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En Algérie, le syndicat instrument de l’Etat

Article signé F. C. paru dans Quatrième Internationale, n° 38, juillet 1969, p. 28-30

Photos publiées dans El Djeich, juin 1969, p. 36-37


Le 3e Congrès de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (U.G.T.A.) a eu lieu au mois de mai à Alger au Palais des Conférences Internationales du Club des Pins. Il s’est déroulé en présence de toutes les personnalités du régime. La presse algérienne en a largement parlé. Pourtant, le Congrès eut pratiquement lieu à huis clos. Pour la première fois, aucune délégation étrangère n’avait été invitée au Congrès.

C’est que ce 3e Congrès était un congrès de liquidation de l’U.G.T.A. en tant que syndicat indépendant de l’appareil d’Etat. Il venait à la suite de trois années de lutte où le syndicat fut acculé à la défensive, progressivement sur tous les points où les militants syndicaux croyaient pouvoir garder une autonomie : élire leur propre direction, éditer leur propre presse, élaborer leur propre politique, administrer leur propre organisation…

Pour résumer — trop brièvement —, rappelons qu’il y a trois ans, le 21 mai 1966, le secrétariat national de l’U.G.T.A. lança déjà un véritable cri d’alarme à propos des empiétements du pouvoir, sous la forme d’un rapport à la Commission Exécutive Nationale (de l’U.G.T.A) qui brossait un saisissant tableau des difficultés que le syndicat rencontrait (1). Le journal syndical Révolution et Travail se faisait saisir à la même époque et ne reparut par la suite que pour disparaître à nouveau. En 1968, le « Parti F.L.N. », c’est-à-dire, l’appareil dirigé par Kaïd Ahmed, l’actuel homme fort du régime, décida de « réorganiser » l’U.G.T.A.. En octobre 1968 il convoquait une « conférence syndicale des cadres » qui accepta cette réorientation, et où les représentants des Unions locales et régionales du Grand-Alger n’assistaient pas. En janvier 1969, ces unions locales et régionales du Grand-Alger étaient dissoutes.

Pour comprendre clairement l’enjeu de l’affrontement entre le gouvernement et le « Parti F.L.N. » d’un côté et le syndicat de l’autre, il est plus simple de se référer à la brochure du F.L.N. « Réorganisation de l’U.G.T.A. » éditée par l’appareil (2).

La brochure ne manque en effet pas de clarté : consistant en une véritable offensive contre la direction de l’U.G.T.A. élue au 2e Congrès (1965), elle ne mâche pas ses mots.

« Les instances syndicales animées par des éléments imbus de principes périmés basés sur le revendicalisme et la lutte de classe, les uns inexpérimentés, les au­tres ayant conservé des attaches directes ou mentales avec des corps étrangers, se sont pratiquement conduits en facteurs nihilistes peu soucieux des impératifs nationaux et ne mesurant pas, par conséquent, les intérêts réels des travailleurs. » (Page 7 souligné par nous.) Par suite : « La situation, en tous points mauvaise, qui règne au sein de l’U.G.T.A. engage désormais la pleine responsabilité du Par­ti. » (Page 7.)

La caractérisation que le document fait de la direction syndicale élue au 2e Congrès en mars 1965, est extrêmement bru­tale :

“Les membres de la nouvelle direction ont été choisis sur la base d’un compromis dont le résultat s’est traduit dans une équipe hétérogène. Cette caractéristique essentielle jointe à l’absence de tout le programme d’organisation a, depuis, pesé lourdement sur le comportement de l’activité [sic] de la nouvelle direction nationale.” (Page 34.)

“La situation générale du mouvement syndical se résume en un seul mot : carence. Carence sur tous les plans de l’activité syndicale et surtout carence des organismes dirigeants : la Commission Exécutive Nationale et le Secrétariat.” (Pa­ge 38.)

“Des « républiques autonomes » se sont installées au niveau de presque chaque organisation et le rôle dirigeant du F.L.N. est implicitement remis en cause. Cette situation traduit l’erreur commise au cours du 2e Congrès dans le choix inconsidéré des composantes humaines [sic] de la Commission Exécutive et du Secrétariat National.” (Page 37.)

Quelles sont les raisons plus profondes de cette hostilité ? A ce sujet aussi, le document est extrêmement explicite : ce qui est surtout reproché à la direction est son attitude « centriste », c’est-à-dire ambiguë, refusant le soutien total et inconditionnel au régime du colonel Bou­mediène. « La résolution adoptée au lendemain de l’événement du 19 juin [1965] est à cet effet, très significative. Depuis, sa position à l’égard du régime est à l’image de celle d’un pendule. » (Page 39.) Au lendemain du 19 juin [le coup d’Etat de Boumediène] le syndicat ne s’était en effet pas borné à exprimer son soutien au nouveau chef de l’Etat, mais il avait également mis en garde contre tout démantèlement éventuel des acquis de l’autogestion agricole et industrielle.

« Les dirigeants syndicalistes — ajoute le document — n’ont fait aucune preuve de souci économique en se penchant sur la question du capital privé national afin de l’amener à apporter son concours à la phase de création d’emplois pour les couches inemployées. Au contraire, par des déclarations inopportunes et intempestives, ils encouragèrent ce capital à se diluer dans la consommation effrénée [sic], l’évasion vers l’étranger. » (Page 52.)

Autrement dit, le syndicat a effrayé le capital « national » par ses revendications. De plus, il ne s’est pas intégré dans une autogestion progressivement vidée de son contenu. Car, ainsi que le dit le document :

« Il est dans cette réalité de l’autogestion algérienne que les syndicats doivent s’intégrer par une pensée [sic] syndicale algérienne, c’est-à-dire débarrassée de toutes séquelles du schéma classique de la lutte de classes inadaptée à un secteur où n’existe que la classe des producteurs dont le fruit du travail est destiné au peuple tout entier. » (Page 56.)

Enfin, le document ne reproche pas seulement au syndicat son attitude vis-à-vis du régime, du capitalisme national, du secteur autogéré, mais aussi vis-à-vis du capitalisme d’Etat :

« La création des sociétés nationales a débuté à partir de 1963. Dans un pays nouvellement indépendant, l’existence d’un secteur d’économie d’Etat permet de se dégager progressivement de la tutelle économique des monopoles impérialistes. Les sociétés nationales, constituées dans cette optique, deviennent l’instrument de la politique d’industrialisation, et la base du développement d’une économie nationale indépendante, organisée dans le cadre d’une planification économique nécessaire par l’Etat. » (Page 60.)

« C’est dans ce but que certaines unités dont la nature d’activité répond à des besoins économiques nationaux même si elles ne sont point rentables du point de vue de la logique capitaliste, ont été transformées ou intégrées à des sociétés nationales [et soustraites à l’autogestion, N.D.L.R.]. L’U.G.T.A., dont la présence était manifestement peu importante dans le secteur industriel autogéré doit maintenant définir une doctrine syndicale en direction de ces nouvelles sociétés qui représentent l’économie étatique. » (Page 59.)

« Car, il est pour le moins incompréhensible que dans certains milieux de l’U.G.T.A., les sociétés nationales sont plutôt très mal vues. Cette attitude pour le moins singulière, s’est manifestée depuis peu de temps, en fait au milieu de l’année 1967. » (Page 61.)

Quelle est la conception du syndicat qui est celle du régime ? Elle tient en quelques mots : c’est le syndicat — courroie de transmission :

« La Commission Exécutive Nationale n’est pas une annexe d’un quelconque lieu public. Ses membres se réclament tous de la qualité de militants F.L.N.. Cela impose une probité morale et intellectuelle. » (Page 39.) « Ils sont, avant tout, des militants détachés sur le front de la lutte syndicale et à ce titre, tenus à l’observation des règles de discipline du Parti et des syndicats. » (Page 40.) « Les syndicats ont pour devoir d’engager une large campagne d’explication auprès des travailleurs pour combattre le virus du dénigrement qui se propage à travers des critiques stériles et destructives. » (Page 47.)

En d’autres termes, et le président Boumediène l’a confirmé dans son discours d’ouverture au Congrès, la tâche du syndicat est de soutenir sans réserves le gouvernement.

Une telle transformation du syndicat ne pouvait, bien sûr, être assurée par la direction sortante :

« Le cadre humain et les structures organiques sont inadaptées pour assurer l’oeuvre de redressement de l’U.G.T.A… Pour préparer le 3e Congrès National de l’U.G.T.A. dans des conditions valables [sic], il faut changer le cadre des structures organiques et de leurs composantes humaines… Pour cela, il faut des hommes politiques engagés derrière le Parti en tant que force organisatrice et dirigeante des organisations de masse et de toute la société algérienne (page 106). Le Parti a les moyens et les capacités d’attendre ce premier objectif en mobilisant ses énergies pour aider l’U.G.T.A. à tenir son congrès… Cette perspective sera atteinte avec les hommes politiquement convaincus de la nécessité de maintenir le lien direct qui unit le Parti et les syndicats. » (Page 107.)

Le même document intérieur préparé par l’appareil de Kaïd Ahmed à l’intention des syndicats mettait également en place le dispositif préparatoire du 3e Congrès, qui depuis a eu lieu : « Ces hommes seront investis de la confiance du F.L.N…, de la mission de réunir les conditions du 3e Congrès de l’U.G.T.A. au cours d’une conférence nationale des représentants des travailleurs. » (Page 108.) Cette conférence a eu lieu en octobre 1968 à Alger, selon le plan prévu ici.

“La conférence, après avoir constaté l’incapacité de la Commission Exécutive Nationale de réunir les conditions valables pour la tenue d’un congrès normal, prendra acte de l’expiration du mandat de cet organisme. Sur la base de ces constatations, la conférence prendra en considération les propositions du Parti. » (Pa­ge 109.)

On peut comparer cette « préparation » du 3e Congrès à l’intervention brutale de l’appareil de Khider, à l’époque secrétaire général du F L.N., dans la préparation du 1er Congrès de l’U.G.T.A, en janvier 1963. Ce n’est pas nous qui faisons cette comparaison, c’est le document lui-même :

« Le 1er Congrès national tenu en janvier 1963, a permis… de clarifier la position des syndicats à l’égard du Parti au pouvoir… Des esprits malveillants ont tenté de faire accréditer l’idée que le pouvoir a domestiqué les syndicats, alors qu’il ne s’agissait en fait que d’une confusion généralisée et d’interventions contradictoires… Le Parti qui se devait d’intervenir, pour éviter une déviation du syndicalisme, lourde de conséquences, n’avait d’autre démocratie à respecter (dans) les conditions de l’époque, que celle qui est fondée sur la légitimité révolutionnaire et l’intérêt supérieur de la Nation. » (Page 27.)

Méthodes de gangster, semblables à celles de Mohamed Khider, dissolution des poches de résistance qu’étaient certaines unions locales, telles celles d’Alger ou de Skikda, telles furent les méthodes utilisées ; le document les « théorisait » de la façon suivante :

« Dans le système d’économie capitaliste, le mouvement syndical révolutionnaire se doit d’accorder la plus gronde place aux unions locales (page 74). Les unions locales ont rempli avec honneur leur mission… Dans la mesure où elles sont encore retenues, c’est une mission de coordination et d’animation intersyndicale qu’elles pourraient assumer. Elles doivent maintenant s’affirmer en tant que véritables courroies de transmission entre le sommet et la base. » (Pa­ge 75.)

La résolution du 3e Congrès reproduit toutes ces directives. Elle exclut toute contradiction entre syndicats et organes d’Etat, en soumettant l’U.G.T.A. au contrôle du F.L.N.

Le nouveau secrétaire général de l’U.G.T.A. est Abdelkader Benikous, un membre de la Fédération de l’Education et de la Culture. Il prend la place de Mouloud Oumeziane, l’ancien secrétaire. Celui-ci reste toutefois membre de la Commission Exécutive. Comme représentant de l’opposition ou comme otage ? L’avenir le montrera.

F. C.


(1) Perspective Mondiale, vol. I, n° 5 du 25 juin 1966.

(2) Brochure du F.L.N. “Réorganisation de l’U.G.T.A. Projet analytique du développement du syndicalisme en Algérie”. Soumis à la discussion des travailleurs et des militants (1968).

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