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Mohamed Saïl : En Algérie. Le cynisme des administrateurs

Article de Mohamed Saïl paru dans L’Eveil social, n° 20, août 1933

In der Kasbah von Algier, Passanten und Schafe (Photo by Ewing Galloway\ullstein bild via Getty Images)

Par lâcheté, l’être humain prend souvent son mal en patience. Opprimé, il se résigne et, par “instinct de conservation”, se retient pour ne pas cracher son dégoût à la face de ses dirigeants. Mais, lorsqu’il se découvre victime d’une criante injustice, lorsqu’il voit ses droits systématiquement abolis les uns après les autres, il commence à envisager la révolte salvatrice qui pourrait rétablir l’intégralité de son droit.

Affligés, pour la plupart, d’une nombreuse famille, les Algériens n’arrivent pas atteindre un salaire supérieur à sept francs par jour. Les travailleurs indigènes dont le salaire journalier n’excède pas quatre francs sont même fort nombreux. C’est assez dire combien leur existence est précaire en dépit de la grande marge de bénéfices qu’ils assurent aux “pirates” du colonialisme et aux nombreux notables et caïds qui vivent grassement de la sueur du pauvre.

Beaucoup de ces pauvres bougres, fatigués de servir de bêtes de somme à des maîtres brutaux et insatiables, cherchent à s’évader de ce milieu misérable. Ils fuient donc le sol qui ne produit plus pour eux et ils s’en vont ailleurs chercher un peu de bien-être et de liberté. Malgré que l’instruction soit dispensée dans le bled avec une parcimonie crasse, le travailleur indigène commence à comprendre qu’il est un homme comme les autres et qu’il n’est point fait pour gémir éternellement sous la trique des esclavagistes.

Fuir, fuir… telle est la solution désespérée qui s’offre à un peuple qui s’est vu dépouiller sans scrupules et déposséder d’un sol qui lui permettrait de vivre. Il faut fuir ou bien accepter de trimer lamentablement, le ventre vide, pour enrichir quelque grande crapule experte dans l’art de détrousser les faibles.

Mais encore cette fuite se heurte-t-elle à bien des inconvénients. L’émigrant se trouve souvent arrêté par les barricades administratives élevées par les serviteurs dociles du coffre-fort. Les « baudets » de l’administration s’efforcent d’arrêter l’exode et repoussent, autant que faire se peut, les malheureux indigènes, sous l’exploitation de la flibuste immonde.

Tout dernièrement, un cas typique m’était signalé, dans la province de Constantine, à Sidi-Aïch. Un nommé Mansouri Amar, venant d’accomplir son service dans cette belle armée française qui fait l’orgueil de M. Schneider, prit la résolution de quitter le bagne africain pour se créer ailleurs un sort plus propre à sa qualité d’homme. Pour ce faire, il dut demander un « laisser-passer » à l’administrateur de sa commune. Ce dernier lui répondit que c’était là chose impossible attendu que son nom n’existait pas sur les registres, de l’état-civil.

Le ridicule est donc à son comble. L’administration s’était peu souciée de cette lacune lorsqu’elle avait jugé bon de faire endosser à M. Amar les répugnantes loques militaires.

Pour faire l’apprentissage du meurtre, pas besoin d’être inscrit sur un registre légal, mais lorsqu’il s’agit de revendiquer son droit à la vie, il n’en est plus de même.

L’administrateur de la Soumane qui fit cette belle réponse ne saurait mieux montrer au peuple algérien, le mépris que ses maîtres ressentent pour les travailleurs.

En effet, les capitalistes et leurs valets, trafiquants marrons et politiciens tarés de France et d’Algérie se moquent magistralement du sort des travailleurs indigènes. Ces derniers peuvent crever de faim sous les palmiers d’Afrique, peu importe aux sinistres fantoches du capitalisme, pourvu que ceux-ci puissent trouver en temps utile une abondante cargaison de chair humaine pour la “coller” à la gueule des canons.

Que les Algériens se souviennent de la comédie criminelle de 1914-1918. Cent mille tirailleurs y laissèrent leur carcasse pour conquérir une prétendue liberté. On exaltait alors l’héroïsme des enfants d’Afrique. Quand il s’agissait de crever, ils étaient des héros. Maintenant qu’il s’agit de vivre, ils sont redevenus “des bicots”.

Les tripoteurs et les mercantis d’Algérie, comme ceux de la métropole, veulent faire la grève de l’impôt. Les travailleurs Algériens pourraient un jour les imiter et refuser de payer “l’impôt du sang”. Ni bourreaux, ni victimes, voilà ce qu’ils devront cracher à la face hideuse des assassins professionnels de toutes les patries.

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