Article signé An-Nassih paru en trois parties dans Alger Républicain, 26 novembre 1938, 3 décembre 1938 et 10 décembre 1938

Dans son ensemble, la question de la musulmane ne fut qu’esquissée dans ses cadres fondamentaux ; les détails furent ajoutés par les khalifes, par les jurisconsultes de l’époque arabe, après la mort du Prophète.
Un des vestiges de cette esquisse, triste épave du passé défunt, sont le voile et la réclusion. Deux traditions quelque peu curieuses, qui firent verser beaucoup d’encre, délier bien des langues, et qui restent, malgré leur histoire livresque, confuses pour le public occidental et une partie du public musulman contemporain.
On s’élève encore maintenant contre ces restes de civilisation primitive, au nom des droits humanitaires du monde civilisé. On s’acharne à démontrer la bizarrerie d’une telle mode vestimentaire. On assiste à la disparition de ce voile, en plusieurs pays, à son maintien dans les autres.
Quel est l’historique du voile ?
« Aïcha, jeune femme encore, étant allée chercher de l’eau, rencontra sur son chemin un individu qui l’offensa par de méchants propos en l’air. A son retour, elle conta sa mésaventure, non sans de cuisants remords, à son époux, qui lui ordonna de se voiler afin de ne plus essuyer pareille ignominie.
Aussi Dieu dit-il à son envoyé : « Commande aux femmes qui croient de baisser les yeux et d’observer la continence, de ne laisser voir de leurs ornements que ce qui est extérieur … »
« Ô prophète, prescris à tes femmes, à tes filles et aux femmes des croyants de laisser tomber un voile jusqu’en bas ».
Aussi les femmes du prophète se couvrirent-elles la chevelure, le visage, les mains, ce dont il était question à cette époque là.
Qu’on l’ait appelé Litham, Bourkou, Yachmag, il ne disparut point. L’usage en fit modifier la grandeur, le système subsista, en vertu de ce commandement divin.
On raconte, d’après l’histoire, qu’au temps d’Ibn Toumert pour annihiler la tactique de l’ennemi venant faire une razzia dans leur contrée, les gens d’une tribu s’étaient voilés et avaient pris le linge féminin.
Cet incident resta dans les coutumes de cette contrée, comme mode, à tel point qu’Ibn Toumert a condamné de mort tout individu enfreignant sa décision.
Quant au phénomène de la réclusion, il n’a pas été seulement provoqué par le facteur religieux ; il est aussi le résultat de mœurs et de distinction des classes. On l’attribue également à l’influence mysoginique, dit-on, du célèbre guerrier Hamza, compagnon du prophète.
LES HAREMS ET LE VOILE
C’est de là que se formèrent, à travers l’orient mystérieux pour l’occident, qui les appela des prisons, les harems : ce n’étaient que des gynécées ou appartements où se réunissaient les femmes de la maison et les amies invitées à prendre un thé ou café et si en vogue dans la mondanité du XXe siècle …
Ce ne furent donc que des cénacles féminins où la conversation roulait sur des thèmes analogues à ceux d’aujourd’hui. Parfois c’était des représentations féeriques des garden-party féminins ou nul œil indiscret masculin ne troublait et ne voyait ces houris terrestres dans leur intimité.
Néanmoins, la réclusion n’est pas un châtiment, mais un obstacle, ce n’est pas par jalousie que le musulman cache sa femme ; c’est un argument sans base.
Le voile n’est qu’un accident local qui s’est propagé à travers l’Islam et s’est imprégné, enraciné dans les mœurs pour ne plus sortir que par l’effet d’un autre accident.
Le célèbre prof. Gaudefroy-Demombynes l’explique clairement : « Le port du voile parait n’avoir été adopté que par quelques familles qui en faisaient une manifestation aristocratique ».
« Le développement du piétisme sous les Abbassides, transforme une mode en une obligation religieuse ».
En quoi consistait ce voile ? Une Turque cultivée, avant l’avènement de Kemal Atatürk, le dit, après avoir réfuté les allégations occidentales :
« Les Européens n’ont rien à redire sur les principes religieux qui sont sages et logiques, mais s’imaginant la musulmane sous le joug, ils risquent d’amères observations contre l’islamisme ».
« La chariat dit que la couverture de la tête suffit ; cependant, en général, on doit draper le corps de façon à ce que les formes ne soient pas mises en évidence, comme pouvant attirer les regards et exciter les désirs.
« … Le commandement de la loi religieuse ne regarde que la chevelure. Le reste est une question occasionnée par les mœurs et coutumes locales ».
Après une si claire explication sociologique, la question du voile ne se pose plus : c’est un accident local né d’un accident familial.
Encore le prophète ne s’adresse-t-il pas à toutes les femmes mais à ses propres femmes. Ce verset ne concerne que les femmes du Prophète. D’aucuns en reconnaissent aujourd’hui la vraie interprétation.
« Le voile est l’œuvre des mœurs, dit l’un au premier siècle de l’hégire ; le voile et la réclusion des femmes n’eurent d’autre motif, ni d’autre but que de distinguer es classes, dit l’autre ». On raconte même que dans l’ancienne Arabie les hommes d’une exceptionnelle beauté se voilaient le visage, eux aussi, pour leur propre protection, notamment lorsqu’ils se rendaient à des festins ou des foires. Bien plus, le Nigab eut un succès même parmi des chrétiens de Sicile au XI siècle de Hégire.
LA POLYGAMIE
Il est des points sur lesquels on converse bien des fois et qui n’ont de vrai que le faux ou l’ivraie de la vérité. Il faut cependant en parler, car par quoi se distingue le musulman ? disent les diseurs de batisfolles. Par la polygamie. Sujet complexe et simple à la fois. Disons tout d’abord que la polygamie n’est point si générale en Orient qu’on le pense. Il ne faut pas croire que la doctrine de Mohammed ne met point de frein aux plaisirs des sens et qu’elle permet à l’homme de prendre le nombre de femmes que lui suggère son caprice. Il recommande au contraire qu’il est beaucoup mieux de n’avoir qu’une seule épouse.
Mais le Prophète trouve déjà établie la polygamie, enracinée par les forces sociales du pays et facilitée par le climat. Il limite ce nombre de femmes à quatre. De plus, le polygame est astreint à une rigoureuse disposition de loi.
1° Il doit être très aisé, pour entretenir plus d’une femme (que dirait-il aujourd’hui ?).
2° Il doit vaincre la répugnance qu’ont les parents de donner leur fille à un homme déjà marié.
3° Quant aux riches, ils possèdent certes des sérails, mais ne sont pas seuls en Orient ; en Occident, il y en a autant, sous une forme simplement différente.
Remarquons que la polygamie est bien rare en Algérie. Où sont les maris à quatre femmes ? Ils n’existent que dans l’imagination de ceux qui croient encore à l’atavisme impérissable du musulman. Quant à la bigamie, elle disparaît de plus en plus, mais elle aurait sa raison d’être si la première femme est justifiée stérile, inapte à procréer. Pour ne point faire de divorce, le mari la garde cependant sous un régime d’égalité totale.
Le célèbre sociologue Daghestani nous apprend que des chrétiens hauranais sont bigames. Par conséquent, la polygamie n’est pas « made in Algéria ».
POSITION CIVILE DE LA MUSULMANE
Selon la coutume des peuples, le mariage est l’union de doux communautés pour la formation d’une famille. La loi musulmane permet, en ce qui concerne le fait, de voir la future lors de la demande en mariage. Est-ce à dire que l’Islam n’est pas moderne, comme l’affirment les puritains et les ignorants ? Quant au divorce, le droit musulman lui est beaucoup plus juste que tous les codes internationaux.
Le régime de la séparation des biens la fait bénéficier d’un droit très appréciable. Non seulement il lui confère de gérer elle-même ses biens, mais encore de faire commerce en son nom, sans parler des professions libérales auxquelles elle a droit d’aspirer.
Il existe un point où la femme peut faire entendre sa voix ; c’est celui où le mari ne peut subvenir à ses besoins journaliers, s’il est infirme ou impuissant. Elle peut en ce cas provoquer le divorce et le faire par le cadi.
Le Khol’, divorce consenti avec compensation, fournie par la femme ou par un tiers capable de disposer, peut donner de sérieuses garanties à la femme, quand la procédure en est appliquée.
Sans parler du cas où la femme divorcée a une pension alimentaire et le droit d’habitation aux frais du mari, l’Islam, une fois le divorce prononce, lui donne le droit de garde ou Hadana sur le garçon jusqu’à l’époque de puberté et sur la fille jusqu’au moment où cesse l’obligation alimentaire.
En matière successorale, la femme est en vérité plus avantagée que l’homme. Pourquoi ne touche-t-elle que la moitié de la part du garçon ? Simplement parce que la fille, destinée au mariage, n’a aucun frais à sa charge. Le garçon doit se marier, fournir une dot, créer un foyer ; donc, ce qu’il gagne d’un côté il le perd de l’autre.
Hormis ces points capitaux, l’homme et la femme sont sous une égale condition. Ils ont les mêmes droits, les mêmes devoirs.
(A suivre).
AN-NASSIH.

Les Musulmanes célèbres
« La profusion de la science est la meilleure des dévotions. La recherche du savoir est un devoir pour tout musulman et pour toute musulmane ».
Pour prouver que cet avis fut suivi, il n’est pas utile de rappeler les noms des poètes arabes qui illustrent et honorent la littérature arabe.
Que de femmes, écrivains ou poètes, embellissaient l’Islam à son aurore et au temps où florissaient les monarques de Bagdad, de l’Andalousie et maints autres royaumes ; nous relevons les noms à jamais célèbres de :
En Arabie : la reine des femmes de l’univers, Fatima-Ezzohra, petite-fille du Prophète ; Asina, fille de Abou Bekr Essedik.
En Andalousie : Safia chanta ses poésies ; Mariam enseigna l’érudition aux filles de nobles ; Fatma fut une bibliophile avertie ; Lobna fut secrétaire du Khalife ; Fatma fut également directrice d’un établissement scolaire privé.
Zobeïda fonda la première école de filles, qui était fréquentée par plus de 600 élèves. Qui nie l’esprit de critique et l’enseignement contenu dans l’apostrophe d’Aïcha, mère de Abou Abdallah, vaincu par Ferdinand le Catholique et Isabelle (en 1492) : « Pleure maintenant comme une femme un royaume que tu n’as pas su défendre en homme » ?
En Orient, quantité de dames contre lesquelles les hommes les plus vaillants n’oseraient se mesurer dans les tournois littéraires. Quelle grâce ! Quelle suavité dans ces femmes ! Le siècle en est tout parfumé ! Elles le parent de leur superbe éclat et de leurs œuvres éblouissantes.
Plus proche de nous, ne trouvons-nous pas des femmes de talent ?
Mme Aïcha, fille de feu Ismaïl Bacha-Tinûr, qui a composé un diwan (Hiliat Ett’roz), « La Parure brodée », d’une élégance parfaite. On lui doit de nombreux écrits, fruit de son érudition et de son imagination.
Mme Zeineb Fouaz, qui a publié dans les journaux, friands de sa prose, une longue série d’articles, véritables bijoux sertis de pierres fines.
Après ces exemples, on ne peut trouver plus typiques, l’instruction est un fait conforme à la nature, dans un Etat civilisé.
Bien qu’il soit difficile de marquer d’avance la limite où la sagesse veut que les femmes bornent leurs connaissances, on peut dire que chaque esprit doit être instruit, selon son rôle et sa fonction dans l’Etat, mais, aujourd’hui, la femme participe de sa personne à toute la vie sociale du pays, ce pourquoi on veut principalement lui donner une liberté conforme aux plus saines aspirations.
Si la religion est une doctrine associée à des influences sociales, où peut-on trouver ces influences, si ce n’est dans l’ensemble de la vraie culture musulmane ?
La vie sociale d’un peuple doit se régler sur les exemples du passé. Pour cela, ne faut-il pas distinguer la différence des époques des milieux et des classes ?
C’est de cette diversité de types sociaux que l’observateur impartial, sans crainte de froisser ni l’austère théologien, ni le juste sociologue, peut tirer une éducation exemplaire.
La condition civile et intellectuelle
Ce que nous venons de dire ne regarde que les droits légaux que la loi de Mohamed assigne à la femme.
En société et dans la vie courante de la population, elle a un rôle à remplir. L’Islam permet à la femme d’exercer les professions libérales. N’y a-t-il pas des versets du Koran qui le disent ? Nous voyons les sommités appliquer l’intention impartiale du Prophète à l’égard des femmes à qui il donne le devoir d’exercer la magistrature, en droit de propriété.
Il va de soi que lorsqu’il s’agit de châtiment et de peine du talion, elles n’ont pas à intervenir. La sensibilité féminine n’est-elle pas un handicap pour le sévère exercice de la correctionnelle ? Ipso facto elle peut revêtir la robe d’avocat. de juge comme professeur ou institutrice ; elle peut préparer ou former les futures générations d’intellectuelles, vrai noyau social. Pour suppléer convenablement les anciennes matrones elle peut être sage-femme, infirmière, doctoresse pour femme, puisqu’il se trouve encore de nos jours des jaloux.
Voilà une libéralité et une liberté analogue à celles des Françaises.
Cette disgression nous amène à traiter de l’instruction de la musulmane.
On croit généralement que l’Islam est hostile à l’instruction et ami de l’ignorance. C’est un jugement transmis depuis Montaigne, par Pascal, jusqu’à nos jours. L’ignorance de l’Arabe est leur seule excuse.
Le Prophète s’est adressé aussi bien aux hommes qu’aux femmes pour l’instruction et qui dit instruction dit évolution. L’instruction était même considérée comme une obligation rituelle, comme une prière ou un acte de foi.
Donner à la femme une éducation plus en rapport avec celle de l’homme, lui permettre d’être belle … non seulement par la gracieuse faiblesse de son sexe, mais encore par la valeur positive de sa personne, pour qu’il puisse y avoir entre elle et l’homme l’entente parfaite de leurs cœurs, de leurs âmes, de leurs esprits … Telle a été, sans cesse, la préoccupation des temps passés de l’Islam.
L’Egyptienne
En Egypte, la musulmane s’est émancipée. Mais, contrairement à ce qui se passa chez les chrétiens d’Orient, l’Egypte basa son féminisme sur l’Islam originel.
Le Parti Féministe Egyptien a songé non seulement à celle qui a évolué et a réclamé ses droits à la vie, à celle qui a défendu le féminisme avec ardeur, mais encore à celle qui n’avait aucun moyen pour le faire et qui travaillait dans les champs. Pour la « fellaha », ce parti a créé et appliqué une organisation merveilleuse.
Au sein de ce parti, des éléments féminins, dont le rôle social fut satisfaisant, nous relevons le nom de personnalités fort illustres :
Mme Doria Fahmy, professeur à la Faculté des Lettres ;
Mme Zineb Fouad, présidente du Comité de la censure cinématographique ;
Mle Naïma El Ayoubi, inspectrice au Bureau du travail.
Malgré ces efforts, malgré la présence de ces intellectuelles, malgré l’organisation sociale inaccessible à notre Algérienne, cette émancipation subit des conséquences désastreuses ; qu’il me soit permis de citer quelques observations :
« Sans transition et sans retenue, le scandale des multiples divorces, des promiscuités sur les plages, des danses les plus hardies, et des boissons les moins féminines, l’insouciance à l’égard des enfants et du foyer, le gaspillage de la fortune en frivolités, la légèreté incroyable bref, l’immoralité à la pire mode d’Occident, ont provoqué contre les jeunes femmes du high-life moderne une vigoureuse contre-attaque de l’Islam conservateur et puritain ».
(A suivre).
AN-NASSIH.

La Turque
On a souvent songé à l’émancipation grandiose de la Turquie. En effet, à l’avènement de Kemal Atatürk, tout changea, tout se modernisa. Est-ce que la religion a perdu de son essence primitive ? N’existe-t-il pas dans les universités des ulémas, des savants, qui ont pleinement approuvé les réformes de Atatürk ? Certes, l’Islam est moderne. Ce changement se fit brusquement ; cette cascade de modernisation se fit comme sous l’animation d’une baguette magique. Pourquoi? Le Prophète institua certaines traditions, disions-nous, brusquement. Je n’ai pas la prétention de comparer à notre Prophète le président de la République turque ; je ne veux qu’expliquer, rapprocher en quelque sorte les deux causes brusques, violentes …
Dans une société, d’apparence homogène, oppressée sous le règne d’Abd-ul-Hamid, cette évolution était en fermentation. Un homme génial apparaît et se met au pouvoir malgré des résistances. La vie de tout un peuple se bouleversa. Imaginez le sens de leur hymne de délivrance. N’est-ce pas la joie de tous les cœurs oppressés ?
Mais Kemal Atatürk ne laissa pas en abandon une société dont il avait la responsabilité. Il appliqua aussitôt un code social, rigoureux et inaccessible à notre société.
Tout est contrôlé ; on n’admet ni faveur, ni exception. Voilà dans quelles conditions se firent l’abolition du voile et l’émancipation féminine.
L’Algérienne
Pour l’Algérienne, l’émancipation n’est guère possible ; bien que le voile ne soit pas prescrit par l’Islam, que la musulmane ne soit tenue de garder le logis que par le bon vouloir du mari, du père ou de la mère, qu’elle aspire à une liberté analogue à celle de l’Occidentale, cette double émancipation n’est ni immédiate, ni pressante.
Nous ne devons imiter ni les Turcs, ni les Egyptiens. Chaque groupe de musulmans a évolué selon sa formation ethnique. Nous pouvons envisager une émancipation algérienne dans le cadre mahométan, c’est-à-dire soit une émancipation morale, soit une émancipation totale – matérielle et morale – ce qui est prématuré.
Dans la ville – Alger, par exemple – il y a deux catégories de musulmanes :
1) L’aristocrate, qui évolue dans le sens occidental :
a) Evolution vestimentaire : il n’y a que le haïk et le voile qui les distinguent de l’Européenne ;
b) Evolution intellectuelle : instruction en français et en arabe. Niveau intellectuel très élevé ;
c) Evolution sociale : initiatives privées pour la bienfaisance ; participation à des œuvres – mais restreinte encore ; fréquentation des cinémas.
2) La musulmane « ouvrière » évolue comme la précédente, avec les mêmes conservations religieuses.
Evolution vestimentaire : même que la précédente ;
Evolution intellectuelle : fréquentation assidue des écoles ; désir de s’instruire ;
Evolution sociale : infiltrations des idées égyptiennes modernes ; sorties peu fréquentes ; aide importante au budget conjugal par travail à l’intérieur.
Conclusion
De temps en temps, on relève la joie des féministes tunisiens ou égyptiens, quand ils nous annoncent le succès de l’évolution féminine dans leurs pays.
On serait presque tenté de les croire.
Naceur Djellouli, journaliste tunisien, est content de souligner les progrès de l’émancipation féminine, de constater avec bonne humeur les efforts des « émancipées », et d’essayer de séduire nos sœurs musulmanes. Certes, l’Islam n’est incompatible ni avec le progrès, ni avec la civilisation. Mais, qu’il me soit permis de citer une partie de l’étude publiée dans Terre d’Islam (sept.-oct. 1936, n° 17, p. 328), par H. Ayrout :
« Sans transition et sans retenue, le scandale des multiples divorces (cf. E.I. T. 1935, p. 275), des promiscuités sur les plages, des danses les plus hardies et des boissons les moins féminines, l’insouciance à l’égard des enfants et du foyer, le gaspillage de la fortune en frivolités, la légèreté incroyable, bref, l’immoralité à la pire mode d’Occident, ont provoqué contre les jeunes femmes du Night-life moderne une vigoureuse contre-attaque de l’Islam conservateur et puritain. Quelques symptômes glanés ici ou là, ces derniers mois :
« Juin : A grand renfort de publicité, une installation balnéaire pour dames seules est inaugurée au bord de la mer, à Sidi-Bichr (banlieue d’Alexandrie) et plusieurs musulmans obligent leurs femmes à ne baigner que sur cette plage.
« Juillet : Le recteur d’Al-Azhar, moderniste pourtant, écrit une lettre ouverte à Nahas Pacha, président du Conseil :
« … Les scandales sont actuellement trop flagrants sur les plages. Le mélange des hommes et des femmes se fait d’une façon que réprouvent les bonnes mœurs et la religion. De ce mélange sont nés des actes par lesquels la vertu, les traditions et la religion sont bafouées. La question de la sauvegarde des bonnes mœurs ne se localise pas seulement sur les plages. L’immoralité règne aussi dans les réunions publiques, dans les rues et les clubs sportifs. Nous sommes dans un pays oriental musulman et bien que nous reconnaissions l’Islam et ses préceptes, nous nous sommes mis en devoir d’imiter les Occidentaux. Malheureusement, nous les avons imités dans les mauvaises choses. »
Et, en guise de conclusion, bien que je sois jeune féministe, je me permettrai de citer ce que prévoyait un savant russe d’avant-guerre, venu à Alger en 1905 (p. 41, Appendice des Actes du XIVe siècle, congrès des orientalistes, Alger, 1905, 1re partie. Paris, Leroux, 1906) :
Discours de Mme Olga de Lébébew, déléguée de la Société russe des études orientales :
« Quant à moi, qui ai toujours été personnellement dévouée à la cause de l’émancipation de la femme musulmane, dans les limites indiquées par leur Prophète, qui a fondé une religion parfaitement compatible avec tous les progrès modernes, sous la condition d’être bien interprétée et comprise avec sincérité – quant à moi, dis-je, je me sens doublement heureuse de me trouver dans cette belle colonie, prolongement de la France …
« … C’est dans ce beau pays que la femme musulmane, si douce et si bien douée, est déjà entrée dans la voie de la civilisation, à la suite de sa sœur aînée d’Europe qu’elle ne tardera pas à égaler.
« Espérons qu’elle aura la sagesse de n’en retenir que les bons exemples, s’efforçant surtout vers son propre développement intellectuel, qui la rendra capable d’élever de bons fils pour la patrie et de vertueuses filles destinées à devenir de ceux-ci les fidèles et intelligentes compagnes. Mais la civilisation est comme une arme à double tranchant : aussi pourrait-elle devenir nuisible – si elle n’était basée sur l’éducation du cœur et sur les principes de la moralité la plus élevée.
« Je souhaite donc à mes sœurs bien-aimées d’Orient, dans l’intérêt de leur propre bonheur, de ne jamais se laisser séduire par les côtés frivoles et vains d’une civilisation trop raffinée, qui ne correspondrait pas à leur idéal et ne leur apporterait, au contraire, que déception et malheur.
« J’exprime enfin le vœu qu’elles aient la sagesse de se tenir dans un juste milieu plus conforme à leurs légitimes aspirations, vers une condition supérieure, afin de toujours mieux remplir sur la terre le rôle de compagne et de consolatrice de l’homme, rôle pour lequel elles ont été créées et qui devrait être le plus noble apanage de la femme, sous toutes les latitudes et dans toutes les civilisations. »
AN-NASSIH.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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