Textes parus dans Sans Frontière, n° 12, 22 avril 1980

J’ai 20 ans, je suis de nationalité algérienne née en France dite privilégiée par ma carte de résidence (jusqu’en 82) et j’écris car j’ai compris : j’ai compris que pendant toute mon enfance mes parents m’ont certifié que j’étais algérienne que j’avais même du musulman (sang noir ?) dans les veines et surtout que je rentrerais un jour au pays et que je devais et pouvais « épouser » n’importe qui pourvu qu’il soit « musulman » !
J’ai assimilé cela je l’ai avalé … A 19 ans, je suis donc partie dans mon pays. J’ai rencontré un peuple, surtout composé d’hommes, que je ne connaissais pas … et que je refusais ! J’ai tenté de m’intégrer, mais très vite j’ai compris que s’intégrer en Algérie suppose une dépersonnalisation complète. Je ne parlerais même pas, des sourires, des agressions physiques dans la rue, des insultes quotidiennes car de plus j’ai le malheur de fumer mais je parlerais simplement des rapports avec les gens. Les gens ne parlent pas en Algérie, ils mentent ; très jeunes, les rapports entre hommes et femmes sont basés sur l’hypocrisie, la méfiance et la mesquinerie. Nous, immigrés, nous arrivons dans un monde où tout est différent … Pour eux, nous femmes immigrées nous sommes des putains avant tout et après tout ! La lutte politique … c’est la même chose ! Toutes nos propositions sont des « propositions de sale gauchiste » et si vous voulez détruire, retournez en France, nous répondirent les militants du PAGS (1) communistes. J’ai lutté huit mois, j’ai passé mon temps à dévorer des pâtisseries, j’ai pris neuf kilos, j’ai vu des copines émigrées se suicider ou s’enfermer dans un mutisme complet … et je suis partie ! Je suis arrivée en ayant accumulé une haine pour les hommes et pour l’Islam … mais je suis aussi revenue pour la première fois de ma vie le désir de me revendiquer comme Algérienne c’est à dire surtout comme non Française ! Pour la première fois de ma vie je n’avais pas honte de parler arabe dans la rue ! J’ai milité depuis mon retour dans différents endroits, dans des organisations ou associations en lien avec l’immigration. Par les immigrés soit je suis vécue comme une française, soit comme une putain car je suis arabe, je fume, je vais à des réunions, dans des cafés, que j’ouvre ma bouche. Aujourd’hui, j’en ai marre de mentir ! Je ne suis ni d’ici, ni de là-bas ! Je suis immigrée ! J’en ai marre d’acheter systématiquement les journaux où un article sur le Maghreb est écrit ! Aujourd’hui je pense à la naturalisation. Je l’avais toujours refusée car je pensais et je pense encore et je combats pour que nous immigrés, étrangers, bougnouls, nègres, nous ayons les droits politiques, sociaux, économiques, d’associations en France ! Mais les projets de lois fascistes Bonnet Stoleru D’Ornano … L’avenir est bien incertain ! Nous immigrés nous vivons la même situation que les Juifs pendant la période nazie … ! Et la mobilisation française est bien lente et bien réduite. Ma petite sœur est née après 62 … elle sera donc française et je suis vraiment heureuse pour elle ! Elle pourra au moins militer, vivre, sans risquer l’expulsion. Lorsque je voyage, je prends ma carte de résidence et je la cache dans mes vêtements comme si j’avais 200 millions en poche, et je flippe sans arrêt ! J’en ai marre de me mentir sur mon origine ! Je ne suis ni algérienne ni française ! L’Algérie me refuse car je suis trop francisée, la France me refuse mais moi aussi ! Essayons de ne plus nous déterminer par rapport à nos nationalités ? Mais par rapport à nos désirs, à ce que nous voulons vivre. Pour un Maghreb des peuples, pour la libération des femmes partout partout ! Pour le droit de vivre.
De Bordeaux
Une Non insérable
Salut à l’équipe de Sans Frontière.
Je suis vraiment pas bien ce soir, alors je vous demande simplement de passer cet article ! C’est important ! Je crois que Sans Frontière est la bouffée d’oxygène que nous attendons depuis longtemps … depuis le temps que nous crevons ici, que nous continuerons à crever ici ou là-bas ou chez nous.
Salut, la même que plus haut.
(1) PAGS : Parti d’avant-garde socialiste.
A toutes les filles
Je vais essayer d’évoquer certains problèmes qui nous concernent directement en temps que jeunes arabes. En premier, lieu, je citerai les relations entre parents et enfants. Bien souvent, de nombreux parents ne comprennent pas l’attitude de leurs enfants, citons par exemple le problème de la langue. En effet, nous vivons en France donc la culture, la langue et les coutumes françaises s’imposent en nous. Nous sommes conditionnés, ce conditionnement est dû en partie à notre éducation, une éducation qui se fait au sein de la famille par les fréquentations et surtout à l’école. Etant donné que nous passons la majeure partie du temps à l’école, il est évident que la culture française a réussi à l’emporter sur la culture arabe. Ce conditionnement est dû aussi, en partie, aux phénomènes sociaux tels que télévision, radio. Je pense que d’une certaine façon nous nous forgeons une autre personnalité sur le plan intellectuel. De plus certains jeunes Arabes pensent que la culture française est unique et qu’elle nous apporte beaucoup. Ce qui est totalement faux, puisqu’elle détruit notre identité ; et beaucoup de jeunes qui ne se rendent pas comptent de leur situation se sentent bien dans ce climat d’insécurité. Il y a donc destruction de notre propre identité, de nos propres valeurs humaines, il y a dépersonnalisation. Je pense aussi que ce conditionnement est renforcé par l’analphabétisme de la plupart des parents qui ne comprennent pas les problèmes de leurs enfants puisqu’eux ont connu une époque plus terrible que la nôtre et ils pensent qu’étant donné, que nous avons un toit convenable sous lequel vivre et étant donné que nous suivons une scolarité régulière, nous ne pouvons avoir de problèmes. Toute de même, je pense que la culture française, malgré, ses inconvénients présente certains avantages puisque toute culture intellectuelle sous quelque origine qu’elle soit, permet de développer en soi un certain esprit critique, elle nous permet donc de découvrir les réalités du monde dans lequel nous vivons. En fait tout mon raisonnement est basé sur des raisons purement humanitaires. Au stade de l’enfance, j’ai moi-même subi des influences qui m’ont conditionné et m’ont orienté vers le monde français. Mais à l’adolescence, une certaine prise de conscience s’est développée en moi. J’ai senti un sentiment de culpabilité, un complexe de frustration, et parallèlement, un besoin pressant dont j’ai pris peu à peu, conscience de contester ma complicité avec le français et de découvrir ma propre identité. J’essaie de vaincre ce sentiment, d’une certains culpabilité, en revenant à mes origines, c’est-à-dire en étudiant ma langue maternelle et en essayant de la parler le plus souvent possible. Il est évident que ces retours à mes origines ne suffiront pas à vaincre les influences de la culture française mais elles me permettront de nier la culture française qui s’impose en moi et d’affirmer davantage, mon appartenance à mon pays, à mes sources. Je veux me libérer de la culture française, mais ayant été conditionné je n’y parviens pas. J’évoque tous les problèmes que nous ressentons nous Arabes, mais le drame, c’est que j’écris en français. Je suis départagé entre deux cultures. Je suis ni à l’aise dans l’une ni à l’aise dans l’autre, j’essaie de me libérer de la culture française en lisant de la littérature arabe ou même étrangère car elle me permet d’ouvrir les yeux sur d’autres horizons nouveaux sur les mentalités d’autres pays, d’autres peuples.
S. B. Marseille
Lettre à mes « compatriotes »
Pourquoi ces guillemets ? Parce que je ne me sens pas plus liée à une patrie qu’à une autre. Je hais le « patriotisme », le « nationalisme », ils sont à la base du militarisme et je hais ce dernier plus que tout au monde. Le fait d’être une émigrée, m’a valu l’honneur d’être rejetée par ceux que l’on appelle « compatriotes ». Ainsi j’ai plus souffert du racisme de ma « patrie » qu’ici en France. Pourquoi car si les Français m’ont rejeté parce que je n’avais pas la même culture et le même langage qu’eux, « les miens » n’avaient eux aucune raison de le faire. Je suis née en décembre 62, et je pense y rester. J’ai gardé mes papiers et mes coutumes plus par respect pour mes parents que par sentiment nationaliste. Ne croyez pas que je me sente française. J’agirais ainsi dans n’importe quelle partie du monde. Je dois être de ceux qu’on appelle les « sans frontière ».
Louisa en première D.

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