Article d’Anne-Marie Granger paru dans les Cahiers du féminisme, n° 26, automne 1983

En 1980, à Marseille, après l’assassinat d’un jeune immigré par un policier, elles sont descendues dans la rue, elles ont manifesté devant la préfecture. Dans la cité de Pierre-Collinet, près de Meaux, elles se sont regroupées pour prendre en charge l’animation et la vie collective de ce quartier-ghetto, elles ont organisé des ateliers de tricot, de couture, mais aussi de menuiserie et d’électricité. A Gennevilliers cette année, elles se sont retrouvées près de 400, venues de toutes les banlieues de Paris pour participer à une fête de femmes, à la suite d’un appel lancé sur les ondes de Radio-G dans l’émission « spéciale femmes » (cf. l’article sur cette émission dans ce dossier). Lors des luttes pour la régularisation des immigrés sans-papiers, en 1982, elles ont créé un « Collectif de soutien aux femmes sans papiers ». Aujourd’hui, au sein de différentes associations, elles préparent activement la Marche contre le racisme et pour l’égalité des droits.
Elles ? Les femmes immigrées – maghrébines, portugaises, africaines, etc. Celles que l’on décrivait toujours vivant en recluses entre les murs étroits de leur HLM, dans un isolement et une dépendance vis-à-vis des hommes aggravés par l’ignorance du français, assignées au rôle de gardiennes des traditions du pays d’origine. Ces femmes que l’on ne considérait généralement pas comme des immigrées, mais seulement comme « les femmes des immigrés », puisque venues en France, pour la plupart, rejoindre leur mari (ou leur père), sans que celui-ci leur ait forcement demande leur avis. Mais les choses ont commencé à changer du côté des femmes immigrées : Marseille, Meaux, Gennevilliers, le collectif des sans-papiers … en sont autant de preuves, même si ces expériences se situent à des niveaux très divers et restent encore minoritaires : hier en situation d’assistées, elles sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses à vouloir se prendre en charge elles-mêmes et à se regrouper pour cela.
La représentation classique de la femme immigrée n’a pas pour autant perdu tout fondement. Beaucoup de femmes vivent encore la situation décrite plus haut : celles qui ont constitué les premières vagues de l’immigration féminine étaient pour la plupart issues du milieu rural, le plus souvent analphabètes et sans qualification ; venant de pays où les femmes n’ont aucun droit et sont totalement soumises à l’autorité patriarcale, il n’est en général pas question pour elles de sortir ni de travailler : « dans notre pays les femmes restent à la maison ». Enfermement souvent renforcé par la difficulté d’organiser la vie quotidienne d’une famille nombreuse dans les conditions matérielles qui sont le lot de l’immigration : logement exigu, faiblesse du niveau de vie, nécessité d’épargner pour préparer le retour au pays, racisme quotidien, etc. Le brusque déracinement vécu par ces femmes, le sentiment d’agression permanente ressenti au contact d’une société très différente, les réactions de rejet à leur égard du pays « d’accueil », tout cela explique le repli sur les traditions, perçues comme des valeurs-refuge.
Mais dire cela ne suffit plus aujourd’hui à donner une image exacte de la réalité des femmes immigrées : celle-ci est devenue beaucoup plus complexe, elle connaît depuis quelques années, sous l’impact de multiples facteurs, de profondes mutations.
Les atouts des nouvelles générations
Premier changement, l’augmentation très importante de la population féminine immigrée, et son rajeunissement (voir encadré) : les jeunes immigrées sont de plus en plus nombreuses. Ce sont celles que l’on a coutume d’appeler les « secondes générations » : filles d’immigrées, nées en France ou qui y sont arrivées très tôt (et qu’il faudrait donc appeler « d’origine étrangère » plutôt qu’« immigrées »). Ayant grandi en France et y étant scolarisées, elles ne souffrent pas des mêmes handicaps que la première génération d’immigrées (barrières linguistiques, confrontation avec un environnement culturel complètement étranger, etc.). Elles rencontrent certes de nombreux autres problèmes ; mais du moins ne vivent-elles pas la situation d’isolement et de dépendance totale qui est celle de leurs mères.
Contrairement à bien des idées reçues qui associent systématiquement immigration et échec scolaire, il n’est pas rare de voir ces jeunes immigrées atteindre un bon niveau d’étude, plus élevé en général que les garçons. C’est le cas en particulier pour les Maghrébines, qui souvent investissent beaucoup dans l’école : car la réussite scolaire représente une voie privilégiée d’insertion et constitue en même temps un moyen de s’affirmer vis-à-vis de leur famille, de se libérer de la tutelle parentale [1].
L’émergence de cette « seconde génération » est un phénomène assez bien connu ; mais ce n’est pas le seul facteur d’augmentation du nombre des jeunes immigrées : il faut y ajouter l’arrivée de nouvelles vagues de jeunes migrantes ayant grandi au pays et qui viennent s’installer en France dans le cadre du « regroupement familial ». Par exemple, des filles (et fils) d’immigrés, qui étaient restées sur place sous la garde de grands-parents ou de cousins et qui, à la fin de leur scolarité, devant l’aggravation de la situation économique de leur pays, décident d’aller rejoindre leurs parents en France. Ou encore, des jeunes femmes qui ont épousé des immigrés de la deuxième génération venus en vacances au pays d’origine, et qui les suivent à leur retour en France.
A la différence de la première génération de migrantes, ces jeunes filles et ces jeunes femmes sont passées par l’école : l’élévation du niveau de scolarisation des filles a été assez générale, ces dernières années, dans tous les pays d’émigration (l’analphabétisme a pratiquement disparu en Espagne ; la progression de la scolarisation est également manifeste chez les migrantes maghrébines et turques). Mais les jeunes filles, à la fin de leur scolarité, n’ont pas beaucoup de chances de trouver un emploi : chômage croissant, secteur tertiaire déjà pléthorique … Aussi sont-elles de plus en plus nombreuses à venir tenter leur chance en France, en utilisant quand elles le peuvent la procédure du regroupement familial, ou sinon les voies plus aléatoires de l’immigration clandestine.
| En 13 ans, de 1962 à 1975 (les chiffres du recensement de 1982 ne sont pas encore connus), le nombre de femmes immigrées en France a augmenté de 63 % : elles sont en 1975 1 381 000, ce qui représente 40 % de la population immigrée totale. Toujours en 1975, les moins de 19 ans représentent 38% du total des femmes immigrées. Le rajeunissement est particulièrement net chez les Algériennes, où la proportion de moins de 19 ans est de 62 %. Il est à prévoir que les résultats du recensement de 1982 feront apparaître une nouvelle progression de tous ces pourcentages. |
Un nouveau rapport au travail
On voit apparaître là un autre changement fondamental dans l’attitude des femmes immigrées, lié très directement à cette progression de la scolarisation : elles sont de plus en plus nombreuses à travailler ou à vouloir travailler [2]. L’augmentation de l’activité féminine est essentiellement le fait des jeunes immigrées, aussi bien les « secondes générations » nées en France que les jeunes migrantes arrivées récemment. Il y a bien là un phénomène de génération, une véritable rupture de comportement d’une génération à l’autre, dont on a vu les principales raisons précédemment. Mais cette évolution touche aussi d’autres catégories de femmes immigrées, de façon certes plus limitée : de plus en plus de femmes vivent seules – veuves ou séparées de leur mari – ou ont un mari au chômage, et sont donc amenées à chercher elles aussi un emploi.
Autre aspect à souligner : cette progression de l’activité féminine se manifeste dans toutes les nationalités, même si elle est plus ou moins accentuée selon les cas. Ce sont les femmes portugaises qui arrivent largement en tête : alors que l’ensemble de la population active féminine immigrée, toutes nationalités confondues, a augmenté de 42 % entre 1968 et 1975, le nombre des femmes portugaises actives a dans le même temps augmenté de 318 % ! Mais le fait nouveau est l’accroissement notable, sur le marché de l’emploi, des femmes maghrébines, traditionnellement peu actives : l’augmentation est de 232 % pour les Marocaines et de 180 % pour les Algériennes [3].
Ces statistiques, ainsi que toutes les enquêtes et sondages qui ont pu être réalisés [4], montrent qu’on est bien en présence d’une transformation en profondeur de l’immigration féminine, et que l’augmentation de son taux d’activité n’est pas une simple donnée conjoncturelle.
Evidemment, cette évolution est aussi dépendante de la situation du marché de l’emploi en France, et dans le contexte de la crise économique actuelle, le droit à l’emploi des femmes immigrées se trouve doublement menacé : en tant que femmes et en tant qu’immigrées. Déjà, il faut noter la progression très rapide du travail au noir : alors qu’il était jusqu’ici essentiellement le fait de femmes relativement âgées et sans aucune qualification, qui ne pouvaient guère espérer mieux (souvent des Espagnoles, des Portugaises, des Yougoslaves, employées comme domestiques ou femmes de ménage chez des particuliers), de plus en plus de jeunes immigrées plus qualifiées sont aujourd’hui contraintes d’y avoir recours, faute de pouvoir trouver un emploi correspondant à leur niveau de qualification : situation qu’elles considèrent au départ comme transitoire, comme une solution d’attente, mais qui bien souvent tend à se prolonger (services domestiques, ou bien gardes d’enfants, travaux de dactylographie, etc.). Et l’on sait très bien ce que le travail au noir, « clandestin », signifie en termes de conditions de travail, de bas salaires, de surexploitation.
Des aspirations nouvelles
Malgré toutes ces difficultés et ces obstacles, l’importance des mutations intervenues dans la situation des femmes immigrées n’en est pas moins réelle. Il n’est plus possible de parler d’elles simplement en termes de « femmes d’immigrés » : en quittant les quatre murs dans lesquels elles vivaient enfermées, en accédant au monde extérieur, elles sont devenues, réellement, des « femmes immigrées ».
Une telle modification de leur place au sein de la société ne peut rester sans conséquence quant à leur rôle, leur statut, au sein de la famille, et quant à la façon dont elles-mêmes les perçoivent. La scolarisation, l’exercice d’une activité professionnelle à l’extérieur de la maison, une importance accrue au sein de la famille par le salaire qu’elles y rapportent … Tout cela ouvre pour les femmes immigrées des marges d’autonomie tout à fait inconnues jusqu’ici, et éveille des aspirations qui rentrent de plus en plus en contradiction avec le statut traditionnel de la femme, dans les sociétés musulmanes en particulier. Aspirations qui se nourrissent aussi de la confrontation permanente avec une société différente où les femmes bénéficient de plus de libertés qu’elles-mêmes.
La possibilité d’accès à une contraception moderne est un autre facteur de changement [5]. Le recours aux contraceptifs, au départ, est le plus souvent imposé par les contraintes économiques : l’exiguïté des logements et la faiblesse des salaires obligent à limiter le nombre d’enfants. D’autres motivations apparaissent aussi chez certaines femmes immigrées : le désir de vivre avec un peu plus d’aisance, de confort, la préoccupation d’assurer l’avenir des enfants. Certes, pas question de ne pas avoir d’enfant du tout (sauf parfois chez les plus jeunes). Encore moins de parler d’épanouissement sexuel. Et la contraception reste souvent assez mal vécue. Mais la décision de limiter et d’espacer les naissances manifeste chez les femmes immigrées une prise de distance importante vis-à-vis d’une tradition qui valorise la maternité.
Les jeunes filles sont bien sûr celles qui vivent toutes ces contradictions de la manière la plus aiguë, comme le montrent les articles qui leur sont consacrés dans la suite de ce dossier. Mais là encore, ces transformations atteignent aussi d’autres couches de l’immigration féminine. Il n’est que de voir le nombre grandissant de femmes immigrées qui vivent seules avec leurs enfants en ayant pris elles-mêmes l’initiative de la séparation ou du divorce. L’augmentation du nombre de celles, instruites et actives, qui abordent la trentaine sans être mariées, est un autre signe de cette évolution : autant de choses inconcevables il y a peu de temps encore.
Une législation réactionnaire
Mais cette volonté d’indépendance des femmes immigrées ne se heurte pas seulement au poids des traditions et de la structure familiale. Elle rencontre aussi sur sa route un obstacle de nature tout à fait différente, mais qui n’est pas pour autant négligeable : c’est la législation française relative à l’immigration. La femme immigrée n’a quasiment pas d’existence juridique en France : elle n’est reconnue qu’en tant qu’épouse (ou fille) de travailleur immigré, venue en France dans le cadre du regroupement familial [6] (d’où le terme parfois employé, et très significatif, d’« épouse rejoignante » !). Cette réglementation place les femmes dans une situation de dépendance totale vis-à-vis du chef de famille pour l’acquisition ou le renouvellement de la carte de séjour. En outre, l’autorisation pour les familles de s’installer en France est soumise à des conditions de ressources, mais seules celles du mari sont prises en compte. Même si la femme a déjà trouvé un travail lors de sa demande de régularisation, il n’en sera pas tenu compte dans l’estimation des revenus ! Combien de femmes sont-elles ainsi contraintes de vivre en situation irrégulière, contraintes de recourir au travail clandestin ! Cette situation devient dramatique en cas de décès ou d’expulsion du chef de famille, ou en cas de séparation : le droit au séjour de l’épouse et des enfants est alors remis en cause. Voilà ce qu’elles s’entendent répondre quand elles viennent réclamer auprès de l’administration : « Puisque vous êtes rentrées en France par la procédure du regroupement familial, vous êtes liée à votre mari et il n’y a pas grand-chose à faire ; si vous ne retournez pas chez votre mari il faut repartir dans votre pays [7] ! »
Ainsi la réglementation française vient-elle conforter la tradition des pays d’origine, qui considère les femmes comme d’éternelles mineures, soumises leur vie durant à l’autorité d’un père ou d’un mari. Le maintien de cette réglementation est pour le moins contradictoire avec les déclarations d’intention de l’actuel gouvernement, qui affirmait vouloir « prendre en considération les aspirations contemporaines des femmes étrangères [8] ».
Mais les femmes immigrées savent aujourd’hui que c’est avant tout sur elles-mêmes qu’elles doivent compter pour faire aboutir ces aspirations. Sous des formes diverses apparaît une même volonté de sortir de leur situation d’assistées : ici, par la remise en cause de la conception traditionnelle des cours de formation réservés aux immigrées (couture, cuisine … ) et la demande d’une véritable formation professionnelle ; là, par la création de lieux de rencontre et d’entraide au niveau d’un immeuble, d’un quartier ; ailleurs, par la participation aux grèves des entreprises de nettoyage, pour la défense des conditions de travail (Orly, Centre Beaubourg) ; enfin par leur participation directe aux luttes de l’immigration et par les formes d’organisation spécifique qu’elles se donnent pour défendre leurs propres revendications.
Anne-Marie Granger
[1] Voir l’interview de Yamina dans la suite de ce dossier.
[2] Cf. l’article sur le travail des femmes immigrées page 12.
[3] Chiffres tirés des recensements de la population de 1968 et 1975.
[4] Signalons en particulier l’article de Y. Moulier et R. Silberman : Montée de l’activité des femmes étrangères en France in Travail et emploi, ministère du Travail, avril-juin 1982, n° 12.
[5] Sur cette question, voir l’ouvrage de Michèle Fellous : Contraception et migration, Ed. Syros, 1982.
[6] Depuis 1974, date de l’arrêt de l’immigration, le regroupement familial est la seule façon légale d’entrer en France.
[7] Cité dans : Rapport du Collectif de soutien aux femmes sans papiers : témoignages et documents, juin 1982.
[8] Note du Secrétariat d’Etat chargé des immigrés en date du 26 août 1981 : Les actions éducatives à l’intention des femmes immigrées.

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