Catégories
presse

Aron Goldenberg : Communisme et religion

Article d’Aron Goldenberg alias Marcel Ollivier paru dans le Bulletin communiste, quatrième année, n° 23, 7 juin 1923

Le gouvernement des Soviets ayant fait exécuter l’évêque Budkievicz pour crime de haute trahison, le cardinal Mercier réclame une croisade de tous les Etats civilisés contre la Russie des Soviets. – Les Journaux.

La question religieuse est l’une des plus graves qui se soient jamais posées devant l’esprit humain. Son histoire, c’est l’histoire de l’humanité elle-même. On comprend donc qu’elle se pose à chaque changement profond qui se produit dans la société.

Qu’est-ce que la religion ? C’est un système de croyances et de rites d’une nature mystique, c’est-à-dire se référant à une vie supérieure à la vie humaine, et dont celle-ci dérive, par filiation ou par création. D’après Durkheim, l’origine et la source de la religion, c’est la société elle-même, dont l’existence, indépendante de la vie humaine, est supérieure à celle-ci, comme la société est supérieure à l’individu. Ainsi, l’évolution des religions ne fait que refléter exactement l’évolution des groupements sociaux eux-mêmes. Le totémisme est le reflet de l’organisation sociale par clans ; le polythéisme, le reflet de l’organisation par tribus ; le monothéisme représente le groupement le plus développé, la nation. La religion, c’est donc la société qui se considère elle-même au travers de Dieu. C’est la société « sublimée », pour employer une expression scientifique, un peu pédante.

Or, quel est le but de la religion, – but non pas conscient, voulu, mais dérivant de sa nature même ? C’est de souder solidement les uns aux autres les divers membres de la société et de les soumettre étroitement à son autorité. Les préceptes religieux ont un caractère sacré ; leur observation s’impose à tous, sous peine des sanctions les plus graves. Toute religion a sa morale, sa philosophie, qui fournissent à tous les membres de la société une réponse à tous les problèmes qui se posent devant eux au cours de leur existence. Toute religion est un lien (en latin, religare signifie : lier) qui s’oppose à la désagrégation morale et matérielle de la société.

On comprend des lors quelle arme formidable la religion représente aux yeux des classes dirigeantes de la société. Elle constitue dans leurs mains un instrument de pouvoir à l’aide duquel elles s’opposent à l’effort de la classe opprimée pour se libérer. En effet, la religion étant le reflet de l’organisation économique de la société, est en même temps une justification de cette organisation même. C’est Dieu lui-même qui l’a créée. Essayer de la détruire est un crime contre la divinité. C’est pourquoi toutes les religions, au début instruments de progrès social, se transforment peu à peu, aux mains des classes dirigeantes de la société, en instruments de conservation, – au besoin, de réaction.

C’est l’histoire même du christianisme.

Né dans la période de décomposition de la société esclavagiste, le christianisme contribua considérablement à en précipiter la chute. Héritier de toutes les philosophies de l’époque précédente, du judaïsme, du stoïcisme, de la religion platonicienne, il fut, dès son apparition dans le monde, un agent de progrès merveilleusement efficace. Il fut le premier à répandre l’idée de la valeur de l’individu, le respect de la personnalité humaine. Le premier, il jeta dans l’air les idées d’égalité, de fraternité, de justice et de charité. S’il ne parvint pas à faire disparaître l’esclavage, il en restreignit les bornes et en adoucit le caractère. Il présida à la genèse de la société féodale, qui fut, quoi qu’on en ait dit, un immense progrès sur la société précédente. Il fut, pendant la « longue nuit du moyen âge », le seul phare lumineux auquel put s’accrocher le regard des hommes, le seul espoir au cœur des opprimes, Il fut, selon l’admirable expression de Jaurès, la chanson qui berça la misère humaine.

Mais, rapidement, son rôle changea. L’évangile d’amour et de lumière devint un facteur d’obscurantisme et de haine. L’auréole qui entourait le front des premiers martyrs de la foi disparut sous l’éclat des bûchers de l’Inquisition. Désormais, tout effort vers le progrès trouva dans l’Eglise un ennemi acharné. La Congrégation de l’Index se proposa d’arrêter la marche en avant de l’humanité.

L’ancien défenseur des pauvres devint le défenseur des riches. Dieu lui-même a voulu que les hommes souffrent sur la terre, pour les mieux préparer à prendre part aux joies divines du paradis. Il faut qu’il y ait des riches pour faire l’aumône aux pauvres, et des pauvres pour recevoir l’aumône des riches. Il faut regarder au-dessous de soi et non au-dessus. Se révolter contre l’ordre établi est un crime contre la société et un péché contre la religion. La morale chrétienne recommande l’humiliation et la résignation à la volonté de Dieu.

On comprend quel auxiliaire admirable la religion, ainsi comprise, devait être pour une classe dont le pouvoir reposait exclusivement sur l’argent. C’est pourquoi la bourgeoisie, d’abord hostile à l’Eglise, s’annexa la religion comme son alliée naturelle. La Révolution française ne fit que continuer l’œuvre entreprise par les rois de France, en achevant de soumettre le « pouvoir spirituel » au « pouvoir temporel », et en faisant de ce pouvoir un moyen de gouvernement.

Dans la société capitaliste, livrée à tous les appétits, à tous les désordres de la concurrence, la religion joue un rôle particulièrement utile comme facteur de cohésion sociale. C’est pourquoi la bourgeoisie, quoiqu’elle fut elle-même détachée de toute croyance religieuse, et qu’elle eût dû pour monter au pouvoir, livrer contre l’Eglise une lutte acharnée, ne fit rien qui put en diminuer l’influence morale. Il faut bien une religion pour le peuple. La séparation de l’Eglise et de l’Etat, en France (sur laquelle la bourgeoisie française tend à revenir aujourd’hui), ne fut pas une atteinte sérieuse à l’influence morale exercée par la religion. Les conquêtes les plus avancées de l’athéisme bourgeois ne vont pas plus loin que la neutralité religieuse de l’Etat. Aller plus loin serait compromettre la sécurité du coffre-fort, dont l’Eglise est actuellement l’un des meilleurs défenseurs.

Ceci pour les pays « démocratiques ». Mais dans les autres pays capitalistes, la religion reste, avec l’appui de l’Etat, la maîtresse incontestée des âmes. C’était particulièrement le cas en Russie, sous l’ancien régime. Là, la religion n’avait pas eu à supporter les attaques qu’elle a supportées partout ailleurs, dans les pays qui ont subi plus ou moins l’influence de la Révolution bourgeoise. L’Eglise russe était le plus sur rempart du tsarisme. La religion jouait, en courbant les âmes, le même rôle que la police. Le prêtre complétait le gendarme.

On le vit bien pendant la guerre. Au moyen âge, l’Eglise maudissait la guerre et la violence. Qui a tué par l’épée périra par l’épée. Elle intervenait entre les combattants pour leur imposer tous les ans la trêve de Dieu. Mais aujourd’hui, l’appel à la bonté et à l’amour s’est transformé en un chant de haine et de meurtre. Pendant toute la durée de la guerre, et dans tous les pays, l’Eglise hurla à la mort, couvrant partout la voix des rares pacifistes qui n’avaient pas oublié la parole du Christ. Tu ne tueras point ! Elle acheva ainsi de se déshonorer en montrant quels liens l’unissaient au capital, fauteur de guerres.

Quelle doit être l’attitude des communistes vis-à-vis de la religion ? Les socialistes de la 2e Internationale avaient compris, depuis longtemps, que la religion était l’ennemi naturel de la classe ouvrière. Mais leur hostilité contre elle n’allait pas, dans le domaine politique, au delà d’une stricte neutralité de l’Etat vis-à-vis de l’Eglise. Comme Bebel, ils considéraient la religion comme une affaire privée (privatsache).

Les communistes doivent se garder de tomber dans une erreur aussi dangereuse. Car la religion n’est pas une affaire privée. C’est une institution dont le caractère de classe est aujourd’hui nettement accusé, malgré les masques grossiers dont elle s’affuble pour tromper les simples et les ignorants. Les communistes doivent livrer à la religion une guerre acharnée. Ils doivent la discréditer, aux yeux de la classe ouvrière et surtout des paysans, comme étant un instrument de domination sociale aux mains des puissances d’argent. Ils doivent montrer que le veau d’or a pénétré dans le Temple et que c’est devant lui que les prêtres font agenouiller les foules. C’est pourquoi lutter contre la religion, c’est en même temps lutter contre le capitalisme dont elle est le soutien moral, tout comme l’armée en est le soutien matériel.

Mais notre lutte contre la religion doit aussi peu ressembler au vieil anticléricalisme bourgeois que notre lutte contre le militarisme ressemble à l’antimilitarisme des anarchistes. Son but, c’est de libérer les masses de l’emprise morale exercée sur elles par l’Eglise. C’est pourquoi elle n’est autre chose qu’un épisode et un aspect de la lutte de classes du prolétariat contre la bourgeoisie.

Que deviendra la religion, dans la société communiste ? Elle disparaîtra comme inutile. Le communisme et la religion sont une contradiction vivante. Dans toute la période de l’Histoire, qui va depuis la naissance des sociétés humaines jusqu’à l’apparition de la société communiste la religion a été l’intermédiaire nécessaire par lequel la société s’est imposée à l’homme. Elle a été, au début, le seul moyen grâce auquel l’homme s’est peu à peu élevé au-dessus du niveau de la brute, est passé de l’animalité à l’humanité. C’est d’elle et sous ses auspices que sont nées la raison et la morale humaines. En ce sens, elle a été un facteur puissant de civilisation, le seul facteur de civilisation pendant l’enfance de l’humanité.

Mais avec l’apparition du communisme, une nouvelle période de l’histoire commence. L’homme, devenu majeur, regarde avec confiance la vie nouvelle qui s’ouvre devant lui.

A quoi sert désormais la religion ? Elle était autrefois un facteur de discipline et de cohésion sociales. Mais, dans la société communiste, la discipline et la cohésion sociales résultent nécessairement de l’effet même des relations qu’elle institue entre ses membres. L’homme n’a plus besoin de Dieu. Et ainsi s’écroule et disparaît tout l’immense appareil qui effrayait et abrutissait les hommes, toute la bondieuserie sacrée, tous les rites, tous les dogmes, toutes les croyances. Il n’y a plus de paradis, plus d’enfer. Il n’y a plus que cette radieuse réalité : la société communiste, l’association fraternelle des hommes, libérés de toute servitude matérielle, intellectuelle ou morale, travaillant dans la joie et dans la paix.

Mais, pour y arriver, un seul moyen : la lutte à mort contre le capitalisme et son appui, la religion. Comme disait Voltaire : Ecrasons l’infâme !

Marcel OLLIVIER.


[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.

Nedjib SIDI MOUSSA