Article d’Abdelaziz Menouer alias El Djazaïri paru dans Al-Raïat Al-Hamra, n° 4, mai-juin 1927 ; suivi de « Les charognards » par Dj’ha.

A celle du 1er Mai ils furent particulièrement nombreux et l’on peut remarquer leurs pancartes avec l’inscription « A bas l’Indigénat ».
Le 19 Mai, au Mur des Fédérés, un groupe imposant portant une superbe couronne ornée d’inscriptions arabes, fut chaleureusement ovationné par des dizaines de milliers de prolétaires parisiens.
LE COLONIALISME AFFAMEUR
Quand les sauterelles se sont abattues sur un champ : il est rasé. Mais les sauterelles ne viennent pas tous les ans, en Afrique du Nord. Le fléau permanent, c’est la colonisation.
Depuis que l’impérialisme français s’est installé en Algérie, en Tunisie et au Maroc les indigènes ne connaissent que famine et désolation. La disette devient une calamité chronique, un attribut inséparable de la domination. Cette année, particulièrement, les Nord-Africains n’en ont jamais connu de plus affreuse.
Nous l’avions prévue depuis des mois et nous avions somme le gouvernement d’y parer ; mais rien encore n’a été sérieusement fait. Les Arabes meurent par milliers sans que la presse pourrie ne laisse transpirer l’écho de leurs gémissements, ni exige pour eux une aide immédiate. Il est vrai que des gouverneurs, des ministres se déplacent à grand fracas et couvrent de leurs discours violents et anti-communistes les râles des agonisants.
L’Afrique du Nord, fut, depuis l’époque carthaginoise, le grenier de l’Europe ; elle ne manqua jamais de blé.
Et l’occupation de l’Algérie, il faut le rappeler, fut causée par l’agression brutale de la France mercantile d’alors qui, reniant une dette de 2 millions – montant d’une fourniture de blé faite par la Régence à Napoléon 1er et que tous ses successeurs avaient solennellement promis de payer – avait trouvé ce moyen malhonnête et criminel pour passer l’éponge sur l’ardoise et s’approprier un pays si riche en céréales.
Aujourd’hui, elle pense célébrer le centenaire de son occupation « civilisatrice ». Elle a entrepris, paraît-il dans la colonie, des travaux éblouissants, mais qu’a-t-elle réalisé pour les indigènes ? Où sont les barrages, les silos, les abris pour les bestiaux ? Où sont les prêts pour les cultivateurs et toutes les améliorations promises ? Rien ! Seulement des impôts accablants, l’usure, l’expropriation, la main basse sur la récolte et le bétail pour la spéculation et l’exportation sans souci du lendemain. Car, l’impérialisme sait que la culture des céréales comme l’élevage sont presque exclusivement pratiqués par les indigènes. Si la récolte des céréales est détruite, si le bétail crève, on s’en moque, seul l’indigène est frappé, seul il est dépouillé et c’est surtout vers sa paupérisation que tend toute la politique colonialiste française.
Devant le cataclysme effroyable de cette année, nous seuls avions jeté le cri d’alarme. Les impérialistes déforment notre désir de solidarité envers les indigènes, et bassement prétextent que notre action ne poursuit qu’un but de propagande. De misérables journalistes stipendiés, comme ce Jean Renaud de « Paris-Midi », entonnent la scie de cet idiot de Sarraut « le communisme voilà l’ennemi », mais ne soufflent mot sur la situation des affamés ni sur les secours qui leur sont dus.
Puisque ces messieurs trouvent que c’est seulement notre agitation qui soulève les indigènes, nous pourrions leur indiquer les moyens capables d’enrayer notre propagande. Mais ils ne les appliqueront que par la force.
Nous avons exigé, dès l’apparition du fléau les mesures immédiates suivantes :
Secours non remboursables en argent et en nature aux affamés. Service médical sérieux – le typhus étant inséparable de la famine – semences gratuites, exonération des impôts, réduction de ceux qui existent et pèsent lourdement sur le fellah, prélèvement sur les bénéfices scandaleux des exploitations capitalistes et des banques.
Nous demandions aussi l’ouverture de chantiers pour parer au chômage, mais nous exigeons que ces travaux soient utiles aux indigènes : construction d’abris pour leurs troupeaux et réserves de fourrage, silos, barrages, voies de communications, etc … , et nous exigeons que la misère des ventres creux ne soit pas encore une source d’exploitation ; les 8 heures sur tous les chantiers, salaire égal au salaire moyen. Tels sont nos mots d’ordre. Nous savons que le colonialisme ne les appliquera que contraint par l’organisation et la volonté combative des indigènes unis aux travailleurs révolutionnaires européens de l’Afrique du Nord et de la Métropole.
Nous nous emploierons de toutes nos forces à leur réalisation et ni les hurlements d’un Sarraut, ni la répression d’un Viollette ne nous arrêteront dans cette tâche.
EL DJAZAIRI.

LES CHAROGNARDS
Les Bénis-Oui-Oui continuent leurs méfaits. Je veux parler des élus indigènes, des Caïds, des Aghas, des Bach-Aghas.
Ces traîtres connaissent pertinemment dans quelle misère sont les indigènes, ils entendent chaque jour leurs plaintes, et la voix de leur colère. Mais ils s’en moquent. Eux, les gavés, qui vivent de la sueur et du sang de leurs pères, ont tout intérêt à ce que l’impérialisme français reste en Algérie.
Dans toutes les cérémonies et ripailles officielles, ces paquets de chair, pavoisés de rouge, de dorure, et de quincaillerie, sont prêts à répéter les mêmes louanges, les mêmes mensonges sur la générosité du conquérant, sur sa magnanimité, sa bonté et autres foutaises qui, souffleur du gouvernement général, leur murmure à l’oreille. Dans les fumées du méchoui et de l’alcool on est prodigue d’accolades, tandis que dehors retentissent les coups de trique des administrateurs, les râles des affamés.
Epinglons le nom de quelques-uns de ces vendus qui firent maintes courbettes au sinistre Sarraut, lors de sa tournée en Algérie. Suivons-les.
Alger. – A l’amirauté Bentami, Zerrouk Mahieddine et tous les cireurs de bottes du proconsul Viollette, donnèrent un coup de brosse de bienvenue au petit toulousain.
Constantine. – A l’arrivée : coups de langue sur le derrière du ministre par Ben Badis, délégué financier. A la Medersa, salamaleks de Moussa, conseiller municipal. A la Mairie, discours massue du ministre. « La colonisation française n’est pas mercantile mais essentiellement humanitaire » (sic), etc … Le cheptel indigène, au garde à vous, répond … « Oui ! » Il ne saurait exister de droit d’opinion !… , etc … Mêmes approbations. Oui ! Oui ! Le ministre a fini de parler. Applaudissez figurants. Et, les bœufs du comice agricole, la cravate de la Légion d’honneur au cou, l’énorme crachat pendu comme un clocheton, ils battent frénétiquement des pattes. Morinaud, le négrier, embrasse le caïd Ben Lefgoun ahuri.
Biskra. – Voyage classique chez le meilleur des hébergeurs, le Bach Agha des Zibans, Bou Aziz Ben Gana. Méchoui, gâteau de miel, danse du ventre par les Ouleds Naïls, champagne, derviches Aïssaouas, se passant des fers rouges sur la langue, Zaouïas Mozabites et Malékites, grand pavois d’étendards sacrés des confrères. Mangeaille et prostitution ; fétichisme et fanatisme.
Le sadisme du radical Sarraut en est assouvi. Sisbane, délégué financier, entonna le couplet. « M. Viollette, dont la politique est faite de justice et de bonté, etc … , la France est juste … , etc. » Quelle puanteur ! Ben Gana, le tenancier de la boîte, reçoit, à chacune des réceptions qu’il donne, une décoration. Il en est couvert jusqu’au bas du ventre. Ses visiteurs de marque récompensent son orgueil de cette façon ; c’est bien plus chic que d’écrire son nom au mur … comme dans les w.-c. Départ. – « Au revoir M. le Ministre. La France est généreuse, etc … »
Bône. – Ben Yacoub, un féodal, exalte les bienfaits, etc … Fidélité des indigènes pour leur seconde patrie, etc … Même rengaine avec le colonel Cadi. « Au nom des indigènes … etc … , dévouement à la France patrie si généreuse, aux institutions si belles. » Bravo ! la mise en scène est parfaite.
Alger. – Retour. Encore un gueuleton devant le Conseil général, répétition du discours massue. « Les communistes … La tutelle de la France est bienveillante, etc … » Saïah Si Henni, Salah Ahmed, délégués financiers approuvent. Départ pour Oran.
Ste-Barbe du Tlébat. – Les bœufs sont la pour voir le train ministériel. Laribi Ahmed, Taleb Abdelselem, conseillers généraux, Ghoulamallah, délégué financier, sont même montés dans un compartiment et se joignent au convoi. Salamaleks.
Oran. – Goum de caïds chamarrés, bridés, éperonnés, respectueux et empressés. L’atmosphère est cependant pesante, on est au pays de la désolation. Pour la forme, on évoque la famine, le lugubre bilan des pertes, les régions dévastées. Murmures du ministre, mais qu’importe au représentant de l’impérialisme français responsable du cataclysme, la vie des milliers d’indigènes qui meurent de faim ; il n’a pas à les voir. La France est généreuse, nom de Dieu ! Le Communisme, voilà l’ennemi ! hurle l’empoisonneur Sarraut avant de s’embarquer. Les charognards indigènes : Elus, Caïds, Aghas, Bach Aghas, comme des corbeaux croassent : « Oui, M. le Ministre ! » Et de leur bec crochu d’oiseaux de proie, ils continuent à déchirer la chair des mesquines et se gavent de leur sang.
DJ’HA.


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