Article de Claude Bourdet paru dans L’Observateur, sixième année, n° 279, 15 septembre 1955

MERCREDI 7 septembre, tard dans la soirée, les collaborateurs du ministre de l’Intérieur protestaient vivement auprès de nous contre mon article intitulé « Ne lancez pas le contingent dans votre guerre », imprimé quelques heures plus tôt. Ils mettaient en cause une phrase dénonçant la répression collective. « Il n’y a pas d’Oradours, pas de fusillades collectives », disaient-ils. Je leur exprimai ma conviction, fondée sur des témoignages auxquels j’attachais foi. On me répliqua : « Quand on bombarde les mechtas par représailles, on en fait sortir tous les habitants ; si certains y restent, c’est qu’ils ont la conscience chargée ». L’argument me parut faible ; il y a la peur du côté des habitants, la passion du côté des forces de répression ; les choses ne se passent pas avec cette rigueur. Mon interlocuteur ajouta : « On ne fusille personne sans jugement. En dehors des combats, on n’abat que les fuyards. » Qui ne sait que la phrase : « Un Tel cherchait à s’enfuir, il a été abattu » a été, de tout temps, l’excuse des meurtres de prisonniers par toutes les armées du monde ?
Enfin, je suggérai d’instaurer un débat sur ce drame qui torture trop de consciences, je proposai de donner une publicité complète aux thèses du gouvernement, mais en présentant nos arguments et nos réponses. Peine perdue. Brusquement, le ton s’éleva : « Nous vous saisissons. Les ordres sont donnés ».
Il n’y a pas de représailles collectives ? Sans doute n’a-t-on pas brûlé vivants les habitants des villages. Mais ne jouons pas sur les mots. Penchenier a écrit dans Le Monde du 25 août : « Les troupes, hier mardi, se sont donc trouvées en présence de gourbis abritant uniquement des femmes, des vieillards et des enfants. Je n’ai pas eu, la possibilité de participer à toutes les opérations, mais je puis au moins porter témoignage de celle qui a eu pour objectif la mechta des Carrières Romaines. Une cinquantaine de vieillards, de femmes et d’enfants ont été tues à défaut des mâles qui s’étaient enfuis la nuit précédente. »
Le ministère a démenti, affirmant que les femmes et les jeunes Arabes en question n’avaient pas été tués le mardi 23 août, mais le samedi 20 août, non pas au cours d’une opération de répression, mais pendant une sanglante bataille à laquelle les femmes ont été mêlées soit du fait de leur propre volonté, soit surtout par celle des hors-la-loi.
Penchenier a répondu que le mardi 23 août, au matin, les habitants européens de la région avaient entendu le son d’armes automatiques du côté des Carrières Romaines. Arrivé vers 14 heures 30 sur les lieux, Penchenier décrit ce qu’il a vu : « Parmi les cadavres, j’ai facilement distingué plusieurs enfants de moins de dix ans. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu d’hommes adultes et je vois encore très bien, pour donner quelques exemples, un vieillard et un groupe composé de trois femmes tenant encore leur bébé dans les bras, sans parler des autres habitants éparpillés autour du gourbi. » Constatant l’absence d’odeur, à la rigueur explicable par la fraîcheur du vallon, mais aussi le fait que le sang coagulé était encore rouge, Penchenier dit : « Je crois pouvoir affirmer que si l’opération ne s’est pas déroulée mardi matin, comme tout me le faisait croire, elle n’a pas davantage été menée le samedi à midi » (c’est-à-dire au cours des combats).
Nos lecteurs ont lu, dans notre dernier numéro, les affirmations de notre correspondant de Constantine, Français intègre et sans passion. Nous croyons à son témoignage comme nous croyons à celui du journaliste scrupuleux qu’est Penchenier. Nous détenons d’autres informations d’aussi bonne source. Nous en rassemblons d’autres. Nous les publierons prochainement. Nous ne voulons citer aujourd’hui que ce qui a déjà été publié, ne voulant pas donner à l’arbitraire officiel de nouveaux prétextes de saisie cette fois-ci
Mais est-ce bien seulement à mes affirmations que s’en prenait le ministre de l’Intérieur ? Quelques heures après ma conversation avec les membres de son cabinet, nous prenions la décision de reparaître en nous « censurant » nous-mêmes. Roger Stéphane téléphona alors au cabinet de l’Intérieur : « Pouvons-nous reparaître sans être re-saisis, en supprimant l’article de Bourdet ? – Oui, mais à la condition expresse de supprimer aussi le titre de l’article ainsi que l’extrait de la lettre du groupe de soldats. » Telle fut la réponse de M. Thomas, du cabinet Bourgès-Maunoury. Ce n’était donc pas seulement le contenu de l’article qui était visé ; ce n’était même pas l’article à lui seul ; c’était le fait même que quelqu’un s’élève, en quelques termes que ce soit (la lettre des jeunes était très modérée), contre l’emploi du contingent.
Enfin, il faut se demander si le Monde n’a pas eu raison, en annonçant notre saisie, de sembler la lier aussi à notre article sur Oued-Zem. Au ministère, on ne nous a pas parlé de cet article. Mais sans doute ne pouvait-on officiellement avoir l’air de vouloir empêcher que l’on présente la défense de M. Grandval et l’acte d’accusation des généraux.
De toute façon, l’attitude gouvernementale n’est pas seulement antidémocratique et illégitime, sinon strictement illégale (utilisant cet incroyable pouvoir discrétionnaire qui lui permet de « saisir tout écrit pouvant troubler l’ordre public », pouvoir que n’a jamais utilisé à la légère un gouvernement vraiment démocratique). Cette attitude est, de plus, absurde. A quoi a-t-il servi de se voiler la face devant les réalités vietnamiennes ? A quoi sert-il d’imaginer aujourd’hui que nos jeunes soldats partent la fleur au fusil ?
Il serait difficile au ministre de prétendre que ce numéro de France-Observateur, dont un petit nombre d’exemplaires ont seuls échappé à la saisie, a causé les événements de la gare de Lyon. Mais dans ce numéro, nous avertissions le gouvernement de la probabilité de tels incidents, qui nous paraissaient inévitables encore que nous ne les croyions pas si proches. Que dirait-on d’une peuplade qui molesterait toujours avec rage ceux qui crient « au feu » et croirait ainsi éteindre, par magie, les incendies ?
La haine de toute contradiction a causé la ruine de bien des régimes. Nous sommes scandalisés et atterrés de voir des hommes qui ont, il y a quelques années, lutté avec courage contre une autre vérité d’Etat imiter aujourd’hui les errements qu’ils combattaient hier. Nous avons toujours dit : le fascisme colonial mène au fascisme dans la métropole. Nous en approchons.
Claude BOURDET.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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