Article de Victor Serge alias Victor Stern paru dans La Correspondance internationale, 5e année, n° 63, 20 juin 1925

Les 31 mai et 1er juin, eut lieu à Teplitz une conférence des délégués des organisations prolétariennes de libre-pensée qui aboutit à la fondation de l’Internationale de la libre-pensée prolétarienne. Les organisations suivantes y étaient représentées : les libres-penseurs russes (145.000 adhérents), l’Union des libres-penseurs prolétariens allemands (120.000 adhérents), l’Union des libres-penseurs d’Autriche (100.000 adhérents), Fédérations des organisations des libres-penseurs communistes de Tchécoslovaquie (14.000 adhérents), l’Union prolétarienne des libres-penseurs de Tchécoslovaquie, Organisations des libres-penseurs de Rhénanie et de Westphalie, etc. Les libres-penseurs russes y étaient indirectement representés, leur délegation n’ayant pu arriver à temps à cause des difficultés pour l’obtention des visas. La nouvelle Internationale compte déjà plus de 500.000 adhérents, membres de divers partis ouvriers. Au présidium de l’Internationale ont, entre autres, été élus les camarades Rostovtzev (Leningrad) et Baeran (Prague) ; le professeur Hartwig, de Brunn (sosial-démocrate) fut élu président de l’Internationale et Franzl, de Vienne, (social-démocrate) secrétaire général. Vienne a été désignée comme siège de l’Internationale.
La conférence de Teplitz a été précédée d’un congrès à Vienne où la fondation de l’Internationale fut en principe décidée à la base des thèses suivantes :
L’émancipation des travailleurs ne sera l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes.
(Adresse Inaugurale)1) L’émancipation économique de la classe ouvrière présuppose son émancipation spirituelle.
2) Toute domination de classe s’appuie sur l’état d’esprit arriéré des masses.
3) La classe dirigeante crée sciemment cet état d’esprit arriéré pour maintenir les exploités dans un état d’asservissement.
4) Les forces idéologiques les plus efficaces de la réaction sont la religion et le nationalisme.
5) La religion n’a d’autre but que de détourner le prolétariat de la défense de ses intérêts vitaux.
6) Le nationalisme a pour but de rendre le prolétariat indifférent à ses intérêts internationaux de classe.
7) La religion et le nationalisme sont, par conséquent, alliés du capitalisme, alliés dans l’âme même du prolétariat qui cherche à s’émanciper économiquement du capitalisme.
8) Les organisations cléricales et nationalistes qui s’appuient sur les préjugés religieux et nationalistes des classes, servent les intérêts de la classe dirigeante et, partant, ceux de la réaction.
9) La lutte contre le cléricalisme et le chauvinisme fait partie de la lutte d’émancipation prolétarienne. La révolutionnarisation économique et idéologique sont en corrélation étroite.
10) L’influence des idéologies religieuses diminue, leur disparition est un fait consacré par l’histoire. L’Eglise, si puissante qu’elle puisse paraître, n’est qu’une survivance d’une époque depuis longtemps passée.
11) Le nationalisme, comme phénomène idéologique de l’époque de l’impérialisme et du capitalisme, est également en voie de disparition. Le développement de l’économie mondiale aboutit à la crise de l’impérialisme et à l’internationalisation des masses.
12) L’exploitation n’a pas de religion et elle est internationale. L’exploiteur n’a pas besoin de religion ; il vend aussi à l’ennemi. Mais il veut que l’exploité soit religieux et patriote, c’est-à-dire qu’il ait des idéaux pour lesquels il est prêt à subir la faim et, s’il le faut, à mourir.
13) Les libres-penseurs prolétariens se sont donné comme tâche de faire pénétrer le socialisme dans la conscience du prolétariat. Tant que l’âme de l’ouvrier est corrompue, il ne peut lutter avec toutes ses forces pour son émancipation économique. La libre-pensée fraie le chemin au socialisme : sans révolution idéologique, pas d’émancipation économique possible.
14) L’internationale de la libre-pensée est une branche du grand mouvement socialiste. Son principal but consiste à lutter, par tous les moyens d’éducation du prolétariat sur le terrain de la lutte de classe et le socialisme scientifique, pour la création d’une culture commune qui ne sera pas la propriété d’une classe sociale, mais qui embrassera tous les peuples et toutes les races.
Le congrès de Vienne avait décidé de se mettre en contact avec l’Internationale de Bruxelles qui réunit des libres-penseurs bourgeois et prolétariens, pour l’amener à reconnaitre ses thèses ou à collaborer avec elle.
Les initiateurs de la conférence de Teplitz s’imaginaient que les délégués prendraient seulement connaissance des thèses adoptées à Vienne et qu’ils ne s’occuperaient que de questions techniques et d’organisation. Mais ils comptaient sans nos camarades, qui soumirent les thèses à un examen approfondi et réussirent à faire adopter des modifications de texte très importantes rédigées dans un esprit marxiste. Quelques-unes des thèses rectifiées affirment tout le contraire du texte original.
Sous l’influence de nos camarades, des parties essentielles de la conception léniniste ont été adoptées. Ainsi les thèses nouvelles reconnaissent que la religion peut être considérée par l’Etat comme une chose ne regardant que les particuliers, mais pour un parti prolétarien marxiste elle n’est pas une chose privée. La conférence a reconnu aussi le fait que l’idéologie religieuse ne peut être surmontée que par la suppression du régime capitaliste.
La thèse de Lenine, qui demande que la lutte contre la religion soit subordonnée à la lutte de classe, est également contenue dans les thèses, quoique exprimée en des termes un peu moins précis.
L’article 14 du texte original éveillait l’illusion que la réalisation du socialisme pouvait être obtenue par des armes spirituelles. Le nouveau texte manque encore de clarté, mais il dit expressément que le mouvement de la libre-pensée, tout en étant d’un grand secours pour la lutte de classe. ne constitue pas en lui-même le chemin qui conduit au socialisme.
Voici le texte des nouvelles thèses :
L’émancipation des travailleurs ne sera l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes.
(Karl Marx)1) L’émancipation idéologique de la classe ouvrière présuppose son émancipation économique. Cependant dans la lutte pour l’émancipation économique, l’arme des plus importantes consiste à combattre l’état d’esprit arriéré des ouvriers.
2) La domination de classe du capitalisme s’appuie dans une très forte mesure sur l’état d’esprit arriéré des masses.
3) La classe dirigeante capitaliste crée sciemment cet état d’esprit arriéré pour maintenir les exploités dans un état d’asservissement.
Les articles 4 à 8 sont conservés dans leur texte orignal.
9) Notre lutte contre le cléricalisme et le chauvinisme constitue une partie de la lutte d’émancipation révolutionnaire et doit, par conséquent, lui être subordonnée.
10) L’Eglise, si puissante qu’elle puisse paraître, n’est qu’une survivance d’une époque depuis longtemps disparue et adaptée aux conditions actuelles du régime capitaliste. Les idéologies religieuses actuelles sont, ainsi que le régime capitaliste, condamnées historiquement à disparaître.
11) Le nationalisme, phénomène idéologique de l’époque impérialiste du capitalisme, s’accroît avec l’aggravation des antagonismes impérialistes. Mais, en même temps, s’accroissent également les forces révolutionnaires opposées du prolétariat qui détruiront le capitalisme, l’impérialisme et le nationalisme.
12) L’exploitation est internationale et se sert de la religion comme d’un moyen pour atteindre son but. L’exploiteur n’a pas besoin de religion, il vend aussi a des ennemis et à des partisans d’autres religions. Mais il veut que l’exploité soit religieux et patriote, c’est-à-dire qu’il ait des idéaux pour lesquels il est prêt à subir la faim et, s’il le faut, à mourir.
13) Le mouvement prolétarien des libres-penseurs est une branche du grand mouvement socialiste. Sa tâche particulière consiste à lutter sur le terrain de la lutte de classe révolutionnaire et du socialisme scientifique pour réaliser une culture commune qui ne sera pas la propriété d’une classe sociale, mais qui embrassera tous les peuples et toutes les races. Cette tâche-là, il l’accomplira par la destruction des idéologies religieuses et bourgeoises qui se conservent encore dans l’esprit du prolétariat.
14) Comme le mouvement prolétarien de la libre-pensée se met au service de la lutte d’émancipation prolétarienne, nous demandons, dans l’intérêt de cette lutte de classe, l’appui de chaque parti prolétarien. Chaque parti prolétarien doit lutter pour que la religion soit déclarée chose privée par l’Etat, mais elle ne doit pas être chose privée pour lui. C’est surtout aux chefs et aux fonctionnaires du mouvement prolétarien qu’on doit demander qu’ils se placent entièrement sur le terrain marxiste incompatible avec toute idéologie religieuse.
Nos camarades ont également obtenu un succès en ce qui concerne la collaboration avec l’Internationale de Bruxelles, en faisant adopter à l’unanimité la résolution suivante :
L’internationale des libres-penseurs prolétariens repousse toute collaboration avec des organisations qui n’adoptent pas sans réserves le point de vue purement prolétarien ; elle exige la même ligne de conduite de la part des toutes les organisations affiliées.
La fondation de l’Internationale de la libre-pensée prolétarienne contribuera sans doute à désagréger l’Internationale de Bruxelles et à soustraire de nombreux ouvriers à l’influence de cette organisation, par excellence bourgeoise. Le mouvement de la libre-pensée contribuera aussi à éclairer les ouvriers sur le véritable caractère du réformisme qui mène la lutte contre la religion d’une façon incohérente.
La fondation de l’Internationale de la libre-pensée prolétarienne ne peut être que saluée du point de vue communiste. Nous, communistes, ne pouvons que nous féliciter de la fondation de cette Internationale tout en reconnaissant le danger des déviations petites-bourgeoises auxquelles sont exposés nos camarades qui y participent.
En dépit de ce danger, nous croyons que les partis communistes doivent, par tous les moyens, soutenir la nouvelle Internationale. Ils doivent la critiquer en cas de besoin, mais leur critique, si elle ne se dirige pas contre les représentants de l’idéologie bourgeoise, doit être celle d’amis. Le mouvement de la libre-pensée peut rendre d’excellents services au prolétariat à condition qu’il soit dirigé dans un esprit prolétarien.
La nouvelle Internationale contribuera également à faire connaître la vérité sur la Russie soviétiste. Les ouvriers social-démocrates qui prendront contact avec nos camarades s’apercevront que le parti communiste est tout différent de ce que la presse social-démocrate leur raconte.
Les camarades qui prennent part à l’action de la nouvelle Internationale doivent se rendre compte de la différence existant entre la conception social-démocrate et communiste de la libre-pensée. Le point de vue social-démocrate, d’après lequel le capitalisme peut être supprimé par des armes spirituelles ou par la lutte contre la religion, est une illusion dangereuse et opportuniste et, partant, contre-révolutionnaire. Voilà pourquoi nous la repoussons et la combattons de toutes nos forces.
par VICTOR STERN (Prague)
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Nedjib SIDI MOUSSA
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