Article paru dans Le Libertaire, quarante-troisième année, quatrième série, n° 626, 3 novembre 1938

AU cours de la propagande antifasciste qui s’effectue au sein des pays démocratiques, on fait presque uniquement allusion à des faits qui se sont produits, des événements qui se sont déroulés dans les nations dites totalitaires. Pourtant, certains modes de comportement, certaines méthodes de domination, pouvant être constatés dans des régions qui dépendent des Etats démocratiques, dans les contrées coloniales assujetties à ces dignes pays dispensateurs de haute liberté, peuvent être considérés raisonnablement comme des procédés du plus pur, du plus net style fasciste. De cela, soit qu’on l’ignore, soit que l’on feigne de l’ignorer, l’on ne parle pas, ou si peu !
Des formes typiques d’oppression sans frein, d’exploitation sans limite, peuvent être signalées ici et là, sur les terres coloniales de France, d’Angleterre ou des Etats-Unis, de Hollande ou de Belgique. L’on y peut rencontrer tout ce qui caractérise vraiment un régime fasciste : une volonté de soumission complète des travailleurs à leurs maîtres, une autorité quasi-totale des pouvoirs politiques, l’absence de liberté de réunion, d’expression, l’interdiction des organisations ouvrières, les travaux obligatoires, et l’arrestation arbitraire des adversaires politiques sans que l’on daigne même porter contre eux une quelconque accusation, et les camps de concentration, et les persécutions de races que l’on déclare inférieures …
Quelques faits, révélés par le journal britannique The New Leader, apporteront, en ce qui concerne l’Angleterre, d’intéressantes précisions sur le fascisme colonial des pays démocratiques.
Eu Arabie du Sud, au début de 1937, l’Angleterre adjoignit à son territoire 100.000 milles carrés, encore que la population s’y opposât, et que ceci fut contraire aux anciens traités et ne cadrât point avec certaines déclarations à la Chambre des Communes. La raison de la mainmise anglaise sur cette région ? Du pétrole y avait été trouvé, et des concessions, déjà, venaient d’être données à une société … Les habitants insoumis furent pacifiés par l’aviation de bombardement !…
Aux Antilles anglaises, en cas de grève, les ouvriers sont chassés de leurs demeures, lesquelles appartiennent en général aux industriels. En 1937, lors de la grève des entreprises pétrolifères, les réunions publiques furent interdites, des dirigeants ouvriers arrêtés, la presse soumise à la censure ; on constitua un corps de volontaires des classes moyennes. Des villages ayant été cernés leurs maisons furent perquisitionnées. On voulut placer les syndicats sous le contrôle du gouvernement. Sir Murchison Fletcher, gouverneur de Trinidad, ayant reconnu, dans un de ses discours, que les ouvriers étaient insuffisamment nourris, fut remplacé, à la suite d’une intervention à la Chambre des Lords par le duc de Montrose, président des « Trinidad Leaseholds », l’une des sociétés pétrolières des Antilles.
Dans une ville sud-africaine, un ouvrier noir est en contravention s’il ne dispose pas d’un passeport établissant qu’il est au service d’un blanc. Il doit pouvoir produire une carte d’identité, un permis de séjour, un passeport, un passeport spécial pour la journée, un passeport spécial pour la nuit, un passeport de déplacement, un passeport-récépissé d’impôts, un passeport d’exemption, un permis de journalier, etc … En tout, douze pièces ! Au Kenya, les indigènes furent chassés des terres les plus fertiles ; qui plus est, les autorités anglaises vont créer, sur les hauts-plateaux, des « réserves blanches » interdites aux nègres. Un projet de loi faisant passer de 180 à 270 les jours de travaux forcés à exécuter par les indigènes, a été déposé. Toutes les organisations ouvrières des indigènes, ainsi que la « Kikuyu Central Association », qui visait à la défense des droits de ceux-ci, furent déclarées illégales.
Si en Afrique méridionale et dans l’Afrique de l’Est, les indigènes furent relégués en des réserves infertiles, dans l’Ouest – Côte-d’Or et Nigérie du Sud en particulier – on leur laissa leurs terres, mais ils étaient obligés de vendre leurs produits sur des marchés aux mains de capitalistes qui imposaient des prix effroyablement bas. Durant l’année 1929, trente mille femmes travaillant dans l’exploitation de l’huile de palmier en Nigérie, s’étant rassemblées pour protester contre des impôts trop élevés et les escroqueries auxquelles les soumettait leur compagnie, furent dispersées à coups de mitrailleuses ; 80 furent tuées et 87 blessées. En 1930, les mineurs de l’Ariston Mine Co, qui ne voulaient pas accepter le remplacement du paiement mensuel des salaires par un paiement trimestriel, se mirent en grève. Les européens de la mine formèrent alors une troupe armée et, dans un village où les mineurs organisaient un meeting, ouvrirent le feu, en tuant 5 et en blessant 10. Dans la Sierra Leone, les paysans d’un district étant menacés de famine, leur chef demanda le partage à leur profit de terrains dénommés Domaines de la Couronne. Une émeute qui se produisit, en raison de l’attitude des autorités, fut le prétexte d’une répression implacable exercée par la troupe.
Des méfaits du fascisme colonial, les ouvriers des métropoles (en particulier de Grande-Bretagne), s’inquiètent, en vérité, fort peu. Cette indifférence provient, certes, pour une part, de l’ignorance d’agissements tels que ceux relatés ci-dessus, mais aussi, et bien plus encore, de sentiments nationalistes, racistes, d’une sorte d’égoïsme borné, incompréhensif. L’oppression infligée aux races de couleur ? En quoi cela pourrait-il les gêner, eux, les Blancs ? fussent-ils ouvriers ! Ils n’ont en rien compris que le fascisme colonial procède d’un esprit qui maintient, par ailleurs, jalousement, leur propre exploitation, et, demain, les poussera aux charniers impérialistes.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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