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Omar El Kossantini : Contre les lois d’exception et contre la répression

Article d’Omar El Kossantini paru dans Al-Alam Al-Ahmar, n° 1, mai 1926 ; suivi de « Le 1er mai faites la grève pour libérer l’Islam » par Abbes El Marrakchi

Pendant la guerre de 1914-1918, 80.000 Nord-Africains ont trouvé la mort sur les champs de bataille et 120.000 sont revenus mutilés. On nous faisait alors de belles promesses : si la victoire favorisait la France, nous aussi nous profiterions de la liberté pour laquelle, paraît-il, tant des nôtres, combattaient.

La France a été vainqueur, nous allons voir de quelle façon elle a tenu ses promesses.

Sur la pression des colons, le gouvernement a, en 1921, réglementé les voyages en France et à l’étranger de telle façon qu’il est presque impossible de quitter l’Algérie, à moins de graisser le caïd ou de payer l’agence qui procure un contrat. Dernièrement, les difficultés, ont encore été aggravées.

Les bourgeois indigènes, corrompus par l’impérialisme français, se sont contentés de demander, par la bouche de Chekiquen à Alger, que les « notables » puissent venir librement en France et qu’ils soient dispensés des formalités humiliantes imposées aux travailleurs. Les bourgeois de chez nous ont montré ainsi qu’ils étaient d’accord pour que le gouvernement continue à nous brimer

Avec plus de vigueur que jamais, les administrateurs appliquent aux travailleurs algériens l’abominable Code de l’indigénat. En une année, sous les prétextes les plus divers et les plus insignifiants, 2.000 Algériens ont été condamnés à payer des amendes ou à séjourner en prison pour des « infractions » aux lois d’exception qui font de nous de véritables esclaves. Les colons exploitent de plus en plus leurs, ouvriers et ceux qui osent réclamer leurs droits sont immédiatement victimes de l’arbitraire du gouvernement et de l’administration.

Il en est de même pour ceux qui rappellent les promesses faites pendant la guerre et qui demandent plus de liberté. Après l’éloignement de l’émir Khaled, c’est la mise en surveillance pendant deux ans de Youbi. Youbi, qui était receveur aux C.F.R.A., à Alger, a traduit en arabe un discours que le camarade Foissin avait prononcé pour défendre la candidature de l’émir Khaled aux élections du Conseil général : il n’en a pas fallu plus pour qu’il soit arrêté. A Sétif, [ill.], qui s’était présenté aux Délégations financières contre le gouvernement, a été mis dans l’impossibilité de défendre sa candidature et depuis il subit continuellement les brimades de l’administration.

En Tunisie, un vent de terreur souffle. Après les fusillades de Bizerte, ce fut le complot de la C.G.T. Tunisienne qui s’est terminé par l’exil pour cinq et dix ans de six camarades. Les journaux arabes indépendants et l’organe communiste sont interdits. Apres les récents décrets-lois qui renforcent la répression, il n’est plus permis que d’être « béni oui oui ».

Le gouvernement a frappé sans distinction de nationalité et de race tous ceux qui se sont opposés à l’exploitation et à l’oppression des travailleurs Nord-Africains en Algérie, Français et Arabes se coudoient dans les prisons. En Tunisie, Arabes et Français ont été exilés ou condamnés. Ceci doit nous servir d’exemple.

Pour défendre leurs frères qui subissent les violences du gouvernement, pour obtenir la libération des camarades indigènes et français qui souffrent dans les prisons d’Algérie et de Tunisie et aussi de Syrie ; pour arracher la suppression du Code de l’indigénat, pour imposer leur volonté de bien-être et de liberté, pour exiger la disparition du bureau de l’indigénat à Paris et en province, les travailleurs nord-africains qui sont en France doivent s’unir aux travailleurs français et mener avec eux la lutte contre l’impérialisme français.

OMAR EL KOSSANTINI


Le 1er mai faites la grève pour libérer l’Islam

Le 1er Mai, tous les travailleurs de France vont faire grève pour contraindre leur bourgeoisie à terminer les deux guerres coloniales qu’elle a entreprises. D’ordinaire, les jours de grève, les patrons supplient les travailleurs coloniaux de travailler. Ils les menacent de les jeter à la rue s’ils n’obéissent pas. Quelquefois certains sont faibles, et cèdent. Cette année il ne faut aucune défaillance. La cause est sacrée. C’est celle de notre libération.

En 1914, lorsque les bourgeois français avaient besoin des soldats coloniaux pour défendre leurs biens, ils firent aux populations de l’Afrique du Nord toutes les promesses. Il fallait bien calmer les révoltes qu’avaient causées les razzias faites par la cavalerie française pour mobiliser les jeunes arabes. Il fallait éviter à tout prix qu’il n’y ait des soulèvements parmi les troupes de couleur. On promettait. On promettait la suppression de l’indigénat, le droit des peuples à être leurs maîtres. Qu’est-ce que cela coûte, une promesse ? Il en faut si peu pour donner de l’espoir aux musulmans.

Les Français paient à présent leurs promesses, en singulière monnaie. Ils ont fait peser sur toutes les colonies un régime de fer. Ils ont maintenu l’indigénat, battu, emprisonné. Mieux, ils font la guerre.

Il y avait dans leur empire deux coins où les Musulmans ne courbaient pas assez la tête : le Rif et le Djebel Druse.

Ils y ont envoyé leurs officiers pour y semer la terreur, Carbillet au Djebel, Lyautey et Pétain au Maroc. La vallée de l’Ouergha est riche en céréales, les montagnes du Riff contiennent des mines, du fer, du cuivre. La bande des pirates du Maroc et de l’Algérie convoitait ces richesses.

Ce n’était pas assez pour les actionnaires des Banques d’avoir exproprié et asservi les habitants des plaines. Il leur fallait agrandir encore leurs possessions.

En avril 1925, ils commencèrent l’offensive contre des tribus qui, sans eux, vivaient libres, en paix. Ils avaient compté sans la résistance de nos frères. Depuis plus d’un an, les généraux français les plus célèbres, toute la force de l’armée française avec ses tanks, ses canons lourds et ses gaz, a échoué contre les pentes du Riff. L’armée française a perdu des milliers de jeunes hommes, sacrifiés par leurs bourgeois.

Ils en sont réduits aujourd’hui à négocier avec Abd-el-Krim qu’hier ils ne voulaient pas reconnaître, les conditions d’un armistice pour recommencer leur offensive. Ils cherchent à prendre par la ruse ce qu’ils n’ont pu avoir par la force.

En dépit, leurs généraux ont subi échec sur échec. Ils n’ont pas craint de bombarder Damas, une des villes célèbres du monde musulman.

Les bourgeois ont besoin des richesses de tout notre sol. Ils sont insatiables parce que leur besoin de profits les pousse sans cesse en avant. Tant pis si tombent pour cela les ouvriers et les paysans de France ou les montagnards du Riff. Un ouvrier, un arabe, est-ce que cela compte ?

Pourtant, les ouvriers français commencent à se mettre en travers. Le 12 octobre dernier, ils ont fait dans toute la France la grève, sous la conduite du Parti Communiste et des syndicats unitaires pour obliger leurs gouvernants à faire la paix, à reconnaître l’indépendance du Riff. Ce jour-là, en plus d’un coin, les travailleurs coloniaux ont abandonné les usines avec leurs camarades de la métropole. Le 1er Mai, il faudra recommencer. Les bourgeois jouent à Oujda la comédie de la paix. Nous devons protester plus que jamais contre l’assassinat de nos frères. On essaiera de nous dresser contre Abd-el-Krim, de nous le montrer comme un rogui qui lutte contre nous. On nous vantera les bienfaits de la civilisation française en Afrique du Nord.

Camarades, pas un de vous ne s’y laissera prendre. Les bourgeois qui exploitent l’Afrique du Nord, ceux qui veulent écraser les Marocains du Riff, sont les mêmes qui vous volent votre travail, se servent de vos bras pour avoir de la main-d’œuvre à bon marché. La lutte que nous menons à l’usine, c’est la même que la lutte de nos frères du Riff et de Syrie. Un grand parti la mène, c’est le Parti Communiste, qui réclame la paix immédiate et l’indépendance des colonies.

Le 1er Mai, tous les travailleurs coloniaux feront grève contre les guerres du Riff et de Syrie, pour l’indépendance complète des colonies.

ABBES EL MARRAKCHI