Article paru dans Révolution africaine, n° 64, 18 avril 1964

Le Congrès, c’est l’affaire du peuple algérien tout entier, donc des femmes algériennes, qui constituent plus de la moitié de la population du pays. Que pensent les femmes algériennes du congrès ? « Révolution africaine » a demandé à 10 d’entre elles ce qu’elles attendaient des confrontations et des discussions de ces prochains jours. Nous les avons choisies aussi diverses que possible ; militantes ou non, célibataires ou mariées, actives ou sans emploi. Voici les réponses qu’elles nous ont faites.
Mlle A. M. sténo-dactylo et documentaliste. 21 ans. Elle a été membre de l’Union des femmes. Son travail, actuellement ne lui permet plus de continuer ses activités au sein de cette organisation. En plus de ses 8 h. de travail quotidien, elle travaille aussi le samedi après-midi
– Avez-vous lu les thèses de la commission préparatoire ?
– Je n’en ai lu que des passages. Je sais que le Congrès éclaircira beaucoup de points concernant la situation politique algérienne. J’aurais tant voulu y participer.
– Y participer pourquoi ?
– Pour défendre les droits de la femme. Surtout pour faire comprendre aux parents qu’ils doivent aider leurs filles à participer à l’édification du pays. Je discute souvent, avec d’autres jeunes filles, qui, elles, ne sont pas autorisées à sortir. Elles souffrent beaucoup, elles nous envient. Il n’y a pas de raison que la femme qui a participé comme l’homme à la libération du pays soit encore dans une situation inférieure.
Il faut des cellules mixtes
Moi même, j’ai participé à la libération du pays, et je faisais de fausses pièces d’identité aux frères militants ; nous étions trois jeunes filles dans la cellule. Le Parti peut aider la femme, beaucoup de femmes doivent y être inscrites.
Il faut des cellules mixtes dans lesquelles nous pouvons amener les militants à libérer leurs épouses et leurs sœurs.
– Que pourrait faire la femme dans l’édification du pays ?
– Je pense qu’elle peut tout faire. Bien sûr selon ses capacités. Il y a bien deux juges algériennes ! La femme algérienne a un rôle très important, elle est la plus proche des enfants. Selon l’éducation qui leur sera donnée les enfants seront des citoyens dignes du pays.
– Que pourrait-on faire d’efficace pour aider à l’émancipation de la femme ?
– Donner aux femmes les moyens de se libérer, c’est-à-dire un métier ; il y a quelques écoles de formation professionnelle : un centre de coiffure, l’institut ménager agricole, le centre de formation de sténodactylographes. Je connais par exemple, plusieurs jeunes femmes qui ont fréquenté ces instituts et qui finalement se sont dévoilées. Mais ces centres de formation, ne sont pas en nombre suffisant : beaucoup de femmes ne peuvent pas les fréquenter. Il faut aussi créer des crèches pour les enfants.
J’espère que le Congrès répondra à tous les espoirs que nous avons en lui.
Mlle R. F. 25 ans institutrice dans une école de la Casbah, elle a été, jusqu’à une date très récente militante au sein de l’UNFA.
– Cela ne sert à rien que les femmes soient représentées. Si ce n’est pour être, comme cela a souvent été le cas, rien de plus qu’une poupée représentative ». Je ne sais s’il y aura beaucoup de femmes au congrès. En tout cas il faut que l’on choisisse des éléments valables ; et Dieu sait s’il y en a ».
D’abord nous trouver du travail
Au cours de ce congrès on devra beaucoup se pencher sur le problème de la femme. On doit étudier en particulier des possibilités de campagne d’explication pour les maris : par exemple, quand il s’agit de certaines activités nationales travail volontaire entre autres, les maris s’opposent en général à la participation de leur femme.
D’autant plus que les femmes sont capables de faire beaucoup de choses ; de l’artisanat surtout. Elles pourraient donc former des syndicats. Mais là encore, elles sont freinées par leur mari ou leur famille.
Il faudrait donc essayer de trouver du travail aux femmes avant de songer à les politiser ou à les instruire.
Je n’ai pas eu le temps de lire les textes avec attention mais j’ai remarqué, que dans les chapitres relatifs à l’autogestion, on n’a pas parlé des femmes. Dans les entreprises où l’on fait le tri des fruits par exemple, l’on pourrait employer beaucoup d’entre nous. Si nous avons montré, au cours de la lutte armée, ce dont nous étions capables, on ne doit pas nous mettre à l’écart aujourd’hui.
Et si l’on veut qu’il existe une avant-garde féminine, il faudra permettre aux jeunes filles de plus de quatorze ans de poursuivre leurs études, quitte pour cela à leur octroyer des bourses ».
Mlle Z … O … 25 ans, secrétaire au ministère des habous. Elle milite depuis 1956. Actuellement elle est responsable d’une cellule.
– Les thèses du Congrès ont été distribuées à tous les militants. Au sein de la cellule dont je suis responsable, nous les avons étudiées et discutées avec sérieux. Nous attendons beaucoup de choses du congrès ; et, d’après les expériences que nous avons connues depuis le début de la révolution, nous sommes sûres que ce sera une réussite.
– En ce qui concerne les femmes, que pensez-vous de ces thèses ?
– Dans les thèses de la commission préparatoire du congrès la femme n’a pas été oubliée. On parle de tout ce qu’elle a fait et de tout ce qu’elle a enduré par le passé et de ce qu’on attend d’elle dans l’avenir.
En tant que femme algérienne, je voudrais que l’on montre le vrai visage de la femme algérienne. Il faudrait que l’on détermine le rôle de l’UNFA ; que cette organisation soit prise en main par de vraies militantes.
– De ces textes, certains points ont-ils attiré votre attention ?
Certains points, en effet, étaient difficiles à comprendre. Mais avec les autres militantes de la cellule, nous avons consacré tout le temps nécessaire à l’étude et à la compréhension des textes.
Pour ma part, je n’ai pas de critique à faire.
N. T. 26 ans, dactylo.
– Je ne peux rien en penser.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas, je n’ai pas lu les textes par manque de temps ; ça ne m’intéresse pas, moi, la politique …
Mme B. F. 35 ans, mariée, 3 enfants, sage-femme ; a milité pendant la révolution.
– Que pensez-vous du congrès ?
– Il paraît qu’ils vont se réunir pour s’entendre, pour qu’il y ait l’Unité, que la situation s’améliore ; je souhaite l’union du Maghreb, une égalité de l’homme et de la femme ; le congrès, je pense que ce sont des mises au point.
Le congrès est pour tout le monde aussi bien pour ceux des douars et des mechtas, que pour ceux des villes.
L’année dernière, je faisais partie de l’Union des femmes. J’ai démissionné. Elles n’ont rien fait de positif, elles sont trop snob ; pour une réunion en plein casbah, elles demandaient à nos sœurs qui venaient voilées des cartes d’invitation ; j’espère qu’après le congrès elles seront plus représentatives en Algérie.
Zaïa, étudiante, 23 ans.
– J’espère que sera le bilan de tout ce qui a été fait ; que tout le monde soit sincère, avoue ses fautes, et qu’on reparte sur de nouvelles bases, que ça ne se limite pas à un lavage de linge sale mais que ce soit constructif.
– Que pensez-vous du Parti ?
– Les structures sont mal adaptées beaucoup de discours, pas assez d’unité et de réalisations ; il faudrait donc concevoir cela autrement.
– Les femmes en Algerie ?
– Je les trouve inertes, elles ont choisi les solutions de facilité, ou alors elles tombent dans l’excès parce que mal encadrées.
– Comment définissez-vous la femme émancipée ?
C’est la femme qui travaille, qui assume ses responsabilités, que ce soit à la maison ou dehors, et dans l’action politique ; il y aurait toute une éducation à faire, étant donné les anciennes conditions ; elle n’a aucune opinion politique. Si elle s’est engagée dans l’action, c’est parce qu’un membre de la famille y était déjà.
L’homme ne facilite pas l’évolution de la femme, il faut qu’elle lutte par elle-même.
Le plus libéral, est fier de dire « moi, ma femme, elle est à la maison ».
– Que pensez-vous du socialisme ?
– Pour le moment le socialisme, en Algérie, est très empirique, il n’y a pas encore de programme fixe, tenant compte des réalités algériennes. Je pense que les textes du congrès y apporteront quelque chose.
– Que pensez-vous de l’Union des femmes ?
– C’est à créer, parce que ce qui existe n’est rien en comparaison du travail qu’il y a à faire.
– Qu’attendez-vous du congrès ?
– Je serais heureuse qu’il donne un nouvel élan à la vie politique, économique et sociale, en Algérie.
Nadia, infirmière à l’hôpital de Mustapha.
– Que pensez-vous du congrès ? Avez-vous lu les thèses publiées par les journaux ?
– Le congrès doit donner l’orientation politique du pays, de l’Etat et du Parti, et le sens que doit prendre l’Algérie après avoir fait 2 ans d’expériences depuis l’indépendance. Je pense que pour le Parti, il est nécessaire de repartir à zéro, comme pendant la révolution, créer des cellules et partir de la base vers le sommet, que le militantisme au sein du Parti soit sincère et que le militant n’attende rien pour lui, ni que son militantisme entraîne pour lui plus de droits que de devoirs.
Il doit s’efforcer de toujours défendre les droits des autres personnes qui ont placé en lui toutes leur confiance ; il doit être aussi un modèle irréprochable d’honnêteté j’espère que sera recréée l’atmosphère fraternelle et solidaire de la guerre.
Je trouve que les gens à qui l’on a confié des tâches sociales au sein du pays et qui ont failli à leurs tâches doivent rendre des comptes, et soient assez lucides pour reconnaître qu’ils se sont trompés, et accepter les critiques positives.
– Et la femme algérienne ?
– Son rôle est capital, au sein de la société algérienne. Elle ne pourra se libérer que par le travail ; même si elle est illettrée, elle peut rendre d’immenses services au pays, plusieurs tâches peuvent lui être confiées, et notamment faire fructifier l’artisanat algérien.
La femme doit avoir un rôle au sein, d’abord, de son foyer. Etre économe, savoir gérer son budget familial, bien éduquer ses enfants, connaître ses droits et ses devoirs.
Le rôle de la femme dans un pays socialiste est celui de faire front comme les hommes à toutes les tâches ; elle doit s’occuper de la misère de toutes ses sœurs. Il ne doit plus y avoir de bébés qui meurent de faim dans leur bras ; les organisations féminines doivent avoir pour principal but cette tâche.
Trois militantes âgées de 20 à 30 ans – D. B. ancienne de la Fédération de France, a connu la prison. Mère de famille, sans emploi. L. B. aussi de la Fédération de France emprisonnée ; mère de famille, elle travaille. F. D., Veuve de chahid, 1 enfant, sans emploi.
– Que pensez-vous du Congrès et de la représentation de la femme dans ce congrès ?
D. B. : Je pense qu’il n’ouvrira aucune perspective nouvelle. L’UNFA n’est pas représentative dans l’esprit, ni dans la forme des femmes algériennes, ce n’est qu’un organisme administratif.
L. B. : Si l’UNFA est représentée à ce congrès, elle ne peut pas prétendre parler au nom de toutes les Algériennes.
F. D. : Moi j’attend ce congrès avec impatience, car j’espère qu’il définira enfin une idéologie.
– Quel est selon vous le rôle de la femme dans une Algérie socialiste ?
L. B. : elle doit participer autant que l’homme à la construction du pays.
D. B. : elle doit éduquer les enfants en vue de leur participation future à la vie du pays, elle doit avoir le même rôle que l’homme dans la construction du pays.
F. D. : elle doit participer à la vie politique et assumer ses responsabilités en tant qu’individu à la vie économique dans son ensemble.
– Pensez-vous qu’il existe un « problème de la femme » en Algérie ?
D. B. : Le problème de la femme est résolu dans la mesure où le socialisme s’installe dans un pays, puisque le socialisme permet le développement intégral de chaque individu. La véritable question c’est le problème de l’édification du socialisme, ce n’est pas le problème de la femme.
L. B. : Le problème de la femme dépend de la situation économique du pays ; le manque de crèches est un frein à l’évolution de la femme, en empêchant beaucoup de mères de famille de travailler. Pour que l’évolution de la femme se fasse il faut aussi que les hommes évoluent. Tout ceci est un problème d’ensemble et ne se résoudra donc que par une politique d’ensemble.
F. D. : A mon avis, il existe un problème de la femme en Algérie ; elles n’ont pas les mêmes droits que les hommes, elles ne participent pas à la vie sociale ni à la vie politique ; légalement elles ont les mêmes droits, mais les structures sociales empêchent l’application effective de ces droits.
– Quels moyens préconisez-vous pour l’émancipation et la libération de la femme algérienne ?
F. D. : Les études, l’éducation de la femme ; c’est à la famille d’aider la femme à se développer.
D. B. : Les autorités et les organisations nationales doivent l’aider à prendre conscience de sa valeur de ses responsabilités vis-à-vis de l’Algérie en tant que femme puisqu’elle représente plus de la moitié de la population algérienne. Sa famille doit l’aider. Il faut donner la possibilité de s’exprimer par la création de comités de quartiers féminins, par l’encadrement des femmes par les éléments les plus conscients dans une organisation féminine. Il faut être difficile dans le choix de ces cadres qui doivent être compétents.
L. B. : Je suis d’accord avec toi mais je crois qu’il faut lutter contre les maris qui contrarient l’évolution de la femme par leur passivité vis-à-vis de ce problème les cadres politiques du pays doivent éduquer les hommes, alors la libération de la femme sera facile.

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