Catégories
presse

Joseph Makarovsky : Où va la Jeunesse Ouvrière Juive ?

Article de Joseph Makarovsky dit Jacques paru dans Révolution, n° 8, août 1937

La courte époque libérale des premières années d’après-guerre fut suivie immédiatement d’une vague réactionnaire exacerbée dans le domaine économique et politique dont les masses juives, et surtout la jeunesse, ressentirent plus douloureusement que quiconque les conséquences. Les ouvriers juifs tournèrent des regards pleins d’espérance vers l’exemple glorieux de la révolution d’Octobre en Russie. Dans le pays des Soviets, en même temps que disparaissaient le régime de la propriété privée et les rouages corrompus de l’appareil étatique du Tsarisme, prenaient fin les chicanes administratives sans nombre auxquelles était en but la population juive, prenaient fin les pogroms et l’antisémitisme, du moins dans la vie publique.

La révolution de Février, et à plus forte raison la révolution d’Octobre démolirent d’un seul coup les centaines de décrets anti-juifs accumulés à travers des siècles de domination tsariste. Juridiquement, en U. R. S. S. les juifs étaient devenus libres et égaux aux autres, tandis que le potentiel économique du pays portait en soi les promesses d’un avenir meilleur. Avec une sympathie croissante, les masses juives se tournaient vers l’U. R. S. S., tandis que les meilleurs éléments et surtout la jeune génération rejoignaient les rangs des Partis Communistes et de leurs organisations auxiliaires.

Le chemin du mouvement ouvrier juif dans les pays de l’Est de l’Europe est parsemé d’épines. Depuis sa naissance, il n’a connu que la persécution la plus bestiale. Que ce soit sous l’ancien régime tzariste, en Pologne écrasée sous la botte d’une clique de colonels fascistes, en Roumanie réactionnaire ou en Allemagne hitlérienne, les prisons et les camps de concentration sont toujours pleins de vaillants combattants révolutionnaires juifs. Les meilleurs éléments de la jeunesse ouvrière juive ont passé par cette route.

Il y eut depuis le début, parmi les ouvriers juifs un attachement sans borne qui frise le fanatisme et qui suivit le mouvement communiste même en sa dégénérescence la plus complète d’aujourd’hui.

Mais la politique des zig-zags du stalinisme : la troisième période, la capitulation honteuse en Allemagne, la volte-face du Front Populaire et enfin les derniers procès de Moscou ont été une véritable douche glaciale sur les cerveaux. Dans les rangs des ouvriers juifs organisés et particulièrement parmi la jeunesse elle n’a pu que produire les effets les plus désastreux.

Pour la nouvelle génération d’ouvriers juifs, le stalinisme ne constitue plus depuis longtemps le pôle d’attraction qu’il fut jadis. Les éléments les plus âgés, fatigués par une vie de luttes et de sacrifices et déçus par la politique stalinienne, quittent le mouvement communiste et rentrent dans le vieux parti jadis « social-fasciste », le Bund, affilié à la IIème Internationale. On se rend compte que la grande espérance – la Russie des Soviets – n’a pas apporté ce qu’on attendait d’elle, que le problème juif n’y a pas été résolu selon les aspirations des larges masses.

Dans l’appareil d’état soviétique, dans le Parti, dans les syndicats, parmi le personnel supérieur de l’industrie et de l’agriculture, pas mal de bureaucrates juifs, d’ailleurs, se rendent odieux aux yeux des masses parce qu’ils sont obligés d’exécuter, sous les ordres de la bureaucratie régnante, les besognes les plus viles …

« Le socialisme n’a pas été capable de résoudre la question juive », en ont conclu certaines couches de jeunes travailleurs juifs. L’erreur commise dans cette réflexion est claire. On se fie ici à la phrase vague et vaniteuse de la bureaucratie stalinienne d’après laquelle le socialisme est définitivement réalisé en U. R. S. S. La révolution russe ne pouvait être autre chose que le premier pas vers la révolution mondiale. Mais la bureaucratie conservatrice a transformé la révolution russe en un but en soi, qui a ramené la dégénérescence du premier Etat ouvrier et la ruine de tout ce qu’on pouvait attendre de lui.

Sur la base de l’économie arriérée de la Russie, ce n’est pas seulement le problème juif, mais toutes les autres belles promesses qui n’ont pu être résolues. Ce n’est pas le socialisme qui a failli à sa tâche, mais bien la théorie stalinienne du « socialisme en un seul pays ».

Une bonne partie de la jeunesse juive, à cause de l’inexistence ou de la faiblesse d’un véritable mouvement marxiste-révolutionnaire, est devenue la proie du SIONISME. On ne peut pas, pourtant, mettre en doute les intentions ni les sentiments socialistes qui animent encore les jeunes qui suivent le sionisme. Ce n’est pas pour la première fois, dans l’histoire du mouvement ouvrier, que des prolétaires trompés prennent un chemin opposé à celui de leurs intérêts de classe.

Il est évident que le sionisme, dans les conditions actuelles, peut promettre autre chose que les promesses abstraites du socialisme dans un avenir lointain. Il est exact que la jeunesse ouvrière juive trouve en Palestine un terrain ou elle peut faire valoir son énergie et sa capacité créatrice dans le domaine économique et culturel. Mais cette jeunesse est bercée par une forte dose d’illusions sur la réalisation possible d’un morceau de socialisme en régime capitaliste. Elle oublie que les ouvriers allemands et autrichiens ont créé, eux aussi, tant de belles choses en régime capitaliste, mais qu’il a néanmoins suffi de la première vague de réaction pour balayer en un instant tout ce qui avait été créé en de longues années d’efforts. L’exemple vivant de l’Italie, de la Pologne, de la Chine est encore là pour démontrer que la libération nationale en régime capitaliste n’est qu’un changement de maîtres pour les classes opprimées. Les Etats nouveaux sont acculés à instaurer un régime réactionnaire pour sauver les privilèges de la classe dominante. Les ouvriers italiens, polonais ou chinois qui ont versé leur sang pour une « libération de leur patrie » sont aujourd’hui soumis à une exploitation plus féroce encore sous le knout de la réaction nationale.

Les jeunes ouvriers juifs qui aujourd’hui risquent leur vie pour assécher les marais malsains infectés de malaria seront récompensés, dans le meilleur cas : création d’un état juif indépendant, par la dictature fasciste d’un Jabotinski quelconque.

Tous les efforts pour construire une nouvelle vie sur le volcan des contradictions capitalistes sont vains. La prochaine guerre impérialiste en préparation transformera indubitablement en ruines les belles réalisations actuelles du sionisme.

Tandis que ce qui a l’air, aujourd’hui, d’utopie et d’abstraction, deviendra réalité. Les organisations ouvrières sionistes sombreront dans l’opportunisme le plus plat. Il ne restera à ce moment, à travers le monde, comme en 1914, que des Karl et des Rosa qui poursuivront infatigablement leur travail révolutionnaire. La IVème Internationale surgira des ruines de la IIème et de la IIIème. Tout ce qui restera de sain rejoindra ses rangs. C’est à la IVème Internationale qu’incombera la tâche de détruire le régime capitaliste et de construire le socialisme.

C’est de la révolution socialiste accomplie que surgiront les nouveaux chemins d’une nouvelle vie sur la base du travail et d’une culture supérieure.

Les jeunes travailleurs juifs auront alors seulement la route libre vers la conquête d’une place, dans le monde, qui leur convient.

Sur la base d’une vie productive saine sera construite une culture saine.

Jacques.


[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.

Nedjib SIDI MOUSSA