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Pierre Mertens : L’écrivain public n° 1

Article de Pierre Mertens paru dans Lignes, n° 6, 1989/2, p. 29-40

The 14th evening of the “Cesars” in Paris, France in February, 1989 – Claudia Cardinale, Isabelle Adjani, Cesar for the best actress with “Camille Claudel” by Bruno Nyutten, Michel Drucker. On this occasion Isabelle Adjani, voted the best actress for the third time in her career, reads an excerpt from “Vesrets Sataniques” by Salman Rushdie. (Photo by Pool ARNAL/SIAUD/Gamma-Rapho via Getty Images)

Bien sûr, l’imam Khomeiny n’a pas lu les Versets sataniques. Depuis quand les tyrans prendraient-ils la peine de lire des romans ?

Son hégémonie se voit, seulement, un peu contestée, depuis quelque temps, au sein du grand empire islamique. C’est à partir de l’automne 88 qu’en Inde, au Pakistan, au Arabie Saoudite, et même à Bradford, en Grande-Bretagne, le livre impie remue les fidèles, et qu’on le brûle publiquement.

Le suprême ayatollah laisserait-il aux sunnites l’initiative de l’intolérance ? Aux Saoudiens qui sont, en priorité, ses rivaux ?

Mais, en Iran même, ne dit-on pas que son pouvoir est mis en question ? Cette fois par de plus modérés que lui l’ayatollah Montazeri en tête, qu’on présente depuis longtemps comme son probable dauphin et qui lui reprochent d’avoir creusé un fossé d’incompréhension entre Téhéran et l’Occident.

Que faire ? Donner raison à ceux-ci ? Mettre une sourdine aux imprécations qui ont assis, à l’origine, son pouvoir, et lui ont prêté son image de marque ? Amorcer un rapprochement avec autant de ceux qu’on affublait, hier encore, du doux nom de « Satan(s) » ? Et laisser ainsi La Mecque et le monde indien indiquer désormais seuls le chemin de l’orthodoxie ?

Pas question ! Alors il va plutôt radicaliser sa position et faire monter les enchères à une altitude telle qu’il ne risquera plus de se voir voler la vedette ni son leadership sur un milliard de croyants potentiels…

Alors, Satan pour Satan, Rushdie en vaut bien un autre, à la réflexion, et ne mobilisera-t-on pas aussi aisément le fanatisme d’une communauté contre un écrivain que contre un locataire de la Maison-Blanche ou de Matignon ? Avec cet avantage que le cynisme des politiciens d’Occident sacrifiera plus volontiers un plumitif sans charisme que tel ou tel de leurs collègues au sein de divers blocs et alliances. L’Histoire a hélas montré comme, sur ce point, le calcul s’avéra bon.

Avec cet avantage, aussi, qu’un intellectuel, un simple citoyen, on peut même s’offrir le luxe de le condamner à mort soit même, en dehors de toute procédure, bien entendu, et de tout prétoire en instituant exécuteur des basses œuvres (mais non : hautes, voyons) tout volontaire éventuel, avec l’assurance qu’il occupera au paradis et dans l’Histoire une position des plus enviables. Soyons de bon compte, tout de même : il s’agit là d’un coup de génie. Même si l’aspect, oserait-on dire « métaphysique » ? de ce marché fait reculer au-delà des frontières connues à ce jour le domaine de l’humour noir. Et cela, d’autant plus que, dans la foulée, un généreux mécène propose aux amateurs une belle récompense, celle-là plus matérielle, au cas où les perspectives spirituelles ne paraîtraient pas encore assez alléchantes, et pour élargir dans une ambiance de western le cercle des candidats au meurtre.

Apprécions, entre autres, le caractère inédit de cette déclaration de belligérance. Une guerre totale est déclenchée contre un particulier par un appareil dont il se révèle même impossible de fixer les contours et les limites. Et cela au nom du respect de certaines valeurs. Imaginons ce n’est hélas que trop aisé que cette « sentence » soit, un jour ou l’autre, exécutée : pour conserver les proportions prêtées par l’imam lui-même à l’événement, on devrait pouvoir qualifier cet assassinat d’un homme seul… de « crime contre l’humanité » ! En tout état de cause, l’appel lancé par Khomeiny sur les ondes de Radio-Téhéran fait de Salman Rushdie l’ennemi public, l’écrivain public n° 1.

Simultanément, des maisons d’édition, à Londres, Paris, Milan, doivent se faire protéger comme, en temps de crise et de péril imminent, des ambassades. Les enfants de ceux qui y occupent des postes à responsabilités, se font conduire à l’école sous la garde de gorilles armés.

Reconnaissons que l’imam a reçu du « monde libre » un sérieux coup de main. Comme pour lui donner des gages, le maire de Paris, Mme Thatcher, le grand rabbin de Jérusalem et l’archevêque de Lyon, parmi quelques autres, ont accompli une brillante reconversion dans le domaine de la chronique littéraire. Ils ont, dans un ensemble touchant, émis les plus expresses réserves sur un livre « scandaleux » et « misérable ».

C’est à qui de ces messieurs et dames en remettra le plus sur le mode de la veulerie, de la pusillanimité. Mais où trouvent-ils donc le temps de lire ?

Du reste, il s’édifie, au demeurant, une internationale des intégrismes. Tandis que M. Shapiro s’inquiète « qu’on s’attaque, un jour, à une religion et, le lendemain, à une autre », Mgr Decourtray jette un pont entre les chrétiens offensés par Scorsese et les musulmans meurtris par Rushdie. Peut-être pourrait-on proposer, demain, des manifestations mixtes et plus qu’œcuméniques pour brûler sur le même bûcher tel clip de Madonna et telle chanson de Véronique Sanson ?

Mais, encore une fois, l’imam se montre le plus offensif en annonçant le boycott par l’Iran du festival cinématographique d’Istanbul parce qu’on y présente La Dernière Tentation du Christ… Jolie occasion, il est vrai, d’englober la Turquie, au passage, dans un « complot international contre les religions divines ».

Pourquoi ne pas établir un nouvel Index qui vaudrait pour toutes les religions et toutes les impiétés ? A quand une Inquisition tous azimuts ? Des autodafés syncrétiques avec partage des frais et des bénéfices entre théocraties ?

D’autant que les alliances objectives qu’établissent ces braves gens n’en finissent plus de se nouer.

Cette année, à la foire du livre de Bruxelles, on pouvait admirer un stand de littérature néo-nazie et révisionniste. Méconnaissant la nature des ouvrages mis en vente, les organisateurs avaient laissé entrer le loup dans la bergerie. On eût pu, même, admettre, au nom des grands principes, cette pestilentielle présence. Mais au même moment, les éditions Stock avaient, prudemment et « à titre préventif », retiré des présentoirs les deux livres de Rushdie traduits, à ce jour, en français : Les Enfants de minuit et La Honte (un titre prophétique à souhait…). Ainsi la boucle se bouclait : Rushdie exclu, on avait la consolation de voir Faurisson et Rassinier prendre sa place. Tels sont les pièges que peut se tendre à elle-même une démocratie, et les paradoxes qu’elle se condamne à vivre (1). On autorisait le pire, au nom de la liberté d’expression ; on escamotait le meilleur « pour éviter des réactions toujours possibles » (2) …

Au même endroit, se tint une réunion d’Amnesty International que je présidai et au cours de laquelle Abdellatif Laabi, Nedim Gürsel et moi-même, nous dûmes laisser longuement la parole à des spectateurs intégristes qui nous assurèrent de leur souci de défendre, comme nous, les Droits de l’Homme. Mais, ajoutèrent-ils, « en écrivant ses Versets sataniques, Salman Rushdie s’est mis, de lui-même, au ban de l’humanité, il s’est rabaissé au rang de la bête et la bête n’a pas de droits, on ne le tuera pas : il s’est tué lui-même … »

En écoutant ce beau discours, en appréciant sa savoureuse rhétorique, je songeais au sort qu’on eût réservé à Téhéran, à la même heure, à celui d’entre nous qui eût tenu un discours « symétrique ».

Une lecture publique des œuvres de Rushdie prévue pour le dimanche suivant, dans un quartier de Bruxelles, fut, à son tour, interdite, par les soins du ministre de l’Intérieur, alors que le maire concerné l’avait autorisée. On redoutait que la population immigrée n’aperçût là « une provocation ».

Ainsi va la perversion du sens des mots : une fois que triomphe, partout, l’autocensure – jusqu’à l’extravagance -, c’est le lecteur de Rushdie qui se mue en provocateur, et non plus celui qui le met en joue !

Le moment arrive bientôt où on pratique, à sa place, le boulot de l’adversaire. On commet soi-même l’autodafé même sans s’en rendre compte : un autodafé sans flammes, « par omission ».

Au nom du respect des « autres cultures », on voudrait nous faire croire. que, ne détenant pas leurs clés, nous n’avons même pas à nous prononcer sur les perversions qui les gangrènent et les menaces qu’elles adressent. On oublie alors qu’au moment même où elle devient meurtrière, une culture cesse d’être respectable et perd tout son sens.

Le 29 mars 1989, à Bruxelles encore, on assassinait l’imam de la Grande Mosquée ainsi que le bibliothécaire du centre islamique et culturel de Belgique. C’était bien le plus haut représentant de l’islam, dans notre pays, qui se trouvait visé et non celui qui l’accompagnait. Celui-ci fut, sans doute, occis pour qu’il ne pût témoigner. N’importe : je vois comme un symbole de plus dans ce meurtre, en quelque sorte, accessoire. Qu’en liaison avec une affaire qui met en cause un écrivain, on tue un bibliothécaire. Les fanatiques ne sont décidément pas les amis des livres !

Quelques heures après, l’attentat fut revendiqué, à Beyrouth, par une organisation mal identifiée, « les soldats du Droit », lesquels ne pratiquent, semble-t-il, l’art militaire qu’en civil, au mépris de toute justice, et contre des personnes désarmées « Soldat » … « Droit »… Il n’est plus un mot que les organisateurs de l’affaire Rushdie n’arrivent à faire mentir, et ne frappent de dérision.

Mais pourquoi se priveraient-ils ? Ils trouveront toujours dans nos rangs de belles âmes pour comprendre tous les points de vue et nuancer à bon escient. Celui qui est tombé sous les balles des tueurs, à la Mosquée de Bruxelles, M. Abdallah el-Ahdal, un Saoudien sunnite de trente-cinq ans, aurait été supprimé car il aurait fait montre de trop de « modération » dans le cadre de l’affaire qui nous occupe. Mais il faut croire que, décidément, tout est bien relatif. Sa modération n’avait pas empêché notre homme d’accepter la diffusion des Versets sataniques pour qu’on sache « à quel point de bassesse et de pourriture son auteur était tombé » (3).

Cela n’a pas suffi, apparemment, pour lui épargner le châtiment suprême de la part d’hommes dont la surenchère homicide est devenue le credo et l’art de vivre. Mais voyez donc comme nous, qui devrions nous comporter comme les frères de Salman Rushdie, nous intégrons déjà, si j’ose dire, le langage des intégristes : nous voyons de « la modération » là même où la violence verbale et le refus d’entendre trouvent à s’exprimer.

N’est-il pas piquant, d’ailleurs, d’entendre crier au blasphème et au sacrilège des interlocuteurs qui ne polémiquent qu’en vociférant et ont pris la douce habitude d’appeler « grands Satans » tout le monde et n’importe qui, des peuples entiers ?

Le blasphème, parlons-en, puisqu’on redécouvre avec stupeur, quelquefois, que ce péché constitue encore, dans un grand nombre de pays, un motif d’inculpation. Rien qu’en Europe occidentale, il semblerait que seules la France, la Belgique et la Suède ne pénalisent pas cet outrage à la conscience religieuse.

L’incrimination apparaît d’autant plus absurde que l’histoire de l’art est balisée de sacrilèges. Qu’en tout temps, une parole nouvelle et offensive put et devait être ressentie comme blasphématoire. Il y a toujours au cœur d’une œuvre forte quelque chose qui peut faire mal. Toute pensée féconde comporte une école de trouble, d’inquiétude.

Ce fut l’honneur de Sade, de Nietzsche, de Baudelaire, de Manet, de Flaubert, de Bataille, d’Egon Schiele ou d’Alban Berg, de Pasolini, de nous démoraliser. Notre capacité d’être choqué n’est-elle pas, d’ailleurs, sans limites ? Moi, ce n’est pas le Christ de Kazantzakis, celui de D. H. Lawrence ou de Pasolini, ni celui de Scorsese, qui me choque, ce serait plutôt celui de Daniel-Rops avec ses jésucreries ! Ou le Mahomet que donnait à voir, il y a quelques années une superproduction hollywoodienne, incarné par Anthony Quinn avec les éternelles grimaces qu’il inventa lors du tournage de Zorbec le Gras. Question de sensibilité : je peux, moi aussi, être scandalisé, offensé, outragé. A vrai dire, l’occasion m’est donnée de l’être à peu près chaque fois que je regarde la télévision. Pour cela, vais-je exiger qu’on mette une muselière autour de sa mâchoire de requin gris ? Pour cause de mauvaise haleine idéologique ?

Et puis, aussi, comment quelqu’un qui se dit porteur d’une foi forte ne peut-il comprendre et admettre que celle-ci, en raison même de cette force, soit appelée à rencontrer son contraire, son antidote ?

La liberté d’expression est inconditionnelle et les Droits de l’Homme ne se divisent pas sauf à ne servir commodément d’alibi que dans les circonstances où on veut qu’ils « servent ».

D’où l’idiotie de toute censure. Voici Rushdie plus connu dans le monde que tous les prix Nobel de littérature réunis. n apparaît comme une sorte de super-Nobel en négatif. Connu… mais pas lu. C’est même là une des dimensions les plus pathétiques de son drame personnel. Un tout grand écrivain pourrait-il se tapir dans l’ombre d’un pareil scandale ? Eh ! oui, cela peut être. n faut s’exténuer à le dire, et à le répéter. « Accessoirement » parce que serait-il mineur, cela ne changerait rien, bien sûr, au caractère gravissime de la menace qui le cible -, l’auteur des Enfants de minuit et de La Honte est un des auteurs majeurs de notre temps. Ah ! Khomeiny n’a pas choisi n’importe qui, tout de même, pour servir de victime expiatoire et de bouc émissaire à sa manœuvre de diversion…

On sait ce que ressentent tant d’écrivains dissidents une fois arrivés en Occident. Hier, encore, ils étaient censurés, poursuivis, persécutés mais la parole d’eux qui circulait sous le manteau, et qu’on se repassait, acquérait une portée, une vigueur insolites.

Aujourd’hui, des micros même se tendent vers eux, leurs livres ne rencontrent qu’un bon accueil. Mais comme, en même temps, elle semble soudain normalisée, affadie, inoffensive… Alors : subversifs, là-bas et insignifiants ici ? Navrant dilemme !

Grâce à Khomeiny, nous sommes comblés : un écrivain est pris tellement au sérieux, soudain, qu’on peut aller l’abattre à tout moment là où il se terre ! Et on a pu relever comme « dans les pays arabes, reconnaissons-le, la fiction est fichée (…). Les voies de la rêverie sont interdites » (4). Ce n’est pas un mince paradoxe quand on sait comme la tradition du conte a proliféré dans cette partie du monde. Encore n’est-ce pas un cas isolé : sous tous les pouvoirs totalitaires, la fiction apparaît toujours comme la forme d’expression la plus rebelle. Car les tyrans savent bien qu’en amont de toutes les analyses, les fables hantent les songes de leurs lecteurs…

Mais on nous dira : vous ne réagissez qu’au nom de votre sensibilité d’intellectuel occidental, vous ne voulez rien comprendre aux réalités de l’Iran actuel, à sa révolution… Je voudrais dire ici que je me suis rendu en Iran à deux reprises, il y a dix ans, en tant qu’observateur de l’Association internationale des juristes démocrates. La première fois, ce fut pour dénoncer la façon dont le régime du Shah d’Iran, à quelques jours de sa chute, rendait la justice, exerçait sa profession, et administrait son pouvoir pénitentiaire. La seconde, ce fut pour constater comme le peuple kurde payait, dans sa chair, la note du retour de Khomeiny au sein de « son peuple ». Tous les amis iraniens que j’avais connus, à l’automne 78, excédés par l’ancien régime, je les revis, quelques semaines plus tard, catastrophés par la tournure que prenaient les événements.

Djavadi, auteur courageux et véhément d’une Lettre au Shah adressée à celui-ci lorsqu’il était encore au faite de sa puissance, je le retrouvais persécuté par une police secrète qu’on n’avait même pas pris la peine d’épurer mais qui s’était seulement « reconvertie ». Ce n’était là qu’un cas parmi mille autres mais j’en parle parce qu’il s’agissait, cette fois encore, d’un écrivain.

Qu’à cela ne tienne. Les « équivoques » – c’est le moins qu’on pût dire – que traînait dans son sillage « la république islamique » ne préoccupaient pas trop une certaine gauche occidentale de l’époque.

Et on se souviendra longtemps de la candeur et de l’irresponsabilité avec lesquelles un philosophe fameux, qui était apparu mieux inspiré lorsqu’il parlait de la folie à l’âge classique, ou de l’univers carcéral et de la clinique, découvrait, extasié, les charmes pourtant très discrets du chiisme radical, et proclamait bien haut dans un hebdomadaire sa confiance dans cette révolution-là !

Il convenait seulement nous suggéraient d’autres beaux esprits, de dépasser certains schémas européo-centristes qui nous rendaient aveugles au déploiement d’une aventure qui verrait ni plus ni moins que l’islam, la démocratie et le socialisme se réconcilier en une brillante synthèse.

Il n’a pas fallu longtemps pour vérifier que toutes les voies qui conduisent le peuple iranien à la servitude ne passaient pas toutes par le Shah et sa « révolution blanche ». En matière de répression idéologique, on battit très vite le record d’abjection établi par le monarque pourtant au mieux de sa forme. Prétendre que « des millions de travailleurs » étaient descendus dans les rues de Téhéran, les 10 et 11 décembre 1978, pour appeler de leurs vœux le nouveau chef suprême était à la fois vrai et faux : car ce ne fut pas en tant que « travailleurs » qu’ils défilèrent. Ni qu’on les envoya sombrer, peu de temps après, dans l’atroce boucherie de la guerre irano-irakienne.

Pour conclure

Je me trouvais au Caire lorsque j’appris, presque simultanément, la mort de Thomas Bernhard, qu’un appel était lancé par les intellectuels français en faveur de Salman Rushdie, et que Naguib Mahfouz, prix Nobel égyptien de littérature qui a vu lui-même certains de ses livres interdits dans son propre pays soufflait tantôt le chaud, tantôt le froid sur cette affaire…

Curieusement, je pensai surtout à Bernhard. A ce qui serait advenu de lui s’il avait dû concevoir son œuvre en dehors d’une démocratie. Ne figurait-il pas, en Occident, l’un des plus brillants « blasphémateurs » de ces dernières années ? Allons ! Il nous manquera bien.

Et puis je me suis souvenu des dernières pages des Enfants de minuit, paru en français en 1983. On y voyait s’anéantir, dans un songe du narrateur, celui-ci et toute sa descendance potentielle « jusqu’à la mille et unième génération » au prix d’un de ces génocides dont certains voudraient, cependant, nier qu’ils aient même eu lieu.

Quelques jours après, j’ai vu à la télévision une comédienne française d’origine arabe lire, au cours d’une réunion plutôt mondaine, quelques lignes de cet auteur. J’ai trouvé qu’elle formulait la réponse la plus digne, la plus décente et la plus forte aux inquisiteurs et aux tueurs à gages qui le traquaient. Si nous voulons que Rushdie survive de toute façon à ses assassins, il est dans nos moyens d’assurer sa sauvegarde au moins en l’un de ses aspects : c’est en le lisant, enfin, encore et toujours.


(1) A preuve : de sa prison démocratique, même un terroriste peut encore apporter son soutien au terrorisme d’Etat. Khomeiny-Anis Naccache même combat !

(2) Si les tendres émules d’Hitler furent finalement proscrits de la foire du livre (à deux jours, seulement, de sa fermeture), ce fut en raison des désordres qu’ils provoquèrent en insultant d’anciens déportés…

(3) Déclaration au Soir illustré (Bruxelles) du 2 mars 1989.

(4) Jamel Eddine Bencheikh, « Islam et littérature », in Le Monde du 7 avril 1989.

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