Georgi Gogelia : Ennemis du socialisme (Choses de Russie)

Article de Georgi Gogelia dit K. Iliachvili paru dans Le Réveil socialiste-anarchiste, n° 125, 8 avril 1905.

Une chose nous attriste profondément, c’est de voir les anarchistes devenir constitutionnalistes et républicains, sous prétexte qu’il est inopportun de parler d’anarchie à l’heure qu’il est en Russie. Ainsi le camarade Jean Grave — on peut le dire puisqu’il ne le cache pas lui-même— a fait imprimer de petites affiches multicolores, où l’on peut lire : « Vive la République russe ! » — « Demandons le rappel de notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg ! »— etc. Que penser d’un anarchiste qui, au moment d’une révolution, commencée après tout par le peuple,se borne à hurler : « Vive la république ! » et ne trouve les moyens de soutenir cette révolution qu’en reniant ses principes ?

Je suis heureux de constater qu’au Réveil on n’ait pas commis cette éternelle faute qui consiste à exalter le modérantisme d’un mouvement. Le camarade G. H., ici même, a souligné quelques traits caractéristiques du mouvement qui agite actuellement la Russie, et fait connaître également le cri d’alarme de : « Guerre aux anarchistes ! » poussé par les partis politiques.

C’est, en effet, le seul cri de ralliement. Nous trouvons logiques les politiciens, russes ou autres, dans leur haine des anarchistes, mais ce qui n’est nullement logique, c’est de voir nos camarades s’associer moralement à ces mangeurs d’anarchistes.

Guerre aux anarchistes !

Et, sous cette appellation, les libéraux et social-démocrates englobent tous ceux qui prennent au sérieux leurs principes socialistes et se déclarent prêts à agir par la parole, par la plume ou par le fait comme socialistes, rien que comme socialistes. En un mot ils visent tous ceux qui n’ont pas foi en un pur changement de forme de gouvernement et enseignent au peuple la nécessité d’une grande révolution, capable de balayer tout le régime actuel et de renouveler ainsi les sources mêmes de la vie russe.

Anarchistes — ceux qui encouragent les paysans à prendre la terre à ceux qui la détiennent actuellement dans leur intérêt exclusif pour la rendre au bénéfice de la communauté, dans la main du « Mir », qui, malgré le désir pieux des social-démocrates, n’est pas encore complètement tué par la fameuse « concentration des capitaux ».

Anarchistes — ceux qui « excitent les paysans » en leur disant que la terre ne doit appartenir qu’à ceux qui la cultivent et qu’il est de leur intérêt et dans l’intérêt même de la révolution, de tenter dès maintenant l’expropriation.

Anarchistes — ceux qui enseignent aux ouvriers la nécessité de la lutte économique, et leur inculquent l’esprit critique toujours nécessaire, mais surtout dans les périodes de bouillonnement révolutionnaire, pour ne pas être dupé, trompé, exploité, pour ne pas faire, comme cela est arrivé trop souvent, de son sang et de sa misère, une révolution pour les autres.

Anarchistes — ceux qui disent aux travailleurs qu’ils constituent une classe à part, dont les intérêts sont irrémédiablement opposés aux intérêts des autres classes, privilégiées de telle sorte qu’il ne peut y avoir communauté d’intérêts entre ces classes, quel que soit le moment historique qu’elles traversent.

Anarchistes — ceux qui prêchent la lutte sans relâche contre la sacro-sainte propriété privée, ceux qui apprennent au peuple que la base de tous les esclavages modernes c’est l’esclavage économique, de même que la base de la puissance politique des classes privilégiées c’est leur puissance économique ; qu’il faut supprimer celle-ci pour anéantir celle-là.

« Guerre à tous ces gens-là ! Guerre à tous ces excitateurs, à tous ces provocateurs ! »

Eh bien, nous autres anarchistes, nous devons être fiers de cette haine manifeste de tous les ennemis des principes socialistes. L’anarchisme est très peu développé en Russie, mais malgré cela, le spectre anarchiste inquiète beaucoup la bourgeoisie russe, chez laquelle se réveille un désir fiévreux d’exploitation et d’enrichissement, comme chez la bourgeoisie française sous la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe.

Les social-démocrates sont inquiets aussi : l’anarchisme, c’est leur éternel cauchemar. Pour les social-démocrates, d’accord sur ce point avec les libéraux, le prolétariat ne doit songer actuellement qu’à des réformes politiques et par conséquent tous ceux nui tentent de l’entraîner au-delà de ce « possible » jouent le rôle de provocateurs.

Ainsi le Vpered (En avant !), organe de la « majorité» du Parti social démocrate, dans son n° 10, fait la déclaration suivante :

C’est maintenant le moment pour le prolétariat socialiste de se mettre à la tête du peuple pour réaliser révolutionnairement son programme-minimum (c’est moi qui souligne), lequel doit devenir l’étendard de la démocratie russe tout entière. Le prolétariat réalisera entièrement ce programme et créera ainsi un fondement pour la lutte socialiste future. Nous répudions comme utopique, comme une provocation inconsciente toute tentative d’imposer au prolétariat un but dont la réalisation est impossible actuellement étant donné les conditions politiques et économiques soit la réalisation du programme-maximum, c’est-à-dire la réalisation du régime socialiste ! Nous expliquerons à l’ouvrier, sans nous lasser, que seulement l’organisation sur le terrain de la lutte de classe des ouvriers des villes et des campagnes constitue une garantie permettant d’espérer la libération du travail du joug du capital. Mais nous répudierons aussi avec mépris les timorés qui regardent autour d eux dans l’espoir de trouver un général ou un sénateur libéral pour lui confier la révolution et se mettre ensuite modestement de côté. Non ! Mettez-vous de côté, vous – les généraux et les sénateurs, vous — les professeurs et les capitalistes. Le prolétariat va de l’avant pour vous édifier votre république bourgeoise, mais il l’édifiera de telle sorte qu’il lui soit facile de la réédifier sur la base socialiste quand l’heure viendra.

Voilà au moins une déclaration qui est claire. Il eu ressort que le prolétariat doit fixer volontairement une borne à la révolution ; il doit l’enserrer dans les limites du programme-minimum, mais comme celui-ci doit devenir l’étendard de la démocratie russe toute entière, il est évident qu’il ne doit contenir rien, absolument rien, qui soit contraire aux intérêts de la bourgeoisie, car la démocratie russe est faite avant tout de la bourgeoisie luttant pour sa dictature sur les classes opprimées. Cela est certain pour quiconque veut réfléchir. Dire que le prolétariat doit se lancer dans la révolution avec un programme minimum, acceptable « par la démocratie toute entière », c’est dire que le prolétariat doit renoncer à servir ses intérêts et se dévouer pour amener dans les mains de la bourgeoisie, fusilleuse et exploiteuse, l’assiette au beurre.

Et que veut dire cette phrase : « Nous répudions comme une provocation inconsciente toute tentative d’imposer au prolétariat, etc. » Il n’y a pas en Russie, il n’y a jamais eu un parti voulant imposer le socialisme au peuple. Ces paroles sont d’autant plus absurdes qu’elles visent les anarchistes et quelques socialistes anti-autoritaires. Or nous n’avons jamais parlé ni dans notre propagande orale, ni dans notre littérature d’une pareille absurdité. Nous avons seulement dit et disons encore que lorsque les deux classes privilégiées : la classe des hauts financiers et féodaux, qui trouve son expression dans l’autocratie, et la bourgeoisie moyenne, qui voudrait avoir sa part au pouvoir, sont brouillées et se mordent à belles dents, alors que cette lutte désorganise le gouvernement, le prolétariat doit profiter de cette situation particulière pour conquérir des avantages pour lui autant qu’il sera possible d’en conquérir.

Nous nous opposons avec toute notre énergie à ce qu’on limite artificiellement la révolution dans l’intérêt de la bourgeoisie grandissante. Nous pensons que dans la guerre que se font actuellement les deux classes bourgeoises, le prolétariat ne doit pas intervenir pour soutenir l’un ou l’autre des combattants, mais qu’il doit marcher comme une classe séparée ayant ses propres intérêts et doit lutter pour le triomphe aussi complet que possible de ces intérêts.

Nous insistons surtout sur la nécessité pour le prolétariat d’attaquer avec toute sa force le principe même de la propriété privée et, pour ce faire, nous sommes partisans d’une action socialiste ayant pour but d’entraîner le peuple sur ce terrain de lutte. Voilà comment nous posons la question.

Et c’est pour cela que nous nous réjouissons de voir les paysans s’insurger contre les féodaux, de les voir non seulement exproprier de leurs terrains les grands propriétaires, mais encore leur reprendre les produits et les machines agricoles. Mais ces faits de « vandalisme » n’ont pas la sympathie de nos jacobins.

En Pologne, les ouvriers (conscients selon nos social-démocrates) ont exécuté cinq autres ouvriers pour un vol commis et le Parti socialiste polonais, au lieu d’expliquer aux ouvriers tout l’odieux de cette exécution, se vante d’avoir dans ses rangs de tels révolutionnaires. Un beau parti que ce parti socialiste se constituant volontairement le chien de garde de la propriété privée ! Et ce sont de bons, de purs, de scientifiques socialistes !

De même, les faits du « vandalisme » paysan ne jouissent pas de la sympathie de nos social-démocrates. Dans le n° 11 du même Vpered, que nous avons cité plus haut, nous trouvons l’insinuation que ce sont des agents du gouvernement qui organisent les révoltes de paysans.

Et, naturellement, on ne manquera pas de traiter de mouchard, d’agent de la réaction, etc., tout homme auquel viendra l’envie de soutenir les paysans dans leur fervent désir de reprendre la terre à leurs exploiteurs.

Du reste, cela n’est pas étonnant de la part d’un parti qui déclare : « vouloir soutenir et pousser en avant le mouvement paysan pour autant qu’il se manifeste comme mouvement démocratique révolutionnaire » ( Vpered, n° 11, article de fond).

On ne veut que hâter le règne de la bourgeoisie, on ne veut qu’un petit parlement où, à la place de la lutte de classe, on pratiquera la tolérance, la promiscuité des classes et leur coopération contre le prolétariat, évidemment, comme nous l’avons vu en France, en Allemagne, en Suisse et ailleurs.

Comme variante, écoutons ce que disent Les dernières Nouvelles, n° 223, organe du Bund (Parti social-démocrate juif). Un correspondant, membre du parti, en parlant du mouvement agraire dans le gouvernement de Vitebsk nous raconte les exploits de deux orateurs du parti. L’un d’eux essaye de persuader les paysans révoltés que « par le pillage et par d’autres moyens violents les paysans n’arriveront pas à améliorer leur situation et fait appel à leur énergie pour lutter contre la racine du mal — l’autocratie ». Dans la même province, les paysans, ayant décidé de mettre la main sur le domaine du comte Plater, s’adressent aux ouvriers de fabrique pour leur demander leur concours, mais les social-démocrates sont là et l’un d’eux, nous communique le même correspondant, « explique aux paysans que c’est impossible, que les ouvriers des villes songent à améliorer leur situation non pas au moyen du pillage, mais par la lutte politique organisée ». Les paysans ne se désespérant pas répondent : « Si vous ne voulez pas nous aider, restez au moins près de nous pour faire croire au comte que vous êtes avec nous. » Il va sans dire que le conscient social-démocrate ne s’est pas laissé convaincre. Plus loin, le même social-démocrate se vante du fait que ses collègues ont réussi à dissuader les paysans de commettre un acte terroriste.

C’est comme le journal Iskra, organe de la « minorité » du Parti socialiste démocrate, qui se vante aussi (voir n° 91) d’avoir diminué en Géorgie le nombre des actes de vengeance exercés contre les personnes des ennemis du peuple.

Ainsi, non seulement la bourgeoisie radicale, mais encore les socialistes sont opposés à tout mouvement dirigé contre la base de l’esclavage moderne, la propriété privée. On a beau nous dire que le prolétariat russe « édifiera la république bourgeoise de telle sorte qu’il soit facile de la réédifier quand l’heure viendra » sur les bases socialistes ; nous savons par l’expérience faite en France et en d’autres pays républicains que la république bourgeoise, une fois édifiée, se défend énergiquement contre toute tentative de réédification.

C’est à désespérer devoir ainsi les socialistes travailler avec un tel acharnement dans l’intérêt de la révolution bourgeoise et contre la révolution sociale !

K. ILIACHVILI

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