iran peut avoir des incidences en Algérie même et dans l’ensemble des pays musulmans ?
D. – Il y a d’abord un problème d’information : en Algérie, l’information est très censurée. Mais il y aura certainement à terme des répercussions, d’autant que les « frères musulmans » sont forts et implantés. Kate Millet a été dénigrée de manière insultante dans El Moudjahid. (Voir encart.)
H. – Ce n’est pas la première fois qu’ils dénigrent le mouvement de libération des femmes occidental. On a toujours dit : n’imitez pas le MLF ni les femmes en Occident. Les féministes occidentales sont considérées comme des dépravées, sans moralité. Cela a toujours été la propagande de l’UNFA.
Comment voyez-vous le processus de libération des femmes dans les pays musulmans compte tenu de la prégnance particulière de la religion dans ces sociétés ?
H. – Au départ justement, pour ne pas heurter les convictions religieuses, nous avions décidé de ne pas parler de la religion. Mais maintenant nous avons décidé de critiquer l’islam. En prenant le risque d’être mal reçues, car l’islam est le frein principal à l’émancipation des femmes algériennes et de toutes les femmes du monde arabe même si ce n’est pas le seul frein.
Est-ce que vous avez un projet par rapport à l’Algérie ?
D. – Oui, mais seulement en tant qu’individus pas en tant que groupe.
Propos recueillis par C. B.
Extrait du tract distribué à Alger par des étudiantes en solidarité avec les femmes iraniennes
« ( … ) Nous avons adhéré au combat de ce peuple dans lequel les femmes ont lutté au premier plan aux côtés de leurs compagnons. Aujourd’hui, nous sommes consternées par ce que l’on veut faire à ces femmes. ( … )
« Nous savons que les femmes iraniennes ont toujours porté le tchador. Il ne les a pas empêchées de se mettre en mouvement. Il ne les a pas empêchées de narguer les balles. Mais dire aujourd’hui que le port du voile [est] un devoir et non une obligation n’est qu’un masque que les femmes refusent d’adopter parce qu’elles refusent d’être replongées dans la nuit du pouvoir patriarcal.
« Aujourd’hui, elles sont des milliers dans la rue, qui crient : « Nous sommes des femmes iraniennes, nous ne resterons pas enchaînées. » « Sans libération de la femme, la révolution n’a aucun sens. Nous ne voulons pas le voile obligatoire. »
« Des voix de femmes en Algérie se joignent à leurs cris. Les voix de celles qui refusent l’utilisation fasciste d’un Islam qui cherche à les étouffer.
« Les femmes algériennes, elles aussi ont combattu. Elles ont pris le maquis, elles ont manifesté dans la rue. Elles sont allées au-devant des balles de l’armée coloniale. Après l’indépendance et pendant 17 années, le pouvoir patriarcal a travaillé à leur imposer le silence. »
Extrait d’un article de « El Moudjahid » (organe du FLN), paru le 9/4/79 et transmis par une lectrice
« Connaissez-vous Kate Millet ? ( … ) Sans doute pour s’en débarrasser, ne serait-ce qu’un mois ou deux, ses compatriotes du sexe masculin l’ont « expédiée » dernièrement à Téhéran. Pour soutenir la lutte des femmes contre le voile. On l’a laissée passer. Ce qui démontre que l’Iran d’aujourd’hui est bien plus accueillant que celui d’hier. Elle y est restée trois semaines. Ce qui prouve que la démocratie du gouvernement islamique est bien plus réel que celui du gouvernement impérial. Puis, elle a été expulsée.
« Pourquoi ? Sans doute a-t-elle voulu inculquer aux femmes iraniennes qu’il ne faut pas s’arrêter au tchador. ( … )
« Une mauvaise (autre ?) interprétation des paroles de l’ayatollah (encore que ce dernier n’ait absolument rien dit sur le tchador) ! ( … ) Le tchador ! Un simple fichu, très vite transformé en voile.
« Les Iraniennes ? Hier libératrices, aujourd’hui des persécutées. La République islamique ? Un retour au Moyen-Age. ( … ) Oubliées les 4 000 femmes torturées par la SAVAK, alors que certaines occidentales, aujourd’hui bien remuantes, s’empiffraient de caviar à Persépolis. Oublié le tchador, signe de ralliement pour la liberté, contre les tentatives d’occidentalisation forcenées du shah. Oublié le fait que l’ayatollah lui-même ait menacé de châtiment très grave ceux qui continueraient à menacer les femmes. ( … )
« L’affaire du tchador ? La belle occasion. Expédions nos féministes. Ainsi que des agents de la CIA et de l’ex-SAVAK. Les déguiser parfois en mollah. Qu’ils se mêlent à la foule. Qu’ils distillent du verbe empoisonné. Quelques coups de poignards par-ci, quelques lynchages de passantes par-là, la pagaille est semée. La révolution ne doit pas passer. Faut surtout pas laisser l’Islam renaître de ses cendres. Son succès en Iran serait annonciateur d’autres victoires par ailleurs ( … ). De quoi inquiéter bien des totalitarismes. Multinationales confondues.
« Des succès qui dérangeraient l’ordre bien établi de croyances traditionnellement dominantes. Des succès qui déplairaient aux multiples contemplateurs qui s’attachent dans leurs critiques uniquement aux excès extrémistes, ou qui philosophent sur leurs seuls aspects inadaptés (peut-être), mais non inadaptables. Les uns et les autres tombent (involontairement parfois) dans le piège tendu par les inévitables croisés d’un Occident chrétien, obligatoirement au-dessus de tout soupçon. Croisés qui n’ont jamais vraiment connu, et ne veulent d’ailleurs pas connaître, l’Islam. Qui le calomnient et le vilipendent copieusement. Sans discontinuer ( … ) Confusion bien entretenue. Pour avoir de meilleures raisons de le combattre et « d’envahir » ses territoires ? ( … ) »

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