Article de Théodore Staub paru dans L’Etudiant socialiste, organe mensuel de langue française de l’Internationale des étudiants socialistes, huitième année, n° 8, mai 1933

Il est à la mode dans le Parti, et spécialement dans un certain nombre d’organisations de jeunes, comme la F. N. E. S., de faire bon marché de la lutte pour la laïcité.
On parle volontiers du vieillissement de l’attitude de défense de la laïcité. N’est-ce pas, Haver ?
Je voudrais indiquer ici à nos camarades combien cette question est grave, et combien il sera difficile de conquérir au socialisme un prolétariat intoxiqué de religion, de cette religion que nos jeunes semblent ne plus considérer comme « l’opium du peuple ».
Posons bien la question. Il ne s’agit pas pour nous de transformer le parti en une école de libre-pensée. Il ne s’agit pas d’en interdire l’accès aux croyants sincères. Il ne s’agit pas non plus de réclamer à l’école une vague neutralité qui n’oserait pas s’affirmer résolument contre les forces d’oppression intellectuelle contre toutes les forces d’abrutissement. Et certes notre camarade Haver avait raison quand il dénonçait au Congrès de Villeurbanne ces pseudo-laïques bourgeois qui ont supprimé le crucifix des écoles, mais pour le remplacer par le drapeau. Il ne nous faut pas d’une laïcité bourgeoise qui sacrifie les aspirations de l’esprit indépendant sur l’autel de la Patrie, comme on les sacrifiait autrefois sur l’autel de Jéhovah. Il ne nous faut pas non plus d’un anticléricalisme bourgeois qui oublie que si nous avons à attaquer l’Eglise, c’est à cause de son attitude antiprolétarienne et contrerévolutionnaire. Mais il nous faut des anticléricaux prolétariens.
Les preuves de l’attitude de l’Eglise abondent. Mais je ne veux rappeler que la dérobade du catholicisme devant Hitler, l’attitude de l’Eglise obligeant certains évêques à lever les sanctions toutes platoniques qu’ils avaient prises contre les nazis. Inutile, devant cet exemple si récent, d’aller rechercher les encycliques condamnant le socialisme. Les camarades qui déclarent que des catholiques seraient les bienvenus dans nos rangs aiment sans doute beaucoup les coups de pied dans les reins, pour faire des déclarations d’amour à qui les condamne.
Mais c’est surtout à l’Ecole que l’attitude du cléricalisme est dangereuse. Il y a d’abord la pénétration d’éléments davidés dans l’enseignement public, dénoncée par notre camarade Marceau Pivert, dans une brochure que nos socialistes néo-religieux, ou prétendus indifférents à ces questions, feraient bien de méditer.
C’est surtout l’attitude du clergé, concurrençant l’école publique, qu’il faut dénoncer. Je pense qu’après les faits que je tiens à signaler, certains, qui considéraient la laïcité comme un vieux bobard, réfléchiront de nouveau à la question.
Et qu’on ne dise pas, comme le font certains, qu’après tout, entre l’enseignement libre, ainsi nommé par antiphrase, et l’enseignement de la bourgeoisie, il n’y a pas à choisir. Je prétends que c’est là une grossière incompréhension des possibilités que nous offre l’école. Et un seul argument, une constatation d’une évidence indiscutable, prouvera, mieux qu’un discours subtil, qu’il y a à choisir entre les deux enseignements. Il y a dans l’enseignement public un nombre imposant de maîtres socialistes, sans parler des sympathisants. L’enseignement qu’ils donnent ne peut pas ne pas renfermer un reflet de leur état d’esprit. J’entends bien qu’ils ne feront pas aux enfants du socialisme. Ce serait grotesque, maladroit et, au surplus, malhonnête. Mais il restera de leur influence chez l’enfant une haine de la guerre, un culte du travail, une habitude de ne pas se laisser troubler par les préjugés que nous ne trouverons pas chez les enfants élevés à l’école libre.
On nous dit, pour justifier la condamnation qu’on porte sur l’enseignement laïc, qu’il fait assez volontiers du nationalisme. C’est vrai pour certains maîtres, surtout des vieux. Mais nos camarades ont-ils songé une minute à se demander ce qu’on fait dans l’enseignement libre ? Ou bien veut-on nous faire croire que l’enseignement libre n’est pas en même temps nationaliste ? Si c’est ce qu’on veut prétendre, il faudrait essayer d’expliquer comment le sabre et le goupillon auraient divorcé. Il est tellement évident que capitalisme, cléricalisme, nationalisme forment une trinité indivisible, que le capitalisme a besoin d’exalter chez les prolétaires, et l’espoir d’une récompense future, et l’amour ardent d’une Patrie dont pour sa part il se moque bien, à tel point que nous sommes un certain nombre à croire que l’école qui a les préférences du capitalisme, c’est l’école libre. Pour nous démontrer le contraire, il faudrait nous donner une liste de socialistes en fonction dans l’enseignement privé. Ce serait, je crois, assez difficile.
Et précisément, à l’heure actuelle, nous assistons à une offensive du cléricalisme contre la laïcité. Est-ce bien l’heure de déclarer que la laïcité ne nous intéresse pas ?
Il y a une loi, dite Loi Falloux, dont le gouvernement radical avait promis l’abrogation, et qui autorise la création d’écoles d’enseignement secondaire spécial. Pour qu’une de ces écoles puisse être ouverte, il suffit que le directeur soit bachelier. Aucun titre n’est exigible du personnel, et le directeur n’est pas contraint d’exercer dans son école, ni même de résider dans la localité où elle est ouverte. Dans l’ouest, le nombre de ces écoles va sans cesse en croissant. Il y en a actuellement en Loire-Inférieure quatre-vingts. Sur le nombre, il y en a huit où le directeur exerce effectivement. Dix-sept de ces messieurs n’habitent pas la commune où ils « dirigent » une école ! ! ! Parmi ces directeurs, on relève naturellement des noms comme ceux-ci : Monsieur le colonel en retraite Thouraud de Lavigerie, directeur de l’école de Pornichet ; Monsieur le commandant en retraite, Comte de Cacqueray de Valmenier, directeur de l’école libre de La Baule Escoublac ; Monsieur le Comte de Maistre, capitaine démissionnaire, qui dirige l’école de Prinquiau.
Il est assez curieux de voir ces chiffres et ces noms. Maintenant, ajoutons que c’est en général le curé ou le vicaire qui dirige effectivement l’école. A Prinquiau, notamment, le curé, véritable directeur, est aidé par une couturière de cinquante ans, sans titres.
Quel enseignement donne-t-on dans ces écoles ? On peut se le demander, surtout quand on sait que messieurs les calotins, soucieux de ne pas se mesurer aux vulgaires laïcs, ont créé un Certificat d’Etudes Privé, avec deux degrés, l’élémentaire et le supérieur, ce qui ne saurait manquer de faire très bien auprès des populations éblouies, et a tout de suite une autre allure que le vulgaire certificat officiel.
Mais où l’affaire se corse, c’est quand on apprend qu’il n’y a pas longtemps, un décret, rapporté d’ailleurs, grâce à l’intervention de nos amis socialistes, prévoyait que pour postuler aux importantes fonctions de sous-officier de réserve, il serait nécessaire de posséder le certificat d’études officiel ou privé. L’intention des calotins nichés au Ministère de la Guerre était assez nette.
Ainsi donc, nos camarades peuvent voir, par ces exemples, et par des milliers d’autres qu’ils trouvent presque journellement dans notre presse, que l’offensive cléricale ne se ralentit pas. Il serait vraiment trop naïf de supposer que si nous ne faisions pas d’anticléricalisme, le cléricalisme ne nous attaquerait pas. La religion dominante d’un pays est toujours au service de la classe capitaliste. Elle lui prête sa puissance d’abrutissement, qu’il ne faut pas négliger, elle forme aussi une idéologie de soumission qu’elle cherche à infuser aux prolétaires (n’oublions pas en effet le fameux mot : « Esclave, soyez soumis à vos maîtres », base de toute la politique sociale de l’Eglise). Elle détourne vers des régions nébuleuses les espoirs que les exploités pourraient faire reposer sur l’action immédiate. Ainsi, croyons-nous pouvoir dire que la religion est toujours l’opium du peuple et que l’une des plus grandes œuvres qu’a réalisées la Russie des Soviets est de déchristianiser les esprits. Ne perdons pas de vue cet exemple. Il est peut-être temps de réviser la formule actuelle du Parti : « La religion, affaire privée », et de proclamer bien haut que, puisque le sabre, le coffre-fort et le goupillon ont la partie liée, nous les vaincrons en même temps. « L’action socialiste, disait Guesde, est la somme de toutes les actions de libération. »
Nous ne pourrions, sans trahir, cesser d’être antimilitaristes. Nous ne pouvons non plus cesser d’être laïcs. Au contraire, il semble que nous ayons tout à gagner à renforcer notre attitude et à devenir, parce que socialistes, antipatriotes et anticléricaux en même temps qu’anticapitalistes. A l’œuvre donc ; il faut débarrasser les esprits de préjugés religieux comme des préjugés nationaux. La semence socialiste ne peut bien germer que dans un terrain où elle ne risque pas d’être étouffée par des sentiments périmés, mais qui seront puissants, à cause de l’éducation, tant que nous ne nous donnerons pas la peine d’en débarrasser le prolétariat. A l’œuvre, encore une fois ; il faut tuer chez nous et chez les autres tous les sentiments des hommes du passé, patriotisme et religion entre autres, et nous créer une mentalité nouvelle. Nous n’agirons pas en socialistes tant que nous penserons en catholiques ou en patriotes.
Th. STAUB (Nantes).
[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Nedjib SIDI MOUSSA
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.


Vous devez être connecté pour poster un commentaire.