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Maxime Rodinson : Mahomet

Extrait de Maxime Rodinson, Mahomet, Paris, Points-Seuil, 1994 (1ère édition : Paris, Club français du livre, 1961), p. 355-379

The Grand Mosque of Paris, with the minaret on the left, Paris, France, March 1961. (Photo by Gunter R. Reitz/Pix/Michael Ochs Archives/Getty Images)

CHAPITRE VII
Victoire sur la mort

Ce n’en était pas fini du prophète de l’Islam. Dans cette dérisoire quête à l’immortalité qui anime tant d’hommes, le fondateur d’une idéologie et le fondateur d’un Etat sont favorisés. Leurs actes, leurs idées, à travers les siècles, informent l’histoire. Mohammad était les deux à la fois, il combinait en un seul être Jésus et Charlemagne.

Sa vie était terminée, sa grandeur commençait à peine. Il avait créé un embryon d’Etat arabe animé par une religion arabe. Que cette création ait répondu aux besoins profonds de l’Arabie, c’est un fait évident puisqu’elle survécut à la crise terrible qui suivit sa mort. De puissants facteurs, que j’ai essayé d’analyser, poussaient au maintien de l’édifice qui répondait à tant de nécessités. Mais cette pression de la nature des choses ne pouvait se matérialiser que si des hommes se trouvaient qui la comprennent et la traduisent en une série de décisions politiques au jour le jour. Mohammad avait eu la chance de rencontrer des hommes aptes à ce rôle. Il les avait formés. Maintenant ils se trouvaient là, Abou Bekr, ‘Omar, Abou ‘Obayda, pour résister aux forces de désagrégation, pour maintenir la cohésion politique et idéologique, pour repousser les ennemis, pour conquérir de nouvelles terres à l’Etat et à la doctrine.

Une quinzaine de jours après la mort de Mohammad, Ossâma partait pour les confins syriens accomplir la tâche que lui avait confiée le prophète. Abou Bekr avait énergiquement refusé de décommander l’expédition ou d’en charger un autre. Le Messager d’Allah devait être obéi au-delà de la mort. En septembre de la même année, Khâlid partait vaincre les opposants arabes révoltés. L’année suivante, il s’attaquait à l’Empire perse tandis que Yazîd, le fils d’Abou Sofyân, nommé général fort politiquement par Abou Bekr, envahissait la Palestine byzantine. La paix arabe, on l’a vu, imposait de trouver au-dehors un exutoire à l’énergie belliqueuse des tribus et du butin pour les faire vivre. Les Arabes avaient maintes fois auparavant attaqué les peuples sédentaires du Croissant Fertile. Au mieux, ils avaient créé de petits Etats vite assimilés par la civilisation indigène, vite réduits à la vassalité, puis à la sujétion par les puissants empires mondiaux. Au pire, ils avaient été repoussés ou massacrés. Mais cette fois, ils avaient derrière eux un Etat cohérent, ils avaient en eux une idéologie qui repoussait l’assimilation. Devant eux, ils trouvaient seulement l’Empire sassanide en déroute, l’Empire byzantin qui, malgré ses victoires récentes, était profondément affaibli et désuni. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, les armées s’écroulaient dans l’indifférence ou avec la complicité des masses dissidentes et opprimées. Eux restaient forts, unis, puissants, résolus.

Unis ? Pas tellement. Les clans, les groupes, les réunions d’intérêts antérieurs à l’Islam et ceux qui s’étaient formés avec lui se déchiraient. Mais le spectre de la scission effrayait tout le monde et la majeure partie des masses arabes se retrouvait unie, enthousiaste ou résignée, derrière le chef de la communauté. En 37 de l’hégire (657), dans la première grande bataille entre les Musulmans, entre ‘Ali et Mo‘âwiya à Çiffîn, l’horreur de la situation apparut et des combattants attachèrent des Corans à la pointe des lances pour appeler à cesser la lutte fratricide. C’était une manœuvre politique, mais l’appel à l’unité musulmane fit impression sur tous et l’emporta. On dut cesser le combat et avoir recours à l’arbitrage. A part quelques irréductibles comme ceux qu’on appelait les séparatistes (Khârijites), les opposants se ralliaient bon gré, mal gré, au dirigeant que le vent de l’histoire, les manœuvres politiques et le hasard des combats avaient porté à leur tête.

Dans une première période, les succès extérieurs de l’armée musulmane furent essentiellement des succès arabes. C’étaient les Arabes qui s’élançaient à la conquête du monde, avançant toujours un peu plus loin, à mesure qu’ils s’apercevaient que rien n’était en mesure de leur résister. Ils culbutaient les faibles armées adverses, s’emparaient des villes qui leur étaient souvent ouvertes, prenaient en main l’administration de vastes pays dont les populations se soumettaient sans murmure. Un changement de maître ne les étonnait pas. Elles en avaient tant vu ! Les maîtres anciens n’étaient pas aimés. Un siècle après la date où Mohammad, obscur chamelier, avait commencé à réunir autour de lui dans sa maison quelques pauvres Mekkois, ses successeurs commandaient des approches de la Loire au-delà de l’Indus, de Poitiers à Samarkand.

C’était un Empire arabe.

« Nous les Arabes étions humiliés, les autres nous foulaient aux pieds et nous ne les foulions point ; alors Allah envoya un prophète d’entre nous et l’une de ses promesses fut que nous conquerrions ce pays et le vaincrions. » [158]

Les Arabes, tous Musulmans maintenant, bénéficiaient collectivement des revenus de ces pays immenses et fertiles. Ils percevaient un impôt relativement léger, moyennant quoi ils laissaient les habitants cultiver leurs terres, vaquer à leurs occupations, arranger leurs rapports personnels comme ils l’entendaient, parler leur langue, adorer leur Dieu, suivre leurs prêtres. Les vainqueurs se partageaient assez équitablement le revenu de cette immense exploitation. A la tête de cet Empire était la famille de Qoraysh qui s’était le plus opposée au prophète, la famille d’Abou Sofyân, les Omeyyades. L’organisateur le meilleur en fut Mo‘âwiya, le fils d’Abou Sofyân, le fils aussi de Hind, cette femme dont la haine pour l’Islam était allée jusqu’à l’hystérie, qui au soir d’Ohod avait extrait de sa poitrine et mangé le foie de Hamza, le lion d’Allah, l’oncle du prophète. Tout se passait comme si Mohammad avait travaillé et prêché pour la plus grande gloire et le plus grand profit de ses ennemis. Il avait conquis un empire à Qoraysh qui l’avait rejeté. Résultat fréquent des révolutions !

Mais les idées ont leur vie propre et cette vie est révolutionnaire. Une fois ancrées dans la mémoire des hommes, couchées par écrit sur le papyrus, le parchemin ou même comme pour le Coran sur des omoplates de chameaux, elles continuent leur action au grand scandale des hommes d’Etat et des hommes d’Eglise qui les ont utilisées, les ont canalisées, ont élaboré une casuistique afin d’en éliminer les répercussions dangereuses pour le bon ordre d’une société bien réglée. Contre les scribes et les Pharisiens, Jésus dresse les paroles de la Loi et des prophètes. Contre les cadres de la grande Eglise, à travers les siècles, les hérétiques de tout acabit utilisent les textes explosifs des Évangiles. Dans les républiques corrompues, les objecteurs de toutes sortes opposent aux gouvernants la Déclaration des droits de l’homme. Contre les bonzes de la social-démocratie, Lénine exploite les textes où se traduit la ferveur révolutionnaire de Marx. Contre l’oppression stalinienne les opposants font resurgir les déclarations de Lénine. Ainsi l’histoire se fait, torrent de forces vives et bouillonnantes, que les hiérarchies essaient, toujours vainement à la longue, de contenir.

Ainsi dans l’Islam. Le Coran, parole indiscutable d’Allah, transmettait aux générations le message d’un homme opprimé qu’avait, à un moment donné, indigné l’injustice et l’oppression. Il charriait dans son texte chaotique des invectives et des défis aux puissants, des appels à l’équité et à l’égalité des hommes. Un jour il se trouva des hommes pour s’emparer de ces paroles et s’en faire des armes. Les gouvernants arabes n’imposaient pas, comme on l’a cru en Europe, la conversion par la force. Ils la voyaient, au contraire, d’un mauvais œil. C’était un moyen d’échapper à l’impôt, de s’agréger à la foule des parties prenantes, de diminuer ainsi doublement la part du gâteau dont pouvait disposer chaque Musulman. Mais le moyen de l’empêcher ? On a fouetté à l’époque omeyyade quelques chrétiens, Juifs ou Mazdéens qui voulaient se convertir à l’Islam. Mais ce scandale ne pouvait se répéter indéfiniment. Rien dans le Coran ni dans l’exemple de Mohammad ne réservait la connaissance de la vérité sur Allah aux seuls Arabes ! Admettre cette hypothèse était illogique ce qui, certes, n’a jamais été un argument en politique, mais surtout cela sapait les fondements de l’idéologie sur laquelle était bâti l’Empire. D’ailleurs, les coutumes arabes admettaient et favorisaient l’adoption par les clans de gens de toute espèce et de toute origine qui devenaient ainsi des Arabes à part entière. Le flot des conversions grossit lentement, puis devint irrésistible. Des Persans, des Syriens, des Égyptiens, des Berbères, des Goths, des Grecs et tant et tant d’autres se rattachèrent aux Arabes, se considérèrent comme des Arabes, devinrent réellement des Arabes. Mais des masses encore bien plus nombreuses devinrent musulmanes.

Les nouveaux Musulmans incomplètement ou pas du tout arabisés supportèrent bientôt mal l’hégémonie arabe. Ils devinrent les meilleurs connaisseurs du texte sacré, de l’histoire du prophète, de la vieille Arabie. Ils créèrent la philologie arabe et la théologie musulmane. Utilisant le patrimoine culturel de toutes les nations dont ils étaient issus, brassant les idées, les techniques et les modèles, ils fondèrent l’art musulman, la science musulmane, la philosophie musulmane, la civilisation musulmane. Les Arabes de souche eux aussi, maintenant polis, affinés, participèrent à cette création collective. Mais ils avaient dû admettre l’égalité avec eux des hommes qu’ils avaient conquis et dont beaucoup maintenant s’identifiaient totalement à eux. Le mouvement révolutionnaire qui imposa cette égalité triompha au nom des propres valeurs qui les avaient fait vaincre. Il prit pour drapeau le Coran, pour exemple et pour garant le prophète. A travers les siècles maint et maint autre mouvement qui bouleversa l’Islam devait faire de même.

A la base de tout cela, il y avait, transformées, certes, repensées en harmonie avec les pensers nouveaux, les idées qui avaient hanté Mohammad ibn ‘Abdallâh. Quelque part à la source de ces agitations réussies ou non, de ces conceptions plus ou moins justifiées, plus ou moins inadéquates, il y avait celui qui avait été un obscur chamelier d’une humble famille de Qoraysh. Comment estimer exactement son apport, son legs, ce qui dans l’histoire humaine fut différent parce qu’il avait existé, parce que sa vie avait été celle qui a été dite ? Pour les Musulmans croyants sa venue marque un renversement, une révolution, un tournant capital. Avant, c’était l’ignorance, des ténèbres que tempéraient à peine les vagues clartés diffusées par l’enseignement tronqué des révélations juive et chrétienne. Après, ce fut le règne de la vérité, de la normalité, de la Loi divine, juste, sage, raisonnable, pas toujours suivie certes, mais toujours présente comme étalon, comme norme, comme recours, agissant par là, imposant sa pression sur les actes des hommes, influençant les événements, gauchissant l’aventure humaine dans le sens du Bien.

L’historien voit naturellement les choses d’une façon bien plus complexe. Il ne peut s’en tirer avec le postulat d’un déterminisme conçu de façon primitive ou d’un marxisme de niveau élémentaire : si Mohammad n’était pas né, un autre Mohammad imposé par la situation serait venu à sa place. Non, les événements eussent certainement été très différents. Que serait-il advenu des deux grands Empires et de l’Arabie ? On peut indéfiniment spéculer. Un autre Mohammad venu vingt ans plus tard aurait peut-être trouvé l’Empire byzantin consolidé, prêt à résister victorieusement à l’attaque des tribus du désert. L’Arabie eût pu se convertir au christianisme. La situation exigeait, nous l’avons vu, des solutions à des problèmes cruciaux. Mais ces solutions eussent pu être tout autres. Un coup de dés différent et le hasard prend une autre tournure.

Nous ne savons pas ce qui aurait pu être. Mais nous connaissons bien ce qui a été. Et le legs de Mohammad a été considérable. Il n’a certainement pas prévu, au début surtout, ce qui allait résulter de ses moindres décisions. L’enchaînement des choses a fait que chaque option qu’il prenait, banale et sans conséquences pour un autre, entraînait des répercussions énormes pour des millions d’hommes et de femmes encore à naître. Tout a dépendu, certains jours, de la direction qu’il prenait dans une ruelle obscure de Mekka. Et s’il eût été tué à Badr, l’évolution technique de l’humanité en général ou sa marche vers des formes plus productives d’économie n’en eussent pas été affectées sensiblement sans doute, mais que de choses eussent été différentes, des Philippines à l’Europe Occidentale !

Sans lui, il est bien peu probable que l’Empire arabe, qu’il n’avait pas prévu sans doute, se fût jamais constitué. Cette immense unité politique, restreinte plus tard à une unité idéologique et culturelle, a permis un brassage intense d’hommes, de techniques, de comportements, d’idées de la Chine à l’Espagne, la naissance d’une nouvelle civilisation avec ses valeurs propres, morales, artistiques, idéologiques. Chacun des éléments de cette civilisation pris à part a son origine, une origine complexe où l’ancienne Arabie et Mohammad lui-même ne figurent souvent que de façon secondaire, souvent même pas du tout. Mais leur évolution, leur groupement, leur expansion ne se seraient pas produits sans l’activité préalable du prophète de Qoraysh.

Ainsi dans une certaine mesure, dans un certain sens, toute cette histoire vient de lui. De lui l’arabisation de vingt pays des bords de l’Euphrate et du Tigre jusqu’à l’Atlantique. De lui la coupure des liens entre l’Occident latin, amputé de l’Afrique du Nord, et l’Orient devenu arabe. De lui les royaumes et les Empires musulmans jusqu’à l’Empire ottoman qui menaça Vienne. De lui les cavaliers et les marins, les marchands et les pirates, les artistes ciseleurs de bronze et les architectes inspirés, la mosquée de Cordoue et le Tadj Mahal.

Bien plus sûrement, bien plus directement en tout cas, il faut parler du legs spirituel, idéologique du prophète. Ce n’est pas que, comme le croient ses fidèles, tout le monde mental de l’Islam soit dérivé de la pensée qu’il a exprimée. Comme nous le verrons dans un moment, cet ensemble d’idées a bien d’autres sources. Au cours des siècles, on a sanctifié en les prêtant au prophète, on a couvert de son autorité mille pensées inspirées de l’esprit du temps et des influences culturelles les plus diverses. Mais, malgré tout, ces pensées qui lui étaient si étrangères ont dû plus ou moins s’adapter à un système préexistant, et ce système, c’était celui qu’il avait peu à peu élaboré en accueillant et en transformant, suivant ses tendances mentales propres, des idées puisées dans son milieu. Ainsi sa pensée a influé sur toute idéologie musulmane ultérieure. Mais surtout il est resté le Coran, produit, comme je l’ai dit, de son inconscient, le Coran lu, relu, récité, psalmodié, appris par cœur dès l’enfance par tous ses fidèles. Pour les Musulmans cultivés déjà qui ont accès à d’autres livres, à d’autres sources d’influences, le rôle joué par le Coran est considérable. Mais pour combien de millions d’esprits simples a-t-il représenté l’unique source de pensée un peu haute, la seule référence idéologique, spirituelle et morale ? Ainsi l’univers mental de Mohammad s’impose directement, de la façon la plus immédiate, la plus présente à l’attention du paysan comme à celle de l’homme d’Etat ou du philosophe. L’effet en est partout extrêmement sensible. Ainsi cette appréhension directe, écrasée, terrifiée de ce qui apparaît comme la réalité divine, ce sentiment d’impuissance aux mains d’un maître implacable, cette soumission à son incompréhensible volonté. Mais aussi, cette orientation positive, active vers les réalités de l’existence humaine, cet effort attentif pour les modeler à son gré, ce refus du désespoir et de l’angoisse, ce rejet de la souffrance, cet hédonisme avide de jouir de la vie et de ses plaisirs dans toute la largeur des limites marquées par la volonté de Dieu, cette conscience morale intense, mais assez courte, un peu trop aisément raisonnable à notre gré, un peu trop facilement résignée à l’imperfection humaine, un peu trop dépourvue de cette anxiété désespérée devant l’exigence et l’impossibilité de la perfection, de cette tension héroïque et tragique que Jésus nous a habitués, peut-être à tort, à considérer comme indispensables à une vie morale profonde.

L’homme ne se nourrit pas seulement de pain. Il lui faut, pour vivre, au moins quelques idées directrices sur sa place et son rôle dans le monde, quelques règles suivant lesquelles diriger son éphémère existence. Les réformateurs religieux, les prophètes ont été, avant les idéologues modernes, ceux qui ont proposé aux masses un système satisfaisant formé de quelques-unes de ces idées et de ces règles. Les croyants modernes, les Musulmans comme les autres, ont tendance à ne retenir, dans leur religion, que les préceptes moraux, à considérer comme secondaires ou même comme symboliques ou négligeables les idées. D’où leur indignation devant ceux qui, comme nous, s’attachent surtout à analyser l’origine des idées, leur liaison avec les conditions de l’époque qui les a vu naître, qui ont tendance à négliger comme banal et sans intérêt ce qui dans la morale prêchée est universel, à ne retenir que ce qui est spécifique et, par conséquent, en dépendance maximum des conditions de lieu, de temps, de milieu social. Pour eux Mohammad est surtout celui qui leur a demandé d’être justes, droits et bons. Il faut aussi comprendre ce point de vue. Nous pouvons certes montrer que cette prédication a souvent couvert aussi la soumission à l’ordre établi et, par conséquent, la résignation à l’injustice. Nous pouvons préférer maintenant une morale plus ouverte, moins liée à des tabous irrationnels. Nous pouvons surtout condamner des idées qui nous paraissent mythologiques. Mais, pendant des siècles, cette morale plus large, nos idées plus exactes sur le monde étaient hors d’atteinte de ces foules affamées de justice, de paix, de directives élémentaires pour mener une vie décente, d’idées simples qui donnent une signification à leur existence terrestre. Nous avons vu naître, se former sous nos yeux des idéologies dérivées parfois de principes ouverts, de données exactes, scientifiquement élaborées. Elles ont pourtant engendré leurs mythes, leurs étroitesses, leurs iniquités. N’ayons donc pas trop d’orgueil, pas trop de sévérité envers ces idéologies du passé qui ont fourni à tant d’hommes des raisons de vivre, qui leur en fourniront encore pendant longtemps sous une forme peut-être transformée si quelque prévision de l’avenir nous est permise. Et sans naïveté, sans illusion, reconnaissons la grandeur des créateurs de systèmes qui ont joué un rôle si important, parmi eux de Mohammad.

Pour ceux à qui s’attaquaient ses sectateurs, les chrétiens surtout, ce devint l’archi-ennemi, un homme exécrable, un imposteur épileptique. On s’empara de ce que racontaient sur lui ses disciples pour faire un portrait détestable de ce cruel et lubrique individu, perdu de vices et de crimes, ayant emprunté sans vergogne ses quelques idées à des chrétiens égarés, ayant gagné ses crédules sectateurs par des tours de passe-passe. Dans la légende populaire, on allait plus loin. Il avait été un bon chrétien qui avait converti beaucoup d’âmes à la foi chrétienne. Certains en faisaient même un cardinal. Mais l’Eglise n’avait pas reconnu ses services comme il l’aurait voulu. Un autre avait été nommé pape. Alors il avait fondé un schisme et égaré bien des hommes, mû par l’orgueil qui le poussait à être le premier. C’est l’habitude des idéologies triomphantes d’expliquer toutes les dissidences par l’orgueil, bon moyen d’exalter l’humble conformisme de l’obscur fidèle. Certains ajoutaient que, s’étant enivré, il avait été dévoré par des porcs. Cela expliquait l’horreur de ses fidèles pour cet animal. Certains — nous trouvons cela par exemple dans la Chanson de Roland — voyaient en lui un dieu païen, une idole à laquelle on rendait un culte répugnant dans les « mahomeries ».

En face, au contraire, la dévotion croissait de siècle en siècle. L’idéologie qui fournissait leurs raisons de vivre à des millions de Musulmans n’était-elle pas tout entière dépendante de cet homme unique, dernier transmetteur de la parole d’Allah ? Comme il en était l’origine, il demeurait le symbole de l’unité idéologique de la communauté musulmane. Moins celle-ci trouvait de chefs sur lesquels épancher sa ferveur, de personnalités « charismatiques » pourvues de grâces divines auxquels puissent s’adresser son respect et sa vénération, plus elle tendait à les remplacer par la figure idéalisée de l’initiateur disparu. Sa conduite dans ses moindres détails était un modèle sur lequel chacun devait se régler. On défendait tel parti, telle norme, telle idée en lui en attribuant l’origine par ses paroles et par ses actions. Il avait posé les règles du divorce et du gouvernement de même qu’il avait montré comment il fallait se tenir à table, se moucher et faire l’amour. Il avait été un homme parfait et irréprochable. Malgré ses déclarations expresses, on lui attribua des miracles en nombre croissant. « Aucun prophète n’a jamais accompli de miracles que notre prophète n’en ait accompli de semblable » écrira au début du XIIe siècle le cadi marocain ‘Iyâd. Le folklore arabe, les légendes juives, chrétiennes, mazdéennes et même bouddhiques servirent à lui constituer une histoire merveilleuse digne de lui et de l’Islam. Quand il était né, le palais de l’empereur perse avait tremblé, quatorze de ses tours s’étaient écroulées, le feu sacré des Mazdéens s’était éteint, un lac s’était desséché, une lumière merveilleuse était sortie du sein de sa mère, avait illuminé jusqu’à la Syrie et les étoiles s’étaient approchées au point qu’un témoin craignit qu’elles ne tombassent sur lui. On dit que son corps ne projetait pas d’ombre, que les mouches ne se posaient pas sur ses vêtements, que ses cheveux tombant dans le feu ne brûlaient pas. A partir d’un verset du Coran, une histoire fantastique se développa selon laquelle Allah lui avait soumis la Lune. Pour convaincre les Mekkois, à l’appel du prophète, la Lune avait fait sept fois le tour de la Ka‘ba, puis s’était fendue en deux. Elle avait rendu hommage à Mohammad « d’une voix qu’entendirent le plus lointain et le plus proche ». Une moitié était entrée dans sa manche droite et sortie par sa manche gauche, l’autre avait fait le chemin inverse. Gabriel lui apporte des jardins célestes cinq pommes, une pour lui et une pour chacun des quatre premiers califes. Sa pomme lui parle, chante sa gloire, énumère les prodiges qui démontrent sa mission.

Les prosateurs et les poètes chantent sa louange. Voici ce qu’en dit, par exemple, un pieux poète berbère d’Egypte au XIIIe siècle, Bouçîri :

Mohammad est le seigneur des deux mondes, des deux races (hommes et génies),
Des deux nations, les Arabes et les Etrangers.
C’est lui, notre prophète, qui ordonne et qui défend : nul
N’est plus véridique que lui, dans ses négations et ses affirmations.
C’est lui l’ami (de Dieu) en l’intercession de qui l’on peut espérer.
Contre toutes les terreurs subites…
Il a surpassé les prophètes par ses qualités physiques et morales,
Et ils ne l’approchent pas en science, ni en magnanimité…
Personne n’a de vertus pareilles aux siennes :

Il possède sans partage l’essence de la beauté…
Si ses miracles, par leur grandeur, étaient en rapport avec son haut rang,
L’invocation de son nom rendrait la vie aux os desséchés…
On eût dit une fleur pour la délicatesse, la pleine lune pour l’éclat,
La mer pour la générosité, le Temps pour la grandeur des projets…
[159]
(Trad. René Basset.)

Un mystique égyptien de la même époque, Dîrîni, pour prendre au hasard un autre exemple, nous rapporte quelques traditions courantes sur son compte.

« Mohammad disait : La première lumière qu’a créée Allah est ma lumière. On dit qu’Allah lorsqu’il créa son divin Trône écrivit dessus en lettres de lumière : il n’y a de divinité qu’Allah et Mohammad est le messager d’Allah. Lorsque Adam sortit du Paradis, il vit sur le pied du Trône et partout dans le Paradis écrit le nom de Mohammad accouplé au nom d’Allah. Il dit : Seigneur, qui est donc ce Mohammad ? Allah, le Très Haut, lui dit : C’est ton descendant et, n’était lui, je ne t’aurais pas créé. Alors Adam dit : Par le caractère sacré de cet enfant, sois compatissant envers le père. Alors, on cria : O Adam ! Si tu avais invoqué auprès de Nous l’intercession de Mohammad parmi les habitants des cieux et de la terre, alors Nous l’aurions admise… Parmi les signes de sa mission, il y a qu’il faisait jaillir l’eau d’entre ses doigts et qu’il en multipliait la quantité grâce à sa baraka, à de nombreuses occasions qui sont exposées dans des traditions authentiques. L’une d’elles raconte qu’ils étaient à Zawrâ’, au souk de Médine. Vint l’heure de la prière de l’après-midi. Il posa sa main dans un vase et trois cents hommes environ firent leurs ablutions avec cette eau. Anas racontait : J’ai vu l’eau sourdre d’entre ses doigts… Parmi ses signes était aussi la baraka pour la multiplication de la nourriture afin qu’elle rassasie une foule de gens et qu’elle dure longtemps. Il était entré chez Abou Talha et il y avait là des pains d’orge. Il se les fit donner et les émietta, puis on mit dessus de la graisse fondue. Alors il prononça les paroles qu’Allah voulut, puis il dit : Invitez dix hommes à entrer. On les invita et ils mangèrent jusqu’à satiété. Puis ils sortirent et on en invita dix autres et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le monde eût mangé et ils étaient environ quatre-vingts… »

Les animaux chantaient sa gloire et faisaient des remontrances à ceux qui ne le suivaient pas.

« Les paroles du loup à Ohbân ibn Aws sont bien connues. Il faisait paître son troupeau. Le loup s’arrêta devant lui et lui dit : l’étonnant avec toi, c’est que tu restes là à faire paître ton troupeau et que tu laisses de côté un prophète tel que jamais Allah n’en a envoyé de plus puissant, un prophète à qui ont été ouvertes les portes du Paradis et les habitants de celui-ci regardent d’en haut le combat de ses compagnons. Il n’y a entre toi et lui que ce troupeau, sans lui tu serais dans les armées d’Allah. Ohbân alla et se convertit. »

Ses mérites et ses qualités sont innombrables :

« Il témoigne en faveur de ceux qui croient en lui et qui se laissent guider et contre ceux qui le renient et lui montrent de l’hostilité, il apporte la bonne nouvelle de la divine récompense à celui qui obéit à Son Maître, il annonce le châtiment à celui qui a préféré suivre ses passions. Il a appelé à Allah avec Sa permission, produisant les preuves de Sa puissance, il est le flambeau qui illumine celui qui croit en lui et recherche sa lumière et alors celui-ci aperçoit la grand-route. Sa lumière a persisté depuis le temps d’Adam… Adam l’a connu et l’a pris comme intermédiaire pour accéder à Allah… Il surpasse les autres prophètes comme le soleil surpasse la lune et comme la mer surpasse la goutte d’eau… Il est le pôle de leur autorité, l’essence de leur décret, la plus belle perle du collier qu’ils forment, l’empreinte de leur chaton, le vers par excellence de leur poème, le centre de leur cercle, le soleil de leur matin, le croissant de leur nuit… Lève-toi, imâm de la terre et hausse-toi à la royauté suprême, deviens imâm des gens du ciel !… Les archanges sont venus saluer le chef suprême, sa lumière est plus brillante, sa démonstration plus éclatante, le secret qu’il détient plus manifeste, sa puissance et son mérite sont plus hauts, sa mention plus belle, son aspect plus agréable, sa religion plus parfaite, son élocution plus éloquente, sa prière plus efficace, sa science plus haute, son appel mieux entendu, ses demandes sont mieux satisfaites, son intercession a plus d’effet, son secours est plein de force, son nom est « loué » (mohammad), son corps est le plus dévot… il est le bien-aimé du Maître, il est le plus doué de mérites auprès des Croyants… » [160]

On raconte en grand détail le voyage qu’il fit au ciel en une nuit tandis que son corps reposait sur son lit, guidé par Gabriel, monté sur la jument Borâq à tête de femme. Des livres furent composés là-dessus, l’un d’eux fut traduit en latin au Moyen Age, inspira peut-être Dante, fut connu des poètes toscans de son époque. A chacun des sept cieux, il rencontre les prophètes qui l’ont précédé, des anges d’une taille immense se montrent à lui. Gabriel lui explique les secrets du ciel et de l’enfer. Il arrive en face d’Allah lui-même qui lui met la main sur la tête pour qu’il soit pénétré du savoir divin. [161]

Les mystiques, les théologiens, les philosophes spéculent et raffinent sur son rôle, sur le sens de sa venue, sur ses qualités. Pour le grand mystique espagnol Mohyi ad-dîn Ibn al-‘Arabi, son affection bien connue pour les femmes est le symbole de l’affection du tout pour les parties, de l’amour que Dieu a pour les créatures, du désir qu’il a qu’elles s’unissent à Lui. Pour les mystiques, « tout, cieux, terre, anges, hommes, djinns, a été créé à partir de l’esprit, de l’âme, du cœur, de la chair mohammadienne » (L. Gardet).[162]

Le peuple fidèle le respecte et le vénère. On ne dit, on n’écrit son nom qu’en le faisant suivre d’une eulogie : « qu’Allah répande sur lui ses bénédictions et le garde sain et sauf ». On jure par son nom. Beaucoup s’abstiennent de consommer des nourritures qu’il n’a pas mangées. Un jour, l’Anglais Edward W. Lane admirait dans un souk du Caire de très jolis fourneaux de narguileh. Il demanda au céramiste qui les avait fabriqués pourquoi il ne les avait pas marqués de son estampille. « A Dieu ne plaise, répondit l’artisan, mon nom est Ahmad (un des noms attribués au prophète). Voudrais-tu que je le fasse passer au feu ? » [163] On a cru souvent que le fait de porter le même nom que le prophète donnait droit à une indulgence spéciale de la part d’Allah. [164] Mais ‘Omar aurait voulu l’interdire parce qu’on pouvait être amené à injurier, maudire, railler « Mohammad ». En fait, à certains moments, des infidèles qui ont dit d’un particulier « Mohammad a menti », par exemple, ont eu des ennuis graves. Quant à l’injure directe au prophète, elle est, selon le droit religieux, passible de la peine de mort. Il y a peu de mois, un professeur européen a soulevé un grand scandale parce que, dans une conférence à Beyrouth, il avait seulement cité, comme témoignage historique, sans les prendre aucunement à son compte, des injures chrétiennes médiévales sur Mohammad. Ce fut une affaire d’Etat. Il est peu conforme à la religion de fumer et de boire du café, a-t-on estimé longtemps, parce que ces usages étaient inconnus au temps du prophète. On portait des médaillons, des plaquettes, des pierres où étaient décrites ses perfections corporelles et spirituelles et on en attendait des effets merveilleux. On rapportait qu’il avait dit : « Celui qui verra la description de mes qualités après moi, c’est comme s’il m’avait vu et celui qui l’aura regardée avec un amour pour moi, Allah le gardera du feu de l’Enfer, il sera préservé de l’épreuve de la tombe et le jour de la Résurrection il ne sera pas nu. » [165] On énumère pieusement ses noms. On en trouve 99 comme les noms d’Allah. On les porte en amulettes, en pendentifs. Partout des poètes populaires, des déclamateurs et des chanteurs de rues clament sa louange devant des auditeurs attentifs et émerveillés.

Les descendants du prophète, les gens de sa famille ont des privilèges particuliers. Ils forment la classe des sharîf (nobles), des sayyid (seigneurs). On leur doit respect, vénération, amour. On doit supporter leurs débordements, leurs injustices. Aucun ne subira la peine de l’enfer, car le prophète aurait dit : « Tout lien de parenté par alliance et par le sang se déliera au jour de la Résurrection, à l’exception du mien. » Ils se marient entre eux pour préserver pur le sang sacré. Dans certains pays, ils ont exploité leur ascendance pour accaparer pouvoir et richesse. La doctrine de la confession chiite, religion officielle de l’Iran depuis le XVIe siècle, attribue l’infaillibilité et des grâces surnaturelles aux imâms, c’est-à-dire à la succession des premiers-nés de la descendance du prophète à chaque génération. Comme, au Xe siècle, le tout-puissant souverain de l’Egypte, le nègre Kâfour, chevauchait dans les rues, il laissa tomber à terre sa cravache et un sharîf la ramassa et la lui tendit. Il s’écria alors : « Je peux maintenant mourir. Quel but m’assigner encore dans la vie alors qu’un descendant du Messager de Dieu m’a tendu ma cravache ? » Et, ajoute-t-on, Kâfour mourut effectivement peu après.

On vénère les pierres sur lesquelles il s’appuyait, celle où il était assis. L’une d’elles, à Mahajja au Haurân, était censée faciliter les accouchements. [166] Non loin de là, à Malikiyya, on vénérait une écuelle de bois où il avait mangé. On montrait à Qobâ un puits où il avait craché, son eau saumâtre en était devenue douce. A Jérusalem, à Damas, à Dîbîn au Haurân, comme dans de multiples autres endroits, on voyait et on voit l’empreinte de ses pas sur des pierres, car, dit-on, quand il passait sur un rocher, son pied s’enfonçait en y laissant sa trace pour toujours. Vers 1200, un de ses descendants transportait avec lui une relique de ce genre et en tirait de l’argent. On en montre de multiples dans l’Inde de nos jours. [167] Le lieu de sa naissance à Mekka, transformé en mosquée, était spécialement honoré. En 1184, le pèlerin espagnol Ibn Jobayr vint admirer la plaque de marbre vert cerclée d’argent qui marquait l’endroit précis.

« Nous frottâmes nos joues, écrit-il, sur cette place sainte où vint tomber sur terre le plus illustre des nouveau-nés et qu’a touchée l’enfant le plus pur et le plus noble par ses origines. » [168]

On conserve partout de multiples reliques de lui : des cheveux, des poils, des dents, ses sandales, son manteau, son tapis de prières, une poignée d’épée, une flèche qui lui ont servi. A Constantinople, devenue la capitale du monde musulman, on se glorifiait du nombre de ces reliques. Deux poils de sa barbe y étaient conservés dans quarante pochettes ensachées les unes dans les autres ; on les montrait solennellement aux dévots une fois l’an.

La vénération populaire alla si loin parfois qu’elle menaçait le monothéisme de la même façon que le Coran accusait les chrétiens et les Juifs de le faire. Un commentateur n’avait-il pas expliqué un verset du Coran en prétendant qu’Allah avait fait asseoir le prophète auprès de Lui sur son Trône ? Le vénérable théologien Tabari (autour de 900) ayant protesté, le peuple croyant de Bagdad lapida sa porte. [169]

Dans divers milieux, on introduisit de bonne heure dans la prière rituelle et à côté d’elle une invocation en l’honneur du prophète. Cette invocation était censée avoir des vertus merveilleuses. On en vint à dire que « 80 bénédictions » de ce genre valaient la rémission de 80 péchés ou même des péchés de 80 années. Un mystique voit dans l’autre monde un être de lumière s’interposer entre l’ange-bourreau et lui. C’est un être formé avec les nombreuses « bénédictions » qu’il a récitées pendant sa vie en l’honneur du prophète. Mohammad, d’ailleurs, du Paradis où est son âme, auprès de Dieu, intercède en personne tandis que, dans sa tombe, son corps demeure, merveilleusement inaltéré.

A Médine, l’humble fosse où son cadavre avait été déposé si furtivement est devenue le centre spirituel d’une mosquée décorée d’or, d’argent, de marbre, de mosaïques, de diamants. Les souverains de l’Islam l’ont enrichie de leurs dons, ont rivalisé pour l’embellir. A côté de lui reposent Abou Bekr et ‘Omar ses compagnons. On raconte dans le peuple qu’il y a encore une place réservée à Jésus quand il reviendra à la fin des temps. [170] Après le Pèlerinage à Mekka, la plupart des pèlerins vont à Médine visiter cette tombe. Le prophète n’aurait-il pas dit : « Celui qui me visite après ma mort, c’est comme s’il m’avait visité de mon vivant ? » Voici les conseils que donne un Musulman contemporain de langue française :

« Tu entreras dans la Mosquée… et tu t’avanceras vers le tombeau. (La cabane de ‘Aïsha) est maintenant une pièce à une seule porte qui n’est ouverte que pour de graves motifs. Les murs sont tendus extérieurement de longues draperies vertes. Un couloir étroit et sombre qui ne reçoit aucune lumière en fait le tour. Sur l’un des côtés, le seul que tu verras, se dressent de magnifiques grilles, précieusement ouvragées, séparées par des colonnes dont la base, au contraire des autres, est de marbre blanc orné de rainures dorées. Ces colonnes blanches qui se répètent dans la largeur de la galerie limitent le “noble jardin” rawda ech-charîfa, jardin mystique, jardin spirituel. Y prier, dit la tradition, c’est comme si l’on priait au paradis. La tombe du prophète ne t’apparaîtra donc pas. »

Et le réformiste actuel, craignant l’idolâtrie, ajoute :

« Tu te tiendras debout devant la grille et tu ne prieras pas. La prière est réservée à Dieu… Mais les pieuses pensées que tu extérioriseras, sans trop élever la voix, ne te manqueront pas pour honorer grandement l’Envoyé de Dieu. » (J. Roman). [171]

La même frayeur, inspirée, il faut le reconnaître, d’une fidélité à l’esprit du Message de Mohammad, devant le culte rendu au prophète par les foules ignorantes, a poussé certains réformistes à des mesures plus radicales. En 1804, à Médine qu’elles venaient de prendre, les armées des puritains wahhâbites démolirent autant qu’elles le purent les coupoles élevées sur le saint tombeau et on en enleva tous les objets précieux. Mais rien n’a pu déraciner la piété des masses envers l’homme à qui elles doivent leur foi. Et cette piété veut s’exprimer. Comment le ferait-elle si ce n’est sous des formes que les élites trouveront grossières ?

Mais les Croyants ne peuvent aller tous à Médine et tous désirent montrer fréquemment, régulièrement, leur vénération envers le prophète. A une date qu’on ne connaît pas précisément, quelques siècles après l’hégire, apparaît et se diffuse rapidement une fête anniversaire du prophète. Arbitrairement on la place un lundi, le 12 du mois de rabî‘ premier. C’est aussi un lundi qu’il est mort et un lundi qu’il est parti pour son émigration à Médine. La fête diffère par les détails suivant les pays, mais un peu partout il y a une procession aux flambeaux, on offre des repas aux pauvres, on distribue largement des bonbons, des marchands dressent des baraques ou des tentes que des lanternes illuminent la nuit, vendent des friandises ou du café. On voit des danseurs de corde, des charmeurs de serpents, des conteurs publics, des amuseurs de toutes sortes. On habille les enfants de vêtements neufs, on rend des visites, on fait partir des pétards, on se parfume, on caracole sur des montures richement caparaçonnées. Tout respire la joie. Les membres des confréries mystiques défilent, invoquent le nom d’Allah et de Mohammad mille et mille fois, se livrent à des gesticulations qui tournent vite au délire, entrent en transe, poussent des hurlements pieux. Au Caire, un cheikh monté sur un cheval passait sur le dos de plusieurs dizaines de derviches prostrés. Partout des hommes récitent sans arrêt des litanies, des prières, des chants, des poèmes à la gloire du prophète. Des discours sont prononcés où on expose combien le monde était plongé dans l’ignorance et dans les ténèbres avant la venue de Mohammad, comment il apporta la lumière de la vérité pour éclairer le cœur des hommes de bien. [172] En Turquie, on récite le célèbre poème composé au début du XVe siècle par le derviche Suleymân Tchelebi avec des additions d’autres poètes de la même époque. On y chante ainsi la naissance du prophète :

Toutes choses créées l’ont accueilli joyeusement.
La tristesse s’en était allée, une nouvelle vie ranimait la terre.
Tous les atomes de l’univers lançaient un appel,
Criant en un choeur puissant : Bienvenue, Bienvenue !
Bienvenue, ô sultan très haut, tu es bienvenu !
Bienvenue, ô source de la connaissance, tu es bienvenu !
Bienvenue, toi, rossignol du jardin de la Beauté !
Bienvenue, toi, l’intime du Seigneur de Majesté !
Bienvenue, toi, Lune et Soleil de la Bonne Direction !
Bienvenue, toi, qui ne te sépares jamais de la Divinité !
Bienvenue, toi, seul refuge du pécheur de la communauté !
Bienvenue, toi, le seul qui puisses soulager le misérable ! …
[173]

Tandis que la Chrétienté voyait en lui l’archi-ennemi, malfaisant et lubrique, tandis que l’Islam célébrait en lui « la meilleure des créatures », des hommes venaient qui, concevant mal la foi religieuse et surtout cette foi-là, cherchaient à retrouver en lui un homme pensant et agissant sur le même plan qu’eux. Le comte de Boulainvilliers, au début du XVIIIe siècle, célébrait en lui un libre-penseur qui créa une religion raisonnable. Voltaire, pour attaquer le christianisme, en fait un cynique imposteur, menant pourtant à l’aide de fables son peuple à la conquête de la gloire. Tout le siècle voit en lui le prédicateur de la religion naturelle et rationnelle, bien éloignée de la Folie de la Croix. Les Académies le célèbrent. Goethe lui consacre un magnifique poème où, type même de l’homme de génie, il est comparé à un fleuve puissant. Les fleuves et les ruisseaux, ses frères, crient vers lui, demandent son aide pour les amener vers l’Océan qui les attend. Irrésistible, triomphant, majestueux, il les entraîne.

Und so tragt er seine Brüder,
Seine Schätze, seine Kinder
Dem erwartenden Erzeuger
Freudebrausend an das Herz.

Carlyle place parmi les héros de l’humanité cette grande âme en laquelle il reconnaît quelque chose de divin. Puis les savants viennent, vont aux sources, reconstruisent sa biographie d’après les historiens arabes de plus en plus profondément scrutés. A la fin du XIXe siècle, l’arabisant Hubert Grimme voit en lui un socialiste qui a imposé une réforme fiscale et sociale à l’aide d’une « mythologie », très réduite d’ailleurs, délibérément inventée pour effrayer les riches et emporter leur adhésion. Tandis que la plupart des orientalistes essayent de nuancer leur jugement et mettent au premier plan sa ferveur religieuse, haineusement le jésuite belge Henri Lammens, grand connaisseur des sources, nie encore sa sincérité. Les savants soviétiques discutent s’il fut réactionnaire ou progressiste. Les nationalistes, les socialistes, les communistes même des pays musulmans s’en réclament comme d’un précurseur.

Ainsi chacun a cherché en lui le reflet de ses inquiétudes et de ses problèmes ou de ceux de son siècle, chacun l’a amputé de ce qu’il ne comprenait pas, chacun l’a modelé selon ses passions, ses idées ou ses fantasmes. Je ne prétends pas avoir échappé à cette loi. Mais, si l’objectivité pure est impossible à atteindre, c’est un sophisme que de poser qu’il faut, en conséquence, être délibérément partial. Cet homme dont la pensée et l’action ont ébranlé le monde, nous savons bien peu de choses certaines sur lui. Mais, comme pour Jésus, à travers récits suspects et traditions boiteuses, on peut percevoir quelque chose qui est le reflet d’une personnalité singulière, étonnante pour les hommes ordinaires qui se réunirent autour d’elle. C’est ce reflet tel que j’ai cru l’apercevoir que j’ai essayé de fixer dans ce livre. Ce n’est pas une image simple. Ni le monstre satanique des uns, ni la « meilleure des créatures » des autres, ni le froid imposteur, ni le théoricien politique, ni le mystique exclusivement épris de Dieu. Si nous le comprenons bien, Mohammad était un homme complexe, contradictoire. Il aimait le plaisir et se livrait à l’ascèse, il fut souvent compatissant et quelquefois cruel. C’était un Croyant dévoré d’amour et de crainte pour son Dieu et un politique prêt à tous les compromis. Doué de peu d’éloquence dans la vie ordinaire, son inconscient pendant une courte période fabriqua des textes d’une poésie déconcertante. Il fut calme et nerveux, courageux et craintif, plein de duplicité et de franchise, oublieux des offenses et atrocement vindicatif, orgueilleux et modeste, chaste et voluptueux, intelligent et, sur certains points, étrangement borné. Mais il y avait en lui une force qui, avec l’aide des circonstances, devait en faire un des quelques hommes qui ont bouleversé le monde.

Faut-il s’étonner de ces complexités et de ces contradictions, de ces faiblesses et de cette force ? Après tout c’était un homme d’entre les hommes, soumis à nos défaillances, disposant de nos pouvoirs, Mohammad ibn ‘Abdallâh de la tribu de Qoraysh, notre frère.


NOTES

158. Abû Yûsuf Ya’qûb, kitâb al-kharâj, Le Caire, 1346 H., p. 39, 11. 8 ss.

159. Bûsîn, burda, vers 34-6, 38, 42, 46, 58. Cf. la trad. complète en anglais par Arthur Jeffery, A Reader on Islam, La Haye, Mouton, 1962, p. 607-20. J’ai suivi en partie les interprétations de la traduction française de René Basset, La Bordah du Cheikh-el-Bousiri, Paris, Leroux, 1894.

160. ‘Izz ad-dîn ‘Abd al-‘azîz ad-Dîrînî (mort en 697/ 1297), tahârat al-qulûb (ou al-qalb), Le Caire, 1296 H. (1879 A.D.), p. 26-28, 30-32.

161. Cf. surtout E. Cerulli, Il ‘Libro della Scala’ e la questione delle fonti arabo-spagnole della Divina Commedia, Città del Vaticano, 1949 (coll. « Studi e Testi », 150). J’ai essayé de résumer sur ces bases l’état de la question dans mon article « Dante et l’Islam d’après des travaux récents » (Revue de l’histoire des religions, 140, 1951, p. 203-236). On a publié récemment en livre de poche, fort utilement, une nouvelle et meilleure édition de la traduction latine faite au XIIIe siècle d’un récit de la montée au ciel du Prophète, traduction à la source de textes en castillan et en vieux français, voir Le Livre de l’Echelle de Mahomet (Liber Scale Mahometi) avec une traduction en français moderne : Paris, Le Livre de Poche, 1991 (coll. « Lettres gothiques »).

162. L. Gardet, La pensée religieuse d’Avicenne (Ibn Sinâ), Paris, Vrin, 1951, p. 113.

163. E. W. Lane, An Account of the Manners and Customs of the Modern Egyptians, Londres, C. Knight, 1836-7, vol. I, chap. XIII, p. 384 ; Londres, Dent (Everyman’s Library), p. 288.

164. Cf. J. Reinaud, Monumens arabes, persans et turcs du Cabinet de M. le duc de Blacas…, Paris, Imprimerie royale, 1828, vol. II, p. 97.

165. Ibid., vol. II, p. 80-82.

166. Harawî, kitâb al-ishârât ilâ ma‘rifat az-ziyârât, éd. J. Sourdel-Thomine, Damas, Institut français, 1953, p. 16. Trad. fr. Guide des lieux de pèlerinage, Damas, ibid., 1957, p. 42.

167. Ibid., texte arabe, p. 14, 17, 95 ; trad. fr., p. 36, 43 s, 216 ; T. W. Arnold, art. « Kadam sharîf » in Encyclopédie de l’Islam, 1re éd. fr., t. II, Leiden, Brill et Paris, Picard, 1927, p. 642-4, abrégé et un peu modifié dans la 2e éd., t. IV, Leiden, Brill et Paris, Maisonneuve et Larose, 1978, p. 383-4 (avec une addition de J. Burton-Page).

168. Ibn Jubayr, Travels…, 2e éd., M. J. de Goeje, Leiden, 1907, p. 162 ss. ; trad. fr. Ibn Jobair, Voyages…, traduits et annotés par Maurice Gaudefroy-Demombynes, Paris, Geuthner, 1949-1965, 4 vol., t. II (1951), p. 188.

169. Cf. I. Goldziher, Muhammedanische Studien, Halle, 1890 (réimp. Hildesheim, G. Olms, 1961), p. 168 ; Tor Andrae, Die Person Muhammeds in Lehre und Glauben seiner Gemeinde, Stockholm, 1918, p. 271.

170. Cf. R. F. Burton, Personal Narrative of a Pilgrimage to Al Madinah and Meccah, London, G. Bell, 1913 (Bohn’s Popular Library), vol. I, p. 315 ss.

171. Jean Roman, Le Pèlerinage aux lieux saints de l’Islam, Alger, Baconnier, 1954, p. 34 s.

172. Cf. par ex. M. Hadj-Sadok, « Le mawlid d’après le mufti-poète d’Alger Ibn ‘Ammâr » in Mélanges Louis Massignon, Damas, Institut français, 1957, vol. II, p. 269-91 ; H. Fuchs, F. de Jong, J. Knappert, art. « Mawlid ou Mawlûd » in Encyclopédie de l’Islam, 2e éd. fr., tome VI, Leiden, Brill et Paris, Maisonneuve et Larose, 1991, p. 886-889.

173. Süleyman Çelebi, Vesîletü ’n-necât Mewlid, éd. Ahmed Atesh, Ankara, Türk Tarih kurumu Basïmevi, 1954, p. 67 ; cf. la trad. anglaise en vers de F. Lyman Mac Callum (Süleyman Chelebi, The Mevlidi Sherif, London, John Murray, 1943, p. 23 s. dans la coll. « Wisdom of the East ») qui suit parfois un texte légèrement différent.

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