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Progrès et problème de la révolution africaine

Extrait du document préparé par le Secrétariat Unifié pour le Congrès Mondial de la IVe Internationale (5-12 décembre 1965) paru dans Quatrième Internationale, n° 27, février 1966, p. 43-51

Jeunes filles défilant pour célébrer le 12ème anniversaire de la Révolution à Alger en novembre 1966, Algérie. (Photo by Keystone-France/Gamma-Rapho via Getty Images)

LA RÉVOLUTION ALGÉRIENNE

Sans revenir en détail sur les analyses précisées dans plusieurs textes de l’Internationale, on peut synthétiser comme suit les traits fondamentaux de la révolution algérienne avant l’indépendance :

a) du fait même qu’elle se déroulait dans une colonie de peuplement et contre une grande puissance impérialiste engagée à fond dans la défense de ses positions, la révolution algérienne par son ampleur et sa durée se traduisit dans une profonde mobilisation des masses et de diverses couches sociales ;

b) commencée comme mouvement de libération nationale, la révolution impliquait dès le début deux composantes tendanciellement opposées : d’un côté les masses paysannes déshéritées (la majorité de l’armée combattante), les masses ouvrières et plébéiennes des villes, et des couches petites bourgeoises radicalisées dont la lutte avait un contenu non seulement démocratique national, mais également social, et des couches très limitées de la bourgeoisie indigène et de la petite bourgeoisie aisée, dont l’objectif était l’indépendance politique formelle et le remplacement de la classe dirigeante colonialiste par une classe dirigeante autochtone ;

c) malgré certaines positions progressistes (concernant, par exemple, la nécessité d’une réforme agraire), le F.L.N. se forma en tant que front socialement indifférencié et politiquement sans contours précis. Pendant une longue période il réussit à se présenter à l’extérieur comme fondamentalement unitaire. Une telle unité, qui d’ailleurs était sauvegardée par un appareil rigide, des méthodes de direction bureaucratiques et des compromis au sommet, n’empêcha aucunement que se produisent des processus de différenciations dans les différents secteurs militaires et aux différents niveaux du mouvement, ainsi que des conflits d’orientation dans le G.P.R.A. lui-même où, en général, prévalait l’aile modérée.

A la suite d’une longue maturation de contradictions graves, entre autre à la suite des attitudes différentes et même opposées face aux accords d’Evian, à cause de l’urgence des problèmes qui se posaient dans la situation de vide politique et économique déterminé par la fin de la domination coloniale dans les conditions bien connues, le F.L.N. éclata littéralement en morceaux avec la rupture du gouvernement et la division des forces militaires. La crise de l’été 1962 se déroula sur des lignes parfois peu claires, impliquant entre autre des alliances équivoques et éphémères et la passivité momentanée y compris d’éléments et de forces valables, mais elle marqua fondamentalement une victoire de l’équipe Ben Bella-Boumedienne, qui, à l’époque, au niveau des forces de masse, était l’expression la plus consciente et la plus résolue d’une orientation carrément anti-néo-colonialiste, démocratique-révolutionnaire et tendanciellement socialiste. Ainsi s’ouvrit une deuxième étape de la révolution, caractérisée par une dynamique de transcroissance socialiste. C’est tout d’abord le vide laissé par les colons qui détermina des actions des masses et des décisions de la part des dirigeants dans le sens d’un approfondissement social rapide de la révolution.

La courbe ascendante atteignait son point culminant au mois de mars 1963 et se prolongea jusqu’aux nouvelles mesures d’expropriation adoptées en octobre de la même année. Les propriétés terriennes des colons étaient expropriées dans leur totalité, des propriétaires fonciers algériens étaient frappés en même temps. Une partie du secteur industriel était aussi enlevé aux anciens maîtres. Les secteurs expropriés étaient confiés à l’autogestion des travailleurs, sous des formes très avancées. Surtout pendant les semaines décisives de mars-avril, l’adoption de toutes ces mesures était accompagnée par des mobilisations de masse grandioses, dans lesquelles se réalisait au niveau le plus élevé la jonction des masses et de l’aile la plus avancée de la direction. Cette aile provoquait l’éloignement du Bureau politique et du gouvernement des éléments conservateurs et pro-bourgeois, et opérait, y compris sur le plan gouvernemental, comme expression des intérêts ouvriers et paysans.

En même temps, le noyau ben-belliste et une couche assez large de cadres développaient leurs conceptions idéologiques, allant jusqu’à adopter des idées proches du marxisme révolutionnaire sur certains problèmes et à réfléchir critiquement sur des expériences capitales du mouvement ouvrier international et de l’édification des Etats ouvriers. La Charte d’Alger, approuvée par le Congrès d’avril 1964, était l’expression idéologique de ce processus de maturation.

En observant ce processus, le Secrétariat Unifié de la IVe Internationale, en février 1964, attira l’attention sur le fait qu’un gouvernement ouvrier et paysan avait été établi en Algérie. Entre autres observations, le Secrétariat Unifié déclara :

« Ainsi qu’il est caractéristique d’un gouvernement ouvrier et paysan de ce type, le gouvernement algérien n’a pas toujours suivi un cours conséquent. Mais sa direction générale fût opposée à l’impérialisme, à l’ancienne structure coloniale, au néo-colonialisme et au bureaucratisme. Il a réagi avec fermeté aux initiatives de ceux qui aspirent à former de nouvelles couches bourgeoises, y compris à la contre-révolution armée. Il a exprimé à maintes reprises que son objectif était la construction du socialisme. En même temps, sa conscience se trouve limitée par son absence de formation et d’éducation marxistes.

« La question à laquelle il reste à répondre est de savoir si ce gouvernement peut établir un Etat ouvrier. Le mouvement dans cette direction est évident et possède de nombreuses ressemblances avec le modèle cubain. Une réforme agraire profonde a déjà été réalisée, marquée par la nationalisation virtuelle des plus importantes régions de terre arable. Des atteintes profondes ont été apportées aux anciens rapports de propriété dans le secteur industriel avec l’établissement d’un secteur public contrôlé par l’Etat. Il faut encore entreprendre l’expropriation du secteur clé du pétrole et des matières minérales, des banques et des compagnies d’assurances, l’établissement du monopole du commerce extérieur, et la mise en route de contre-mesures effectives aux activités monétaires, financières et commerciales de l’impérialisme étranger. »

Par les mesures de 1963, l’Algérie était donc entrée dans une phase de développement révolutionnaire caractérisé, entre autre, par les éléments suivants :

a) les positions du colonialisme étaient éliminées dans l’économie agricole et sérieusement entamées dans l’économie industrielle ;

b) la bourgeoisie terrienne indigène avait également reçu des coups, tandis que certaines mesures, apparemment secondaires, étaient en principe susceptibles d’empêcher ou d’entraver des processus d’accumulation capitaliste embryonnaire et une consolidation éventuelle de noyaux de bourgeoisie indigène (expropriation de cinémas, d’hôtels, cafés, etc.) ;

c) dans le secteur agricole le plus dynamique et économiquement le plus important — y compris sous l’angle de la formation du surproduit — non seulement était éliminée la propriété foncière et capitaliste, mais étaient introduites des formes de gestion démocratiques, capables d’assurer une consolidation des bases de masse de la révolution ;

d) sur le plan économique en général, était envisagée une économie mixte, où le secteur public — étatisé ou d’autogestion — était conçu comme devant être le plus dynamique et limiter progressivement le poids spécifique du secteur privé ;

e) l’Etat algérien établissait des liaisons internationales avec les Etats ouvriers, se référait plus particulièrement à Cuba et à son expérience révolutionnaire, et se situait à l’avant-garde du front de l’Afrique progressiste.

Ce processus cependant ne s’est pas poursuivi de façon rectiligne. En fait, une période de ralentissement, de pause, voire de stagnation, s’était ouverte après la montée de 1963. Ceci ne saurait être expliqué uniquement par des nécessités objectives de « digestion » des résultats déjà atteints ni par l’existence — pourtant incontestable — d’obstacles graves. Ce sont notamment des résistances sociales et politiques qui ont entravé des progrès ultérieurs de la révolution. Les forces hostiles à de nouvelles mesures (par exemple sur le terrain de la réforme agraire) ont marqué des points. Ce n’était pas en contradiction avec les succès remportés par le régime dans sa lutte contre l’opposition ouverte et illégale. Son aile extrême-droite (Chaabani) ne pouvait s’assurer d’aucune base sérieuse. L’aile kabyle (Aït Ahmed) n’avait pas de perspectives réelles, s’étant compromise par toute une série d’attitudes effectivement contre-révolutionnaires et ayant pris le chemin de l’aventure. Le secteur boudiafiste n’avait pas élaboré une ligne et avait perdu tout prestige. Les forces hostiles à la révolution aussi bien intérieures qu’internationales, n’avaient jamais misé sérieusement sur ces oppositions et dès 1963 avaient choisi la tactique de l’obstruction, du sabotage et de la lutte à l’intérieur du régime, de son appareil d’Etat et même du parti. Significatif à cet égard avait été le congrès du F.L.N. de 1964, où les éléments conservateurs et droitiers n’avaient pas engagé le combat sur le programme — adopté unanimement et sans beaucoup de discussions, mais s’étaient infiltrés à tous les niveaux du parti, y compris le Bureau politique, exerçant une action de frein et d’opposition sourde qui a donné des résultats incontestables. L’impérialisme français lui-même a choisi jusqu’ici une ligne non de rupture mais plutôt de séduction, de conditionnement, de pression allant jusqu’au chantage à la rupture.

A la suite de la pause de l’année 1964 et du commencement de l’année 1965 dans laquelle s’insérèrent quelques mesures plus spectaculaires que d’une portée réelle, comme les expropriations des collaborateurs en octobre 1964 — les structures économiques et sociales algériennes s’étaient relativement cristallisées dans une série de secteurs diversifiés et opposés. Si dans une étape de bouleversement, l’évolution relative des pourcentages est plus importante que les chiffres absolus, dans une étape statique ce sont les proportions absolues qui représentent un critère déterminant.

La société algérienne était marquée par la coexistence et le conflit de forces et de secteurs différents et antagonistes. D’une part il existait : a) le secteur agricole moderne d’autogestion b) le secteur industriel autogéré ; c) le secteur industriel étatisé ; d) le secteur étatisé des transports et des services ; e) les secteurs autogérés secondaires. D’autre part subsistaient : a) un secteur agricole important dominé par les propriétaires fonciers algériens ; b) le secteur capitaliste privé, qui inclut des industries, les banques, des entreprises commerciales ; c) le secteur du capital étranger (pétrole, gaz); d) le poids encore très lourd de l’aide impérialiste française (subsides budgétaires directs et investissements) et américaine (distribution d’aliments à la masse des chômeurs) e) le secteur agricole du point de vue quantitatif prépondérant, qui ne fut pas touché par la réforme agraire et qui inclut la gamme variée des paysans pauvres et des petits paysans en général.

En même temps, l’Algérie restait intégrée dans la zone franc et son commerce extérieur se réalisait dans une proportion très élevée avec la France.

Sous l’angle social, s’opposaient les intérêts des classes et des couches sociales suivantes :

a) la classe ouvrière industrielle et les travailleurs des fermes autogérées : b) les paysans pauvres c) les masses pauvres des villes ; d) la petite bourgeoisie urbaine (employés, intellectuels, etc.) ; e) les propriétaires terriens algériens, grands et moyens ; f) des capitalistes et surtout des commerçants autochtones grands et moyens ; g) la petite bourgeoisie aisée ; h) le capital international (compagnies pétrolières, banques).

Il suffit d’esquisser ce tableau d’ensemble pour se rendre compte qu’une critique de la pause prolongée de la révolution n’était pas une concession à la phrase révolutionnaire, mais se basait sur la constatation qu’en l’absence de nouvelles mesures de rupture, une situation se cristallisait où les rapports de nature capitaliste-bourgeoise, y compris par la présence du capital étranger, restaient prépondérants. L’orientation qui oppose secteur collectif et secteur privé — dans le contexte algérien — n’a un contenu progressif réel que dans le cas où se produit un changement constant des rapports de force et où le secteur collectif est effectivement conçu comme un instrument de corrosion du secteur privé. Si cette condition ne se réalise pas, le secteur collectif étatisé peut sort devenir complémentaire du secteur privé — en dernière analyse, objectivement, dans l’intérêt de la conservation de ce dernier — soit être partiellement ou graduellement résorbé dans le secteur privé dans la mesure où cela s’avère rentable. Le problème est particulièrement grave pour le secteur collectif autogéré que le secteur privé est plus spécialement intéressé — sous l’angle politique et social plus encore que sous l’angle économique — à mettre en difficulté. Aussi longtemps que le secteur privé reste prépondérant dans l’industrie, dans le secteur financier et dans le commerce, aussi longtemps qu’il n’y a pas de véritable monopole du commerce extérieur, aussi longtemps que n’est pas introduite une planification qui empêche ou contrôle le libre jeu des forces du marché d’après la logique capitaliste, l’auto-gestion est gravement handicapée et risque ou de faire faillite ou d’être complètement dénaturée dans son contenu social révolutionnaire.

Le retard dans la réalisation d’une nouvelle réforme agraire radicale était préjudiciable sur le plan politique dans la mesure où il ouvrait des fissures dans le front révolutionnaire. Le nouveau régime n’ayant introduit aucun changement dans leurs conditions économiques et sociales, malgré leur contribution capitale à la lutte armée, les paysans sans terre étaient susceptibles de ne plus donner un soutien actif à la révolution.

Outre la résistance déjà mentionnée des couches sociales conservatrices, deux facteurs ont joué particulièrement comme frein dans le processus révolutionnaire, à savoir la composition et la structuration de l’appareil d’Etat et de l’administration en général et les carences du parti.

La structure de l’appareil de l’Etat et de l’administration restait essentiellement celle mise sur pied par le régime colonial. Ce qui signifie, que, loin d’être un moyen de transmission de la volonté des masses et un instrument de traduction dans la pratique d’une orientation révolutionnaire, cet appareil constituait une barrière qui séparait les masses de l’exercice réel du pouvoir, un moyen de paralyser et de rendre vaines des décisions abstraitement correctes, un lieu de cristallisation de forces et de tendances conservatrices et réactionnaires. L’intégration dans cet appareil d’éléments qui venaient de la lutte de libération n’avait provoqué aucun changement qualitatif, le problème étant politique, social, structurel, et non de composition personnelle. En effet, c’est la logique de l’appareil, tel qu’il est bâti, qui joue et c’est précisément par le truchement de cet appareil que les forces conservatrices, y compris les forces étrangères, expriment leur influence et gardent un pouvoir politique, quelle que puisse être la composition du gouvernement et du pouvoir exécutif en général.

Dans le cas de l’Algérie, la question de l’appareil est importante aussi dans la mesure où cet appareil engendre et consolide une couche bureaucratique qui, en l’absence de structures démocratiques basées sur la participation active et déterminante des ouvriers et des paysans, concentre dans ses mains un pouvoir énorme, qui nourrit inévitablement des positions privilégiées. Bien que certains noyaux du F.L.N., y compris au sommet, aient eu conscience théorique de ce problème, la bureaucratie s’était développée et relativement cristallisée. Aux vieilles couches de la période coloniale s’étaient ajoutées des couches nouvelles, issues des rangs de la révolution. Un autre élément doit donc être inclus dans la stratification sociale algérienne : une bureaucratie d’Etat, de l’administration, de l’appareil économique naissant et de l’appareil militaire, bureaucratie qui jouit d’une participation en fait privilégiée, même si les proportions en sont restées jusqu’ici modestes. au revenu national et qui dispose d’une position de force par rapport aux masses populaires. L’aile droite de cette bureaucratie s’efforce d’une façon plus ou moins consciente de consolider un régime de type néo-colonial. Son aile gauche est partisan d’un socialisme bureaucratique-autoritaire. Objectivement, l’une et l’autre opèrent dans un sens conservateur. La gauche elle-même non seulement s’oppose à l’édification d’une société socialiste basée sur l’autogouvernement des masses, mais entrave aussi l’élimination des structures capitalistes et impérialistes, dont la survivance n’est pourtant pas nécessaire au maintien de ses fonctions et de ses privilèges.

Le fait que le problème d’une reconstruction du F.L.N. qui avait éclaté dans l’été 1962 sur de nouvelles bases n’avait pas été résolu et que le parti fonctionnait toujours d’une façon précaire et bureaucratique, avec une activité réelle concentrée surtout au sommet, a été un facteur concomitant qui a facilité le renforcement des tendances bureaucratiques ainsi que les incertitudes et les reculs de l’étape qui a succédé aux mesures de 1963. La même constatation s’impose pour les syndicats dont la crise profonde n’était pas surmontée et dont les carences essentielles ont été reconnues pour ainsi dire officiellement lors du congrès de mars 1965. En réalité, la bureaucratie s’est enracinée aussi dans le parti et les syndicats ; les proclamations sur la nécessité d’une séparation de l’appareil de l’Etat et de l’appareil du parti sont restées jusqu’à présent sans implications pratiques.

Le système politique et de direction adopté impliquait d’ailleurs une logique bonapartiste personnalisée à l’extrême. Le réel pouvoir de décision — de décision et non d’application, car ensuite entraient en jeu des forces qui entravaient et neutralisaient — était concentré dans le Comité central et surtout dans se Bureau politique, auquel tous les autres organismes, du parlement aux directions syndicales, étaient en dernière analyse subordonnés. Les fonctions multiples et l’activité omniprésente de Ben Bella primaient et symbolisaient par elles-mêmes la concentration bonapartiste. Dans certaines situations de confusion et de carence généralisées, ce bonapartisme a pu jouer objectivement dans le passé un rôle positif, surtout lorsque l’action bonapartiste, en jonction avec le mouvement des masses, a brisé les résistances conservatrices. Mais il ne pouvait de toute évidence être conçu comme un élément permanent, comme la norme de l’exercice du pouvoir. Les résultats, à la longue, ne pouvaient qu’être aléatoires, le bénéfice en allant surtout à des bureaucraties conservatrices.

Le coup d’Etat du 19 juin, malgré son caractère brusque et inattendu, a été l’aboutissement d’une situation qui s’était désormais sérieusement dégradée et dans laquelle des forces différentes, opposées même, cherchaient une solution pour sortir de l’impasse.

Au sein du groupe dirigeant lui-même, derrière l’unité de façade autour du bonapartisme benbelliste, des tendances et des groupes étaient engagés dans une lutte sourde qui, parfois, apparaissait à la surface (par exemple, à l’occasion de certains congrès syndicaux). Constatant le désordre qui régnait, notamment dans les structures économiques, une tendance bureaucratique, enracinée dans les appareils économiques, gouvernementaux et administratifs, luttait pour des solutions centralisatrices et pour un abandon ou tout au moins une délimitation rigoureuse de l’expérience de l’autogestion qu’elle considérait comme une faillite, un élément de désagrégation et de chaos, voire un luxe que le pays ne pouvait se permettre. Une autre tendance — dont des hommes comme Mohamed Harbi et Zahouane étaient les porte-parole les plus connus — était non seulement pour la défense de l’autogestion, mais se battait pour une application réelle des décrets de mars, pour une démocratisation et le fonctionnement effectif des syndicats, et posait en même temps le problème du changement radical de l’appareil d’Etat. Dans l’armée. autour de Boumedienne, s’étaient cristallisées des tendances qui étaient mécontentes de l’absence d’orientation nette, de la dégradation de certains milieux politiques qui avaient perdu le souffle de la période révolutionnaire, des déséquilibres économiques qui subsistaient et tendaient même à s’aggraver dans le pays. Elles en étaient arrivées à la conclusion que des solutions plus autoritaires s’imposaient et qu’il fallait éliminer tous les éléments ayant exercé une influence considérée néfaste sur Ben Bella et son équipe restreinte. En dehors de toutes ces tendances qui se plaçaient sur le terrain du régime instauré à partir de la fin de 1962, il y avait encore les groupes et personnalités des anciennes oppositions (Boudiaf, Aït Ahmed, Khider, Ferhat Abbas) qui, à quelques exceptions près se trouvaient dans un isolement quasi complet.

En ce qui concerne plus particulièrement les classes et couches sociales, les propriétaires fonciers, les bourgeois indigènes, les commerçants et d’autres couches petites bourgeoises, à savoir tous ceux qui avaient déjà été frappés ou qui se considéraient menacés par le régime, ne cessaient d’être hostiles malgré la pause prolongée dans le processus révolutionnaire. En même temps se manifestait assez ouvertement une opposition dans des secteurs religieux liés aux couches privilégiées et violemment opposés à toute forme de renouvellement des conceptions idéologiques et des mœurs. Sur ce terrain, la tentative de Ben Bella d’amadouer les milieux islamiques par des concessions et de contrecarrer leur poids conservateur par la propagande d’une prétendue interprétation socialiste des textes islamiques avait fait lamentablement faillite.

Quant aux masses, le retard d’une nouvelle réforme agraire fréquemment promise mais toujours renvoyée aux calendes grecques, et la persistance de déséquilibres criants entre la situation des villes et de certaines régions côtières et celle de la plupart des autres régions avaient abouti à créer une condition de passivité et de démobilisation dans les secteurs majoritaires des paysans pauvres. En même temps, l’application tout à fait défaillante des décrets de mars, l’ingérence bureaucratique, les retards dans la distribution du reliquat avaient semé une certaine démoralisation même dans des couches d’ouvriers agricoles du secteur autogéré, en principe les plus favorisés par les mesures révolutionnaires de 1963. C’est dans les milieux ouvriers de l’autogestion et même du secteur étatique et privé que s’étaient produits depuis la fin de 1964 les symptômes les plus positifs : des grèves contre les patrons et les agissements des bureaucrates, des discussions vives, des fermentations critiques, des mouvements de soutien de l’aile gauche, notamment dans les congrès des syndicats. Finalement, dans les milieux urbains petits bourgeois, notamment d’étudiants, le régime gardait un soutien important, mais dans ce secteur aussi se précisaient des critiques de gauche.

La jonction objective de tous ces éléments, surtout la passivité des masses — dont Ben Bella fut en même temps responsable et victime, en renonçant à lancer un appel de mobilisation même lorsqu’il avait dû comprendre qu’une crise grave était imminente — rendit possible le coup du 19 juin et son succès somme toute relativement facile.

Les représentants des vieilles oppositions n’ont eu aucun poids dans le coup du 19 juin, comme les événements l’ont très vite démontré. De même, on ne saurait parler d’un rôle actif de la part des couches conservatrices indigènes, des forces les plus intéressées à la cristallisation en Algérie d’une société néo-colonialiste. Il ne semble pas non plus qu’il y ait eu intervention directe de la part des forces réactionnaires et conservatrices extérieures, les impérialistes étant relativement rassurés par les attitudes des dirigeants algériens depuis un certain temps et ne voulant pas en tout cas risquer une répétition de l’affaire cubaine.

Le coup a donc été surtout l’affaire du groupe Boumedienne qui avait établi un contrôle assez strict sur l’armée depuis 1962 et qui pouvait compter sur la collaboration des représentants les plus connus de l’aile bureaucratique, sans parler de l’inévitable cortège des carriéristes menacés ou frustrés dans leurs ambitions. La situation toujours grave des syndicats a eu comme effet leur passivité complète au moment du coup et l’adoption d’un soutien réticent depuis lors.

En d’autres termes, l’opération a été préparée et dirigée par des hommes qui avaient collaboré au premier plan à l’instauration et à la consolidation du régime et qui ne pouvaient être considérés en principe comme des partisans de solutions néo-colonialistes et pro-impérialistes. Il n’empêche que le coup a marqué un tournant à droite, un pas en arrière par rapport au passé, même indépendamment des intentions subjectives de certains de ses promoteurs. Il faut en effet souligner les points suivants :

a) le régime de Ben Bella s’était affirmé sur la base de mobilisations des masses, même s’il s’agissait de mobilisations limitées aux tournants cruciaux et si, depuis une période désormais assez longue, ce mouvement s’était épuisé. Le régime Boumedienne a surgi grâce à l’action d’une armée qui, tout en ayant des origines révolutionnaires et exprimant encore des pressions et des influences en provenance des classes populaires, jouit désormais en ce qui concerne ses cadres de conditions relativement privilégiées.

b) pendant la période de Ben Bella, le fonctionnement du parti et des organismes de direction de l’Etat n’était certainement pas influencé par des critères démocratiques révolutionnaires, mais les procédés au moyen desquels la nouvelle équipe est arrivée au pouvoir sont de nature à réduire encore plus toutes les instances sus-mentionnées, à accroître la méfiance et le scepticisme des masses, et à limiter davantage la participation de larges secteurs à la vie politique. La réorganisation du parti a été opérée par des méthodes tout à fait bureaucratiques, y compris par la désignation au sommet d’un homme des militaires, tandis que certaines organisations dites nationales (notamment celles des étudiants) ont été l’objet d’une intervention encore plus révoltante. Les syndicats eux-mêmes, malgré l’attitude extrêmement timorée des dirigeants, sont l’objet de pressions de toutes sortes et de mesures bureaucratiques qui ont d’ailleurs déjà provoqué l’élimination ou l’éloignement spontané de toute une série de cadres parmi les plus valables.

c) sur le plan idéologique une offensive a été déclenchée contre le marxisme, en même temps qu’il était fait appel soit à un socialisme « arabe » ou « algérien » soit à un pragmatisme tout à fait vulgaire et qu’étaient alimentés des sentiments d’hostilité envers des conceptions et des organisations sommairement condamnées comme étrangères aux traditions du pays.

d) tout en ne cessant de rendre hommage à l’autogestion, l’accent est mis désormais sur les critères de rentabilité et d’efficacité. Le résultat en a été que non seulement aucun pas n’a été fait pour sortir de l’impasse existante mais que l’autogestion est plus que jamais menacée. Certaines mesures bien que pour l’instant isolées — par exemple la restitution aux anciens propriétaires de l’usine Norcolor — ne sont pas de nature à donner des garanties pour l’avenir. Quant à la réforme agraire, les dénonciations véhémentes des conditions défavorisées dans lesquelles se trouvent les couches les plus larges des paysans pauvres n’ont été jusqu’ici suivies d’aucune décision concrète.

e) la tentative de Ben Bella de complètement avorté. Mais le nouveau totale. En réalité, le « danger » d’une pouvoir de l’armée fut un des facteurs
créer des milices populaires avait presque régime a pris le chemin de leur suppression organisation effective des milices sapant le les plus décisifs de l’action de Boumedienne.

f) malgré des déclarations officielles en sens contraire, au bout de quelques semaines d’une tolérance relative (abstraction faite, bien entendu, du traitement arbitraire réservé à Ben Bella et à quelques-uns de ses proches co-équipiers), le nouveau gouvernement a adopté des mesures de répression, frappant notamment des éléments de gauche, des militants trotskystes et des militants de l’ancien P.C. algérien, y compris en recourant à la torture.

g) à la faveur du coup d’Etat, toute une gamme de groupes et de forces réactionnaires ont repris du souffle, exprimant parfois leur soutien chaleureux au régime nouveau et développant une offensive restaurationniste assez explicite. De ce point de vue, le coup de juin a eu pour effet de déprimer davantage les mouvements des masses et d’encourager les forces les plus hostiles à une issue socialiste de la révolution algérienne.

h) au-delà des déclarations officielles visant à donner des assurances quant à la continuité de la politique étrangère, en fait depuis le 19 juin les rapports entre l’Algérie et la majorité des Etats ouvriers se sont détériorés et il est symptomatique qu’on en soit arrivé presque à une rupture avec Cuba, dont l’expérience avait été auparavant considérée comme la plus proche de celle de l’Algérie. Par contre, les rapports avec la France et les Etats-Unis se sont améliorés et les puissances impérialistes ont clairement expliqué qu’à leur sens la situation en Algérie avait connu une évolution assez positive.

Si le régime de Ben Bella, après avoir réalisé les mesures révolutionnaires de 1963, s’était enlisé dans une stagnation assez prolongée qui représentait une menace grandissante pour l’avenir de la révolution, il n’y a pas aujourd’hui la moindre indication d’une volonté de faire redémarrer le mouvement et de se préparer à délivrer de nouveaux coups aux classes exploiteuses indigènes et à l’impérialisme. Au contraire, le régime, dans la mesure où il s’efforce d’exprimer une orientation, semble viser une réorientation sur la base des structures existantes, sans entreprendre une nouvelle réforme agraire profonde ni envisager une réduction du secteur industriel privé, ou une diminution du poids du secteur impérialiste ou une émancipation de de la tutelle monétaire et financière française. Le gouvernement Boumedienne s’efforcera d’obtenir un fonctionnement plus efficace de l’appareil de production en laissant tels qu’ils sont les rapports de production et les proportions des différents secteurs, de jouir des avantages plus grands obtenus de la France par l’accord sur le pétrole et le gaz, et de créer un climat d’une « discipline » et d’une « austérité » plus grandes.

Le gouvernement du colonel Boumedienne opère donc dans le sens d’une cristallisation du statu quo sur le terrain économique et social. Une telle cristallisation signifie le maintien et la consolidation relative de structures économiques largement néo-coloniales, impliquant l’exploitation des ouvriers et paysans algériens au bénéfice non seulement des classes possédantes indigènes mais aussi du capital étranger qui contrôle de véritables enclaves. Elle signifie une consolidation ultérieure inévitable de couches bureaucratiques aux différents niveaux de l’appareil économique et politique, avec une tendance à se transformer en une véritable bourgeoisie bureaucratique. Elle signifie une subordination de plus en plus grande des masses auxquelles seront appliquées les notions énoncées de discipline et d’austérité. En conclusion, indépendamment des idées affichées par les auteurs du coup, le nouveau gouvernement assurera, si les tendances actuelles se confirment, le maintien et le fonctionnement d’une société néo-coloniale avec des structures essentiellement capitalistes.

En dernière analyse, la situation ne pourra changer que par l’éclatement de nouveaux mouvements des masses, par un retour des masses à une participation politique active. Un tel développement provoquerait inévitablement une crise du groupe dirigeant actuel en créant des différenciations dans son sein, ce qui faciliterait la formation d’une nouvelle direction de rechange. La présence d’une tendance de gauche tout à fait consciente de la dynamique de la lutte et des buts à atteindre, et liée aux masses, sera une condition de succès, à savoir d’une mobilisation des masses aboutissant à l’instauration d’un Etat ouvrier.

La plate-forme d’une gauche révolutionnaire qui s’efforcerait d’œuvrer pour le triomphe d’une orientation correspondant aux nécessités fondamentales de la révolution devrait partir de ce qui précède. Elle devrait se concrétiser autour des points essentiels suivants :

a) Stimuler une croissance dynamique du secteur non-capitaliste de l’économie, dont le poids spécifique doit augmenter constamment aux dépens du secteur privé. Cela signifie qu’il faut envisager de nouvelles expropriations dans le secteur industriel et résoudre les problèmes de la nationalisation du crédit et de la commercialisation des produits du secteur public.

b) Donner la priorité au secteur d’autogestion au sein du secteur non-capitaliste qui existe déjà, ou qui doit naître.

c) Dans le secteur du gaz et du pétrole, ne pas accepter la perspective d’une cristallisation de la situation actuelle impliquant en pratique la formation de véritables enclaves impérialistes. Il faut œuvrer pour que les contradictions s’approfondissent et corroder progressivement les positions du capital international. Le contrôle ouvrier sera une forme concrète pour y parvenir.

d) Établir un monopole effectif du commerce étranger et introduire une planification économique. De telles mesures s’avèrent nécessaires, entre autre, pour éviter un étouffement ou une distorsion du secteur autogéré.

e) Appliquer une réforme agraire radicale dans les secteurs non touchés par les mesures précédentes, par l’expropriation des grands propriétaires algériens, l’introduction de limitations rigoureuses du droit de propriété du sol, l’interdiction de l’achat et de la vente libres de la terre, une restructuration de l’agriculture traditionnelle sur une base coopérative et sa modernisation.

f) Élaborer un plan d’ensemble s’appuyant à la fois sur cette nouvelle réforme agraire, sur l’investissement humain et sur l’industrialisation, en vue de résorber dans un délai relativement court le chômage et le sous-emploi, principales plaies de la campagne algérienne.

g) Renouveler entièrement l’appareil d’Etat et de l’administration par la création d’organismes de pouvoir des ouvriers et des paysans et une restructuration administrative qui corresponde aux nouvelles structures économiques, notamment aux structures de l’autogestion dont le fonctionnement réel doit être impérieusement assuré. Remplacer par un pouvoir populaire, avec des articulations variées et multiples, la pyramide bonapartiste actuelle. Trouver à chaque étape les formules et les moyens aptes à réaliser cet objectif. Mener contre les privilèges bureaucratiques une lutte opiniâtre, en stimulant les tendances égalitaires (limitation des rétributions, sacrifices communs nécessaires, participation de tous à la production. ne fût-ce que pendant des périodes limitées, etc.).

Assurer la défense de la révolution aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur par de véritables milices ouvrières et paysannes non professionnelles.

h) Séparer rigoureusement l’appareil du parti de celui de l’Etat.

i) Démocratiser les syndicats, dont les dirigeants devront être élus par les instances syndicales, en faisant abstraction de l’appartenance au parti. Le droit de grève ne doit pas être mis en question par des limitations a priori. La décision sur l’opportunité économique ou politique d’une grève ne peut être l’apanage de bureaucrates, de dirigeants au sommet ou du pouvoir d’Etat, mais appartient aux travailleurs intéressés qui sauront chaque fois considérer toutes les implications de leur attitude. L’autogestion ne supprime pas la justification de l’exercice du droit de grève, l’arbitraire économique n’étant pas éliminé au niveau de l’économie nationale. Le syndicat ne saurait être conçu exclusivement comme un instrument de formation, de propagande ou de stimulation à la production, mais aussi comme un instrument de lutte aussi bien contre les classes antagonistes que contre la bureaucratie, comme un instrument des travailleurs dans la lutte pour la distribution du revenu national.

j) Mener une campagne systématique pour la révolution dans le domaine des mœurs, contre toute forme de traditionalisme, en premier lieu par une libération véritable de la femme algérienne.

k) Le respect de la liberté de religion et l’opposition à toute mesure administrative ou répressive dans ce domaine ne doivent pas faire oublier que la religion joue effectivement un rôle objectif conservateur comme ciment idéologique. Donc ne pas accepter de formule confusionniste ni à plus forte raison admettre que l’Etat finance le culte, sous quelque forme que ce soit, et que soient défendues des conceptions sur le plan des mœurs qui, en dernière analyse, affaiblissent la mobilisation révolutionnaire.

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