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Les nouveaux combattants de la génération Adjani : L’Algérie ou la mort des nôtres

Dossier paru dans Informations et réflexions libertaires, n° 80, janvier-février 1989, p. 27-29

Isabelle Adjani in Algiers, Algeria on November 02, 1988. (Photo by Raphael GAILLARDE/Gamma-Rapho via Getty Images)

RIEN A GAGNER RIEN A PERDRE

« Et alors, tu veux que je te brûle? » C’est en ces termes que des jeunes, en altercation avec des propriétaires de grosses voitures, répondent en ce mois d’octobre, mois qui a connu les émeutes les plus sanglantes de l’histoire de l’Algérie indépendante.

A ceux qui assimilent cette révolte à des actes de vandalisme, Jimmy rétorque à juste titre que : « le seul vandalisme, la seule barbarie sont du côté de ceux qui tirent sur la foule en lutte, qui massacrent la jeunesse soulevée ».

En effet, comme première réponse au soulèvement de la jeunesse, le gouvernement de Chadli Benjedid s’est livré à un baptême de sang en assassinant quelques 500 manifestants. La torture des personnes arrêtées confirme l’obscurantisme, que dis-je ?, le totalitarisme d’un régime qui se cache derrière l’étiquette socialiste et « les acquis de la lutte nationale ».

Devant cette apparition sanguinaire, l’Etat algérien tente de se refaire une virginité par une mise en scène « péréstroikiste » qui consiste à amnistier certains révoltés, à limoger le patron du FLN et celui de la Sécurité militaire (Chérif Messadia et Lakhal Ayat) et à utiliser le vote populaire. Mais le référendum du 3 novembre, indépendamment du succès qu’il a eu, est par sa présentation même — voter pour ou contre les réformes (lesquelles ?) — une supercherie. Notons le progrès dans la manière de tricher : on ne parle plus de 99,99% de oui, mais de 92,27% ; ce qui est un signe incontestable de démocratisation selon des journaux respectés comme le Monde.

Le prétendu changement de la constitution dans le cadre du parti unique et de l’incontestable confiscation du pouvoir politique par le FLN et les militaires tourne à une reclassement au sommet au profit des « réformistes » (limitation du secteur public, encouragement du privé et semblant de démocratisation) et contre les tenants de l’orthodoxie boumédienniste. Du même coup, il permet à Chadli de se prévaloir d’une légitimité populaire et de reblanchir son image de marque, ternie par ses crimes pendant les émeutes.

Presque un trimestre après les émeutes d’octobre, les Algériens qui attendent un changement du congrès du FLN du référendum ou de la nomination de Kasdi Merbah au poste de premier ministre, risquent d’être déçus. Le journal le Monde, pourtant bien documenté, présente celui-ci comme un homme modéré de dossiers en oubliant qu’il était sous Boumédienne le chef des services secrets militaires, l’artisan du coup militaire de 1965 et l’assassin de deux militants indépendantistes algériens Mohamed Khider et Krim Belkacem.

Les seules mesures concrètes adoptées par l’Etat algérien après émeutes sont la création d’un Conseil Constitutionnel et une loi obligeant les responsables politiques à faire état de leur richesse avant et après leur mandat.

Après le référendum, le gouvernement devrait obtenir l’aval de l’Assemblée Populaire Nationale. Or, cette assemblée est constituée en exclusivité de pions du FLN (un front constitué de militaires en uniforme et de militaires en civil). Comme dit Robert Bonnaud : « l’Algérie n’est pas un pays qui a une armée, elle est une armée qui a un pays (1) ». Elle ne peut par conséquent qu’être d’accord avec Merbah et Chadli qui, au dernier congrès du FLN, ont dénoncé ouvertement les illusions du multipartisme.

Ce discours contraste avec l’analyse de T. Fabre qui perçoit une volonté pluraliste chez les dirigeants de l’Etat algérien (2). Les collectifs en voie de constitution ne sont pas l’émanation du pouvoir et les relais de la Présidence, comme il a tendance à l’affirmer, mais les expressions de contre-pouvoirs étatiques.

LES RAISONS DE LA COLERE

Avec une population de 50% de jeunes, un taux de chômage de plus de 17%, la pénurie des produits de première nécessité (sucre — semoule — café…), une dépendance économique croissante et un musellement de la société civile, l’Algérie n’est plus un modèle pour le tiers-monde. G. Villiers remarque que l’Etat autoritaire et volontariste algérien détenu par les dirigeants nationalistes et techno-bureaucrates n’est un démiurge qu’en apparence (3).

La baisse des recette pétrolières depuis 1986 s’accompagne d’une dette extérieure de 25 milliards de dollars. L’agriculture ne couvre pas plus de 40% des besoins alimentaires de la population. La valeur globale des importations agro-alimentaires s’est multipliée par 13 entre 1969 et 1985. Le processus d’industrialisation dont se vantent des dirigeants algériens est un processus d’importation des technologies.

Certes, il n’est pas facile de trouver une réponse économique adéquate au développement inégal dans le cas du marché capitaliste mondial, mais les timides tentatives d’autogestion ont été tuées dans l’œuf. Le modèle de développement basé sur le monopole par l’Etat de l’ensemble du système économique, ne peut générer qu’une nomenklatura de technos-bureaucrates doublés de moujahidines du dogme, cerbères de la « charte nationale » baptisée « tarte nationale » par le peuple, considéré comme citoyen de seconde zone par rapport au militant du FLN.

L’histoire sociale de l’Algérie étonne par ses paradoxes. Dans le passé, l’embryon d’un socialisme autogestionnaire était l’initiative non des militants nationalistes mais des journaliers agricoles. A présent, les jeunes se révoltent, mais ce sont les partis politiques et les organisations humanitaires ou professionnelles qui se font entendre, non sans difficulté d’ailleurs.

UN P’TIT CHOUIA D’EL MOUVEMENT

Dans un pays où les médias sont entièrement contrôlés par l’Etat, 70 journalistes ont, dans un premier moment, osé braver l’interdit et signer une pétition contre l’embargo médiatique du pouvoir. Ils ont proposé la création d’un comité de rédaction dans chaque organe de presse ainsi que deux commissions chargées de défendre un journalisme indépendant. Dans un deuxième moment, 500 journalistes ont exposé devant la commission d’enquête de la Ligue algérienne des droits de l’Homme, les dérives de l’information.

De leur côté, les médecins alertés par la torture et le massacre des jeunes, ont pris d’assaut la citadelle de l’Union médicale algérienne et comptent mettre en place une coordination nationale pour la constitution d’une organisation autonome.

Une dizaine d’avocats ayant appartenu au collectif de défense du FLN ont envoyé une lettre ouverte à Chadli lui demandant d’instaurer le pluralisme politique.

18 personnalités historiques, membres de la révolution algérienne ont demandé une conférence nationale et le report du 6ème congrès du FLN afin d’éviter la « précipitation des réformes institutionnelles ». Ils ont dénoncé, ainsi que la deuxième Ligue des Droits de l’Homme — créée par le pouvoir dans le but de contrecarrer la LADH d’Ali Yahia, adhérente à la Ligue Internationale des Droits de l’Homme —, la torture contre les jeunes armés.

Le revendications les moins réformistes viennent, d’une part du parti de l’Avant-Garde socialiste, issu du parti communiste algérien (appel à l’abstention au référendum du 3 novembre et application d’un programme socialiste) — comme tout parti communiste opportuniste, le PAGS vient de donner son adhésion au programme de Kasdi Merbah dans l’espoir de faire partie des tendances politiques tolérées par le FLN — et d’autre part des étudiants.

Les « Etudiants Déchaînés » dénoncent la supercherie du référendum et la désinformation des médias. Le « Comité de Solidarité » des étudiants agit massivement pour l’abolition de la torture, le jugement des tortionnaires, l’amnistie générale et l’instauration des libertés démocratiques.

Ajoutons à ces mouvements celui des intégristes qui ont tenté de récupérer l’émeute et qui, sous la direction du Cheikh El Hadj, bénéficient d’une grande sympathie auprès d’une catégorie de la population.

Malgré ces quelques points sombres, ces événements ont pour mérite de renforcer la société civile algérienne affaiblie par le colonialisme et le FLN. Ils vont aussi disperser nos dernières illusions sur le capitalisme d’Etat, désacraliser le nationalisme algérien et probablement inaugurer une nouvelle lecture moins religieuse de l’actualité sociale.

KAKI KAKA

L’analyse anthropologique de Mohammed Harbi concernant le FLN pendant la lutte pour la décolonisation semble judicieuse pour comprendre ce qui se passe actuellement : « le FLN se pense un peu comme un Etat qui englobe la société en lui. Il s’arroge la fonction de percepteur et celle de juge (…) Quand on lit les rapports relatifs à des exécutions, on se rend compte que, quand les gens qui écrivent ces rapports parlent du type qu’ils tuent, ils en parlent comme dans un film sicilien. On tue un frère (…) parce qu’il le faut (…) ce n’est pas comme lorsqu’on tue un ennemi (4) ». Est-ce que cette allusion au pur et à l’impur et cette référence à la culture algérienne et plus largement méditerranéenne peuvent justifier ou expliquer le dernier massacre d’octobre ? Ceux qui ont eu l’Algérie au cœur, ceux qui ont apporté un soutien actif au FLN — et c’est la seule définition de la pureté qui soit plausible — savent maintenant et beaucoup plus qu’auparavant, que le respect des valeurs culturelles s’arrêtent là où les droits de l’homme commencent. L’indignation des signataires du manifeste des 121 est venue rappeler cette vérité (voir encadré). Elle ne s’inscrit pas dans une logique expiatoire ou nostalgique du colonialisme mais rappelle indirectement et vulgairement que le kaki, qu’il soit français ou algérien, est du kaka et qu’un mouvement anti-colonial sans projet social porte en lui les germes de sa propre destruction et ne tarde pas à sombrer dans une dictature à visage national (5).

CAMP DE L’EST ET CON DU SUD

L’histoire du FLN comme confiscation d’une révolution ressemble dans certains de ses aspects à la révolution russe détournée par les Bolchéviks. Daniel Guérin disait que : « le FLN s’est réclamé d’une cohésion nationale nécessaire sans doute pour bouter dehors l’occupant colonial mais a servi trop bien les intérêts de ses profiteurs bourgeois et petits-bourgeois. Il s’est enfermé dans un nationalisme étroit, primaire, au contenu social mesquin, où les riches consentaient à donner la main momentanément aux pauvres, pour mieux, par la suite, prendre sur eux leur revanche et substituer à la féodalité colonialiste une nouvelle féodalité bourgeoise, militaire et bureaucratique (6) ».

La NEP qui pointe à l’horizon tend à imposer un CHadlinine. Elle a plus tendance à être un programme économique que politique et social dans la mesure où elle se limite à faciliter la vie aux entreprises privées et à permettre à certains d’accéder à la propriété foncière tout en distribuant quelques miettes au peuple grignotées à l’orthodoxie boumédien­niste. Dans cette politique, « l’impôt sur les fortunes » signifie-fil quelque chose ? L’essentiel reste à faire, remettre en cause le monopole du FLN et mettre l’armée dans la poubelle de la préhistoire.

Un ABDOUL très BOUGNOUL mais pas MOUJAHID pour un sou !


Notes

(1) R. Bonnaud : « Algérie, trois pouvoirs », La Quinzaine littéraire n° 519.

(2) T. Fabre : « L’Algérie à la croisée des chemins », Esprit, décembre 1988, p. 17.

(3) G. Villiers : « L’Etat démiurge, le cas algérien. Histoire et perspective méditerranéennes », L’Harmattan, 1987, 240 p.

(4) Interview de Mohammed Harbi dans la revue SOU’AL, n° 7, sept 87, p. 9.

(5) Les notes de P. Thibaud concernant le silence ou l’inadéquation des réponses des « néo-121 » à une situation nouvelle sont judicieuses. Mais le droit d’ingérence pour la démocratie se confond dans sa conception à la nécessité ou au désir d’assimilation aux valeurs européennes. « Les jeunes… participent à… l’éclatement du carcan nationaliste et le progrès des valeurs culturelles et politiques semblables à celles de l’Europe…», P. Thibaud : « La période des drapeaux est terminée », Esprit, décembre 1988, p. 21.


A propos de la révolution algérienne

Il existe des problèmes essentiels dont on ne peut parler aussi souvent que l’on voudrait, car il est vain de prétendre les résoudre uniquement par la plume (cela est tellement facile) alors que des actes autrement concrets seraient la seule contribution logique à leur résolution : tel est le cas du problème algérien. Là-dessus, nous aurions pu écrire, aussi, de belles pages vertueuses, indiquant à la Résistance algérienne ce qu’elle avait à faire pour éviter ceci ou cela, donnant des directives précises pour l’établissement d’une société libertaire après la liquidation du colonialisme français, etc… Nous aurions eu ainsi l’impression de « faire quelque chose » alors que les Algériens pensent, eux, que les seules attitudes valables sont, soit de collaborer étroitement avec leurs résistants en France, soit de prendre un fusil et d’aller rejoindre les maquis d’Algérie, en réservant les critiques pour après la guerre.

Comme nous n’adoptons toutefois pas ces attitudes, en raison des divergences qui nous séparent effectivement, en tant qu’anarchistes, de certains aspects de la Résistance nationale algérienne, nous avons donc assez peu traité de la question d’Algérie dans nos cahiers (voir N. et R. n° 7-8) consacrés au nationalisme, nous limitant à quelques études d’ordre économique et géographique.

Ce qui ne signifie pas pour autant que nous soyons d’accord avec certaines tendances au sein du mouvement anarchiste, où, sous prétexte des divergences d’ordre idéologique dont nous parlions plus haut (conception, esprit et objectifs de la lutte nationale, rôle de l’Etat dans la nation algérienne, entre autres) on se complaît dans une attitude équivoque de « balance » renvoyant dos à dos les deux parties et aboutissant à un soutien objectif de la « présence française » en Algérie. Si nous faisons peu, ou rien, pour la résolution du conflit, nous ne pouvons néanmoins accepter, et actuellement moins qu’à tout autre moment, de telles positions. Tout en refusant le nationalisme comme l’impérialisme, on ne peut confondre sciemment l’exploiteur et l’exploité, l’oppresseur et l’opprimé. Pour nous, les anarchistes ne peuvent qu’être partisans convaincus de la destruction du colonialisme français en Algérie. Sans réclamer de ci fusil d’honneur » et sans titre partisans de la boucherie pour cela, nous ne pouvons être moralement qu’avec le peuple algérien combattant, avant son indépendance pour sa vie purement et simplement.

Si nous en sommes brièvement revenus à parler de ce problème, c’est que nous pensons qu’à l’heure où la folie militariste et le racisme anti-« bicot » sont en plein déchaînement, même une simple position de principe peut et doit être réaffirmée. Ne serait-ce que pour nous délimiter.

LES GROUPES ANARCHISTES D’ACTION RÉVOLUTIONNAIRE

NOIR ET ROUGE N° 10 – 1958
(tiré de Noir et Rouge, anthologie (1956-1970), Acratie)


LE MANIFESTE DES « 121 » (SEPTEMBRE 1960)

A la fin de juin 1960 le Centre de coordination de Mauri­ce Pagat organise une journée d’action non-violente pour la paix en Algérie. La manifestation est interdite par le gouvernement, de nombreux manifestants, arrêtés, parmi lesquels Louis Massignon, qui passe la nuit au centre d’internement de l’ex-hôpital Beaujon, où, selon Pierre Stibbe, son comportement a été « admirable » (1).

A la suite d’un discours dans lequel Charles de Gaulle, le 14 juin, a, en termes encore fort vagues, fait offre d’une « fin honorable » de la guerre. une perspective de pourparlers avec le F.L.N. est esquissée à Melun, du 26 au 29 juin. Les émissaires du Front ont à leur tête Me Ahmed Bou­mendjel ; mais ces contacts tournent court. Il est temps d’en finir. Aussi Maurice Blanchot et Maurice Nadeau soumettent-ils à un certain nombre d’intellectuels, en septembre 1960, une déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Nous y proclamons : « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français ».

Ce texte recueille rapidement 121 signatures auxquelles s’ajoutent par la suite beaucoup d’autres.


Vingt-huit ans après leur manifeste contre la guerre d’Algérie : L’indignation des “121”

En 1960, nous avons signé un texte contre la guerre d’Algérie. Nous voulions affirmer notre solidarité avec les soldats français du contingent qui refusaient de porter les armes contre le peuple algérien.

Dans ce « Manifeste des 121 », qui valut à plusieurs d’entre nous d’être inculpés et que nous n’avons jamais renié, nous écrivions : « La cause du peuple algérien […] est la cause de tous les hommes libres. »

C’est au nom de cette même conviction que nous disons aujourd’hui notre indignation.

Nous condamnons la répression sanglante que le gouvernement algérien oppose, comme seule réponse, à sa jeunesse qui manifeste.

Nous demandons au gouvernement français d’intervenir auprès des autorités algériennes pour qu’elles mettent fin à une politique qui déshonore l’Algérie indépendante.

Hélène BALFET, Jacques-Laurent BOST, Georges CONDAMINAS, Hubert DA­MISCH, Danièle DELORME, René DUMONT, Robert JAULIN, Serge LAFAURIE, Monique LANGE, Claude LANZMANN, Henri LEFEBVRE, Michel LEIRIS, Maud MANNONI, Maurice NADEAU, Jacques PANIJEL, Hélène PARMELIN, Ernest PIGNON, Bernard PINGAUD, Maurice PONS, Jean-Bertrand PONTALIS, Jean POUILLON, Madeleine REBERIOUX, Jean-François REVEL, Maxime RODINSON, Jacques-Francis ROMAND, Gilbert ROUGET, Claude ROY, Françoise SAGAN, Nathalie SARRAUTE, Claude SAUTET, Robert SCIPION, Anne-Marie de VILAINE.

Cette liste ne comprend que ceux des “121” qu’il nous a été possible de joindre. D’autres signatures, nous n’en doutons pas, s’ajouteront à celles-là.

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