Article signé H. Meins paru dans La Correspondance internationale, 11e année, n° 56, 27 juin 1931

Avec l’incendie des églises et des couvents qui eut lieu les 12 et 13 mai en Espagne, ce pays est entré dans une nouvelle phase de la lutte anticléricale. Bien que les actions des ouvriers, des paysans et des intellectuels d’Espagne portent encore un caractère tout spontané et qu’on ne puisse pas en parler comme des mouvements organisés de masse, elles sont néanmoins l’expression d’un mécontentement croissant des masses travailleuses devant l’attitude amicale gardée par le gouvernement provisoire envers l’Eglise.
La république espagnole non seulement n’a pas mené une lutte sérieuse contre le clergé catholique, au cours des deux mois de son existence, mais a purement et simplement pris celui-ci sous sa protection. Les quelques gestes symboliques, mais d’une portée problématique, comme l’introduction de la liberté de conscience ou l’expulsion de l’archevêque de Tolède, Segura, survenue à la veille des élections à l’Assemblée constituante, ne gênent en rien les droits fondamentaux de l’Eglise catholique et ne doivent être considérés qu’en tant que manœuvres électorales envers les masses en ébullition.
Ces circonstances sont d’une importance d’autant plus décisive que le clergé catholique constituait l’appui le plus important de la monarchie et est, de ce fait, haï des masses populaires.
L’Eglise catholique joue en Espagne un rôle beaucoup plus important que dans les autres pays capitalistes. On est habitué de désigner l’Espagne comme un pays « purement catholique » étant donné que sur ses 22 millions d’habitants, seuls quelques 35.000 n’appartiennent pas à cette Eglise. Cette emprise formidable est le résultat d’une campagne d’oppression qui dure déjà depuis des siècles et a été menée contre le peuple espagnol par les seigneurs féodaux, de concert avec l’Eglise catholique, sous le mot d’ordre de « la guerre pour la foi ».
L’Inquisition cruelle a brûlé vifs environ 35.000 hommes et à envoyé sur les galères ou dans les prisons environ 300.000 autres au cours de son règne de trois siècles et demi. Mais, ce qui a été plus décisif encore c’est que cette action de destruction physique de vies humaines fut accompagnée de la destruction de toute sorte de métiers qui florissaient en Espagne méridionale et de l’appropriation en masse des paysans en faveur des gros propriétaires terriens féodaux et de l’Eglise catholique. A l’heure actuelle, l’Eglise constitue le plus grand propriétaire terrien d’Espagne et emploie sur ses fermes des milliers d’ouvriers agricoles à des salaires de famine.
L’Eglise catholique a su aussi s’adapter à l’évolution capitaliste. Elle a placé ses revenus dans des banques, dans l’industrie et dans la navigation Le seul ordre des Jésuites, par exemple, possède à Madrid la Banco Urquijo avec un capital de 125 millions de pesetas qui contrôle, à son tour, quatre banques provinciales avec un capital total de 85 millions de pesetas. C’est aux mèmes Jésuites qu’appartiennent les tramways de Madrid, la grande compagnie de navigation vers l’Amérique du Sud. La Transatlantica, ainsi qu’un grand nombre de mines. L’Eglise catholique a encore formé des coopératives de crédits à la campagne de façon que le curé du village joue en même temps le rôle d’usurier.
Il n’est donc que très compréhensible qu’à la ville et à la campagne l’ouvrier et le paysan voient dans l’Eglise leur exploiteur direct, qu’une profonde haine de classe se manifeste contre l’Eglise. Cette haine s’est doublée d’une forte attitude antireligieuse s’étendant loin dans la campagne et a donné lieu à une sorte d’espoir messianique en un jour où l’on règlera les comptes avec tous les ennemis de la classe ouvrière. La proclamation de la république bourgeoise sembla rapprocher ce jour. Au cours de ses deux mois d’existence, le gouvernement provisoire a pourtant fait tout son possible pour déraciner cet espoir. C’est pourquoi les ouvriers et les paysans d’Espagne lutteront avec d’autant plus d’acharnement contre les nouveaux protecteurs de l’Eglise si profondément haïe.
Il n’y avait jusqu’ici en Espagne aucun mouvement de masse anticlérical. Il y a un an environ, une Ligue laïque contre le cléricalisme y a été créée sous une direction petite-bourgeoise. Cette Ligue s’appuyait presque exclusivement sur des intellectuels et n’avait d’adhérents ouvriers que dans quelques villes industrielles, à Bilbao notamment. Manquant de toute base ouvrière, déjà par son caractère petit-bourgeois, cette ligue ne pouvait constituer un facteur sérieux dans la lutte contre le cléricalisme. Elle considéra son rôle comme terminé le jour où la république fut proclamée et elle prit l’initiative de sa propre liquidation. Elle proposa au président de sa section locale de Bilbao – qui cumulait aussi le poste de maire de la ville – la dissolution officielle de la ligue, sous prétexte qu’elle était devenue superflue.
Nous ne nous trouvons pas là devant une simple banqueroute de l’anticléricalisme bourgeois, mais à la fois devant l’expression de la peur éprouvée par cette ligue que les adhérents ouvriers puissent passer eux-mêmes à la lutte contre l’Eglise. Et cette peur n’était pas totalement injustifiée, car l’assemblée générale convoquée en vue de la dissolution a décidé, à quelques voix près, la continuation de l’organisation sous le nom de Liga anticlerical revolucionaria (Ligue Révolutionnaire anticléricale). Elle décida aussi la publication d’un appel expliquant aux masses, par une formulation claire et marxiste, les tâches d’un mouvement de masse révolutionnaire et anticlérical.
Nous lisons dans cet appel :
« La Ligue s’engage à employer toutes ses forces pour les revendications suivantes :
Séparation complète de l’Eglise et de l’Etat. Expropriation sans dédommagement de l’Eglise et des différents ordres religieux ; distribution aux paysans pauvres et aux ouvriers agricoles des terres appartenant aux organisations cléricales ; création d’un fonds de soutien pour les ouvriers sans travail, pour les invalides, les malades, etc., provenant de la fortune confisquée à l’Eglise.
Dissolution de l’ordre des Jésuites et de tous autres, et expulsion de leurs adhérents.
Séparation complète de l’Eglise et de l’Ecole. Suppression de l’instruction religieuse ; laïcisation et unification de l’école.
Suppression de toute subvention à l’Eglise par l’Etat.
Encadrement du mouvement anticlérical dans la lutte de classe révolutionnaire des ouvriers d’Espagne.
Propagande de l’athéisme et du marxisme scientifique.
Création d’écoles ouvrières marxistes ; création de cercles culturels, surtout en vue de la liquidation de l’analphabétisme à la campagne.
Organisation du passage à la laïcité en tant que mouvement de masse.
Création d’une organisation anticléricale révolutionnaire de masse des ouvriers, paysans et intellectuels de toute l’Espagne.
L’organisation nouvellement créée poursuit sa lutte en liaison étroite avec le mouvement international de l’anticléricalisme révolutionnaire. Elle décide son adhésion à l’Internationale prolétarienne des libres penseurs ayant son siège à Berlin. »
En peu de semaines, la Ligue révolutionnaire anticléricale a su former un grand nombre de sections locales, notamment à Madrid, Séville, Cordoue et Grenade. Les camarades espagnols se mettent avec un grand enthousiasme à l’édification de leur organisation espérant pouvoir organiser dans deux ou trois mois un congrès national pour l’unification et le renforcement de la jeune organisation. Les conditions objectives pour leur travail étant particulièrement favorables, on peut espérer que la Ligue révolutionnaire anticléricale se développera très vite vers une véritable organisation de masse.
C’est la tâche de l’Internationale prolétarienne des libres penseurs de soutenir de toutes ses forces l’activité de sa nouvelle section.
Par H. MEINS (Berlin)
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Nedjib SIDI MOUSSA
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