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Des filles en fugue « … Aller au-delà du rêve »

Dossier paru dans Sans Frontière, n° 3, 18 décembre 1979

La fugue … un mot qui existe dans tous nos fantasmes … et qui a alimenté bien de nos rêves … Aujourd’hui, la fugue est devenue une réalité, réalité pour beaucoup de nos « petites sœurs » qui ont voulu aller au delà du rêve … et palper la liberté avec tout ce que cela implique de peur, d’angoisses, et d’apaisement à leurs maux.

Au fil des rencontres, Halima, Aïcha, Saliha, Ourdia, Samia, Djohra, Hacina, Malika, Farida, et toutes les autres anonymes dans leur solitude faite d’espoir, elles ont toutes leur nom, elles ont toutes leur cas … Leurs motifs sont multiples … mais le schéma constant : « C’est à cause de la famille … c’est à cause de mon père … c’est à cause de mon frère … » Le père, le frère, sont souvent les leitmotivs de leur départ … Quand l’impossibilité du dialogue se resserre de jour en jour, quand l’oppression de la famille finit par étouffer ce qui reste de vie … quand on sent le gouffre sous ses pieds … les seules issues … le Suicide ou la Fuite …

Peut-on vraiment parler de fugue quand la moyenne d’âge est 18 ans ? Il n’y a pas de majorité dans les familles, mais elles la prennent et l’assument face à des problèmes inhérents à leur liberté nouvelle.

Plusieurs cas à distinguer, avec chacun les mêmes conséquences ? Il y a celles qui subissent en plus des tâches quotidiennes de la maison, des châtiments corporels pour avoir enfreint les disciplines familiales (rentrer tard le soir, sortir ou parler avec une garçon, etc. ) qui, un jour, parce que la dose ayant été trop forte (marques sur le corps et le visage) et, pour si peu de choses, fuient.

Si elles sont mineures, elles se mettent sous la protection de la police, qui les remet à l’assistante sociale, qui les met en tutelle … et finissent par vivre dans un foyer. Elles ont de la chance, me direz-vous, puisqu’elles sont prises immédiatement en charge. Vécu comme un enlèvement par leur famille, ainsi coupées de leur culture, elles finissent par la rejeter complètement puisqu’elle est la cause de leur malheur. Elles finissent souvent par devenir semi-délinquantes devant tant de liberté ignorée. Celles qui échappent à ce processus se retrouvent militantes dans les organisations de gauche ou de femmes, utilisées (avec leur consentement) dans des luttes qui ne sont pas directement les leurs. Elles ont souvent des relents de nostalgie, mais beaucoup de celles-ci ont rejeté leur origine, changent de nom et même portent des symboles chrétiens …

Le discours normatif des assistantes sociales voudrait plaquer l’immigrée dans une situation figée où l’exclusion culturelle et familiale serait la règle. Certaines en ont saisi le sens, telle Aïcha, qui, après un périple d’assistante sociale en foyer, a patiemment renoué avec ses parents, pour finalement arriver à concilier sa vie individuelle et familiale. D’autres se sont totalement marginalisées tant par rapport à leur culture qu’aux schémas culturels occidentaux déstructurés psychiquement ; par ce vide, que deviennent-elles ?… La contrainte représentée par le mariage s’inscrit en filigrane dans la vie de chaque immigrée. Il est vrai que tant que le procédé même du mariage ne sera pas massivement remis en cause, il faudra soit s’y soumettre, soit partir … Pourtant, certaines, le plus souvent les aînées, ne partent pas. Pourquoi ? C’est que d’autres sœurs pourraient assumer l’acte de l’aînée. Tacitement un chantage se crée ; Saliha, qui a voulu s’en dégager, a vu ses sœurs ramenées au pays pour y être aussitôt mariées.

Face à cette situation, pour ne pas ressembler à la grande sœur, pour tenter une autre vie, et parce que le dialogue n’existe pas, sinon l’autorité du père ou du frère, les plus jeunes osent ce que leurs aînées vivent en pensées. Cependant, parties ou restées, nos parents qu’y ont-ils compris ?

ANTHEA


Etre libre 7 jours sur 7

– S.F. : Raconte-nous ta fugue ?

– Houria : Je suis partie un mardi soir de chez moi, parce que mon frère m’a trouvée avec un jeune dans une voiture. Il m’a frappée, moi et mon copain. Ce n’est pas la première fois qu’il me frappe, mais avant, je n’avais jamais pensé à partir de chez moi. D’ailleurs, je ne savais pas qu’il y avait des foyers pour les filles majeures. Il m’a frappée, je me suis sauvée, juste le bus passait, je suis montée dans le bus. J’ai un peu expliqué au chauffeur ce qui c’était passé mais je ne lui ai pas dit que c’était mon frère. Il m’a fait asseoir et m’a accompagnée lui-même au commissariat.

Là, j’ai expliqué encore ce qui s’est passé. J’ai montré tout ce que j’avais, tous les bleus que j’avais sur tout le corps. Ils ont téléphoné à un foyer et c’est comme ça que j’ai été placée, ça fait quinze jours maintenant que j’y suis. Je ne suis pas habituée à une vie comme ça. Je suis plutôt habituée à être enfermée, pas à sortir tout le temps, surtout le week-end, je ne voyais pas le dehors et là, je suis libre, je fais ce que je veux, je ne sais même pas quoi faire de ma liberté.

S.F. : Si je comprends bien, ça t’embête d’être libre ?

– H. : Oui, ça m’embête d’être libre. Je ne sais pas quoi faire à longueur de journée, tous les jours, tous les jours, sept jours sur sept être libre, à la fin, on en a marre. Je ne suis pas habituée à ce genre de vie, je ne sais pas, ça me déplaît, je n’arrive pas vraiment à m’habituer.

Louisa n’a plus revu son copain depuis. Elle avait « honte » de ce que son frère avait fait. D’autre part, elle n’osait pas sortir parce qu’elle n’avait pas ses papiers (elle avait peur des contrôles policiers).

S.F. : Qu’est-ce qui te gêne dans la vie de ce foyer ?

– H. : Je ne sais pas, je m’entends bien avec les filles, mais ce n’est pas pareil que chez moi. J’étais entourée par mes parents, mes frères et ma sœur. J’avais quand même l’affection de mes parents, je les aime beaucoup et là, je n’ai que des amies : ce n’est pas pareil ! Et puis, les filles du foyer se développent plus vite qu’une fille chez elle. En quinze jours, j’ai appris plus que pendant toute ma vie. On sait ce que c’est la misère, ce que c’est la souffrance, avant, je ne pensais à rien, j’étais la tête un peu frivole, là, j’ai bien la tête sur les épaules. C’est vrai ! Tu apprends beaucoup de choses dans un foyer, chacune se raconte son cas.

« C’EST POUR TON BIEN »

– S.F. : Tu ne savais pas que tout ça existait ?

– H. : Non, moi, je pensais que presque toutes les filles avaient le même problème que moi, qu’elles partaient à cause de leurs parents ou de leurs frères. Il y en a que ce n’est pas ça du tout. Et puis, j’ai honte de dire que je suis dans un foyer. Je dis que je suis chez ma tante parce quand on dit qu’on est dans un foyer, les gens pensent que l’on est des « traînées », des prostituées, des bagarreuses, alors que si on est dans un foyer, c’est qu’on veut s’en sortir, c’est qu’on a des problèmes.

Chez moi, chaque fois qu’on me parle, c’est pour me dire : « C’est pour ton bien, c’est pour plus tard », on était toujours renfermées, ce qu’on faisait, c’était le ménage, le ménage. On était au service de la famille et surtout des frères, quand tu as des grands frères à la maison. On n’a pas le droit à la parole. C’est tout. Une femme n’est pas respectée ; c’est la vérité, chez nous, elle n’est pas respectée. A part mon grand frère qui comprend un peu, mais les deux autres ne respectent pas les femmes. Une fois que tu es mariée, tu es à peu près considérée, mais quand tu n’es pas mariée, tu es vraiment moins que rien.

PARTIR POUR REVENIR

– S.F. : Pourtant tu es prête à retourner ?

– H. : Et pourtant, je suis prête à retourner parce que je crois, enfin, j’espère, qu’ils ont compris. Si je suis partie de chez moi, ce n’est pas pour partir définitivement, c’est pour leur faire comprendre que je ne suis quand même pas à leur service. Je ne suis pas une femme de ménage pour eux. Je suis une femme comme toutes les autres. C’était pour leur donner une leçon, que je ne vivais pas à leurs crochets, que je pouvais m’en sortir toute seule parce qu’eux, ils croyaient que quand une fille s’en va, elle ne peut pas s’en sortir.

– S.F. : Comment se fait-il que tu n’aies pas pris tes papiers en partant ?

– H. : Parce que je suis sortie juste dans le quartier pour voir mon jeune. Je n’ai pas pris mon sac. Quand mon frère est revenu, il a tout de suite été dans ma chambre et comme il ne m’a pas trouvée, il a pris mes papiers. C’est ma mère qui m’a raconté tout ça, après il pensait que sans mes papiers, j’allais être obligée de revenir au moins pour les récupérer. Chez les Arabes, les fils, c’est les rois et les filles, c’est les boniches. On fait tout et encore, on est mal vues. Les garçons, même s’ils font des bêtises, s’ils volent, ils sont bien vues. Regarde mon frère, il vole et tout, et quand je dis à ma mère, regarde ce qu’il fait, il vole, il te fait souffrir, elle me dit, ça ne fait rien, c’est un homme, un homme ! Tu n’y comprends rien. Il a été expulsé en Algérie, il est resté là-bas deux ans. Il aurait dû rester là où il était, au moins, on était tranquille. Il est revenu clandestinement : avant, ça allait un peu, mais depuis qu’il est revenu, il a beaucoup changé. Il a vu comment vivaient les gens là-bas et il veut faire pareil ici en France, mais là-bas et ici, c’est pas pareil.

Une fois, il m’a dit, donne-moi une tasse de café. Moi, j’étais devant la télé, je regardais Sylvie Vartan. Je voulais absolument la voir. Je lui ai dit : Attends cinq minutes. Je lui ai rien dit de plus. Il était assis au bout de la table, moi j’étais sur le fauteuil. Il a pris son soulier, il l’a lancé sur moi. Il aurait pu me crever l’œil ou me défigurer. Pour un rien, il me frappe, toujours pour rien.

C’est de ma faute, je me laissais faire, si je m’étais révoltée, je n’en serais pas arrivée là. Si la première fois qu’il m’avait frappée, j’étais partie chez ma tante ou ailleurs, ou même si j’avais porté plainte contre lui, il n’aurait pas continue.

Depuis, Houria est retournée chez elle.

Propos recueillis par NADIA et DALILA


AICHA : « J’ai un appartement, c’est beaucoup »

J’ai immigré en 67. J’habitais à M., ville près d’Aix. Nous étions cinq enfants dans la famille. J’étais dans un C.E.T. J’ai fait deux ans de dactylo. Mes parents m’ont enlevée de l’école. Ils m’ont dit maintenant, il faut que tu maries. Il y avait un ami de la famille qui venait sans arrêt à la maison. J’ignorais alors qu’il était mon futur époux. Il avait 27 ans. J’avais 13 ans.

Ma mère m’a dit un jour, il faut que tu te fiances avec lui. J’ai préparé mes affaires et je me suis sauvée par le balcon en cachette. C’était en décembre. Il faisait très froid. Je suis allée voir une assistante sociale qui m’a envoyée dans un foyer. Je suis allée au foyer Honorat pendant six mois et comme je n’ai pas trouvé de travail, ils m’ont renvoyée. J’ai eu un accident et je n’avais pas de quoi payer ma chambre. Je me suis alors de nouveau retrouvée dehors.

Aujourd’hui, je regrette d’être partie, car quand je retourne les voir, ma mère, ce n’est plus vraiment ma mère. Elle me reçoit comme ça, elle passe son temps à me faire de la morale. Depuis que je suis partie, elle a beaucoup vieilli. Je pense que c’est à cause de mon départ, car elle croit que c’est elle qui a fait une faute en voulant me marier. Elle me demandait sans arrêt de revenir à la maison. Elle m’a dit que j’oublierai tout et qu’elle ne m’obligerait plus à me marier.

SA VIE … C’EST DES PAPIERS

Mais moi, je me suis habituée à une autre vie et maintenant il y a Ali. Quand j’étais chez mes parents, j’étais la fille simple. Je ne savais rien, je n’étais pas compliquée. Maintenant, ce n’est plus pareil. Je suis maligne, je sais beaucoup plus de choses. A la maison, je voyais faire le ménage, je voyais rentrer mon père et c’était tout. Je ne savais pas que la vie c’était des papiers, que c’était aller travailler pour avoir quelque chose. Je ne savais pas que c’était si difficile d’avoir un appartement, un boulot stable ; je ne savais que connaître des gens, c’était si difficile, que la vie à deux était si difficile. Je voyais mes parents se disputer, je ne comprenais pas pourquoi.

SOLITUDE ET BONHEUR

Aujourd’hui, je me dispute sans arrêt avec Ali, car il n’est pas le premier homme dans ma vie et il ne l’accepte pas. Ses parents également ne m’acceptent pas car je suis une fille de foyer. Je voudrais que mes sœurs ne souffrent pas comme moi, qu’elles s’en sortent mieux que moi. Je voudrais expliquer à ma sœur qu’on peut s’en sortir en partant de chez soi, mais je ne leur dirai pas de partir. De toute manière, si elle part, je ferai tout pour l’aider. Ma sœur a 17 ans et je crains qu’elle ne se drogue. Mes frères aussi sont partis, mais ils reviennent, ils font ce qu’ils veulent. Je parle avec ma sœur de ce que je fais, mais jamais avec ma mère. Elle pense que c’est mon jeune qui me retient, mais même sans lui, je ne retournerai pas, car je suis bien. Je peux aller au cinéma sans m’inquiéter de l’heure à laquelle je rentrerai. Je ne regrette pas d’être partie, mais je regrette d’être seule, de ne pas avoir d’amis. Je ne connais que les filles du foyer et nos problèmes sont les mêmes et puis, il y a les filles qui se droguent ou n’arrivent pas à s’en sortir.

JE PROMENERAI MA MERE

Mais j’ai quand même su comprendre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Je vais passer le permis et aller voir mes parents et leur faire la surprise. Je promènerai ma mère, moi qui ai 20 ans, j’ai déjà voyagé alors que ma mère n’a jamais bougé depuis qu’elle est à M. Ma mère, maintenant, je ne lui en veux plus. Je la comprends mieux, car je pense que si un jour ma fille partait (si j’ai une fille) … Mon père est trop fier. Il ne me dira jamais : « Reviens à la maison ». Il ne me fait aucun reproche, mais c’est bien ainsi, car j’ai déjà à supporter ma mère et à lui expliquer, à elle. Je ne me drogue pas, c’est bien, j’ai un appartement, c’est beaucoup.

Aïcha


Fugue de l’intérieur : « Je veux vivre »

En 1964, ma famille immigra en France. J’avais alors 13 ans. En 1973, mon père estimant que l’on se francisait trop, décida de retourner en Algérie, avec nous. La décision était unilatérale et irrévocable. Mon père nous avait dit, pour éviter toute discussion, que si jamais cela ne nous plaisait pas, on pourrait toujours revenir. Une fois en Algérie, il prit de force les papiers de mes sœurs. Quant à moi, Dieu merci, j’étais malade et il n’a pas pu user de la force avec moi pour les prendre. Je gardais donc ces papiers pour lesquels j’étais prête à mourir. A partir de là, j’ai décidé que d’une façon ou d’une autre, il me fallait fuir. Auparavant, j’avais déjà fait un séjour d’un an en Algérie chez l’un de mes oncles. Comment accepter une vie où chacun de mes gestes était observé, contrôlé, interprété ? La rancœur que j’avais étouffée jusque-là, la rancœur envers ceux qui avaient fait pression sur moi pour aller séjourner en Algérie et envers ceux qui m’obligeaient à vivre si isolée du reste du monde, je ne voulais plus la supporter.

J’AI PRIS LE CAR POUR L’AEROPORT

Un matin, l’air résigné, je leur ai dit que j’allais chercher du travail, mais en fait, je pris le car pour l’aéroport. J’avais pris conscience non pas de ce que je voulais faire mais de ce que je ne voulais pas que l’on me fasse faire, c’est-à-dire de vivre comme on décide pour moi, comme on avait décidé pour ma mère. Une fois en France, c’est l’angoisse. Je savais ce que j’avais quitté, mais j’ignorais ce qui m’attendait. Il est évident que c’est plus simple de rester, de subir, de suivre le courant, de ne rien changer à la ligne tracée par ses parents. Ce qui est dur, c’est d’aller à contre-courant.

A CONTRE-COURANT

Je me trouvais donc, du jour au lendemain, libre de moi-même, de mes actes. A moi d’organiser ma vie, de m’assumer entièrement : ce n’est pas une petite affaire. Le plus dur, c’est la solitude, c’est se retrouver le soir toute seule alors que, pendant des années, j’avais été entourée de mes parents et de mes frères et sœurs. J’ai cherché du travail et tout en travaillant, le soir, je suivais des cours. Ma fugue, je ne l’ai jamais regrettée. La vie est une lutte perpétuelle et c’est seule que j’ai appris à acquérir les armes pour parvenir à faire face à de dures situations. Je ne peux cependant nier ce dont j’a hérité de mes parents, de ma culture. Je me trace souvent les limites, l’empreinte est trop profonde entre ce qu’il faut faire et pas. Souvent, au début de ma vie seule, en sortant avec un garçon par exemple, c’est moi-même qui me fixait l’heure pas trop tardive pour rentrer, alors que je n’étais pas obligée de le faire. Est-ce cet héritage de ma mère qui m’a aidé à tracer ma ligne de conduite ? Est-ce lui qui m’a permis de trouver un équilibre ? Je ne sais. Je sais seulement que je veux vivre, faire ce dont j’ai envie car je n’ai pas le temps de me retourner pour voir si tout le monde est content, si ma mère, mon père et toute la communauté m’approuvent ou non.


Pages réalisées par des femmes immigrées de Marseille.