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L’opposition algérienne ou l’impasse du “socialisme national”

Article paru dans Le Prolétaire, n° 53, avril 1968, p. 2, suivi d’une note rectificative.

Le ministre algérien des Affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika quittant l’hôtel Matignon dans sa voiture, à Paris, France, le 26 juillet 1968. (Photo by KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Cent trente-deux ans de sujétion coloniale, 30.000 morts à Sétif, en 1945, sept ans et demi d’une guerre civile qui a fait un million et demi de morts, les ratonnades, les ghettos de la métropole, la faim, l’analphabétisme, les ravages de la tuberculose ; voilà ce que les masses algériennes ont subi. Elles se sont battues avec l’acharnement, l’héroïsme que l’on sait, contre un impérialisme particulièrement féroce et habile. Aujourd’hui les Algériens ont le sentiment d’avoir été trahis. Ils se battaient pour un peu plus de pain, un minimum de bien-être. Ils parlaient même de construire une société d’un type nouveau que, naïvement, ils appelaient « socialisme ». En fait, ils ont instauré un régime qui sue par tous les pores la corruption et le terrorisme policier; ils ont porté au pouvoir des Ben Bella et des Boumedienne qui étalent largement leur morgue de nouveaux riches. Les masses algériennes sont retombées dans une sorte d’hébétitude. Les factions bourgeoises s’entre-déchirent et la vie politique reste marquée par la violence. Le prolétariat et la paysannerie pauvres n’attendent plus rien de la politique en général. L’émigration vers l’Europe se poursuit et augmente même. La misère est aussi grande sinon plus qu’aux beaux jours de l’ère française.

Quelques partis d’opposition subsistent et ces partis se disent révolutionnaires et socialistes.

L’Organisation de la Résistance Populaire (O.R.P.) Ben-Belliste n’est en fait qu’une vulgaire faction bourgeoise qui cherche à utiliser le mécontentement populaire pour arriver à ses propres fins : quelques bonnes places et des pots de vin. Il faut sans doute que les prolétaires qui se laissent entraîner par l’O.R.P. aient bien peu de mémoire pour croire encore aux vertus du Ben-Bellisme. Leur grand homme eut pour rôle essentiel, à l’époque de l’indépendance, d’empêcher tout débordement « de gauche » du F.L.N. C’est sous son gouvernement, en particulier, que fut constituée « l’amicale des travailleurs algériens en France », dont le rôle bassement policier est apparu très vite. C’est lui aussi qui a achevé de donner à l’U.G.T.A. une direction bureaucratique à la solde de la bourgeoisie.

Le Front des Forces socialistes (F.F.S.), lui, est un parti régionaliste qui s’appuie sur la Kabylie. Il utilise les vieux réflexes anti-arabes des berbères que les colonisateurs avaient su entretenir pour contenir le mécontentement populaire.


Le Parti de la Révolution Socialiste (P.R.S.) de Boudiaf, semble plus radical et surtout plus « propre ». Ses dirigeants sont les seuls à avoir eu une certaine dignité à l’époque de l’indépendance. Ils n’ont pas participé à la course aux bonnes places et ils ont refusé d’entrer dans les différents ministères qui se sont succédé depuis 1962. Ils n’ont pas quitté la clandestinité à laquelle les avait contraints la France.

Tout cela est fort beau. Mais le langage « révolutionnaire » des gens du P.R.S. est frelaté, il pue son stalinisme à plein nez. Le « socialisme » national de ce parti n’est qu’une nouvelle version du programme du F.L.N. de l’époque héroïque.

Le P.R.S. reproduit un phénomène classique, déjà analysé et dénoncé par les premiers marxistes : après une, révolution démocratique, les masses qui ont cru que l’amélioration de leur sort déroulerait de l’indépendance nationale et de l’égalité civile et politique, reprochent à leurs bourgeoisies le non-respect de leurs propres principes. Marx a montré, qu’en fait, l’égalité, la démocratie parlementaire, la proclamation des droits de l’homme, ne signifiaient en aucun cas l’abolition des classes sociales, de la misère et de la guerre, mais au contraire le renforcement de tous les antagonismes, l’augmentation de tous les maux.

Les gens comme Boudiaf ont moins d’excuses que les Gracchus
Babeuf, les Robespierre ou les Proudhon. Il faut être bien mystifié par quarante ans de contre-révolution pour croire, aujourd’hui encore, à la possibilité de supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme sans passer par la victoire mondiale du prolétariat, la suppression de la production marchande, du salariat et de la monnaie.

En fait l’opposition algérienne n’a aucune idée de ce qu’est le socialisme. Ce qu’elle reproche à Boumedienne, c’est de ne pas être assez bourgeois, de ne pas assez développer l’économie algérienne, de ne pas assez penser à l’indépendance nationale, en définitive, de ne pas savoir mieux extirper de la plus-value à ses prolétaires. Comme si la bourgeoisie algérienne pouvait être tenue pour responsable de sa faiblesse, de son manque de capitaux, de l’absence de marché national algérien, du sous-développement économique en général !

Le responsable est l’impérialisme mondial dont toutes les bourgeoisies du Tiers monde, aussi nationalistes soient-elles, ne peuvent se passer. Les Boudiaf ont beau jeu de s’indigner des compromis multiples passés par la bourgeoisie algérienne avec l’impérialisme. Il est bien évident que l’Algérie n’a pas pu se passer des capitaux français et qu’ils continuent à s’investir massivement là-bas ; on a même dû faire appel à d’autres bailleurs de fonds, de l’Est comme de l’Ouest, ce qui signifie que l’Algérie est moins indépendante que jamais.

Ce que l’on ne veut ou ne peut pas reconnaître, c’est que le F.L.N. ne fut jamais autre chose qu’un mouvement bourgeois, que le mot d’ordre d’indépendance nationale est bourgeois et que le prolétariat et la paysannerie pauvre n’avaient rien à attendre de bon de la terrible guerre qu’ils durent soutenir, étant donné les buts qu’elle poursuivait et la situation internationale dans laquelle elle s’est déroulée.

Dans, les années 50, nous disions aux Algériens ce que nous répétons aujourd’hui à propos, du Viet-Nam et de l’Amérique Latine : l’époque
des révolutions bourgeoises est terminée ; ce qui est à l’ordre du jour, c’est la révolution socialiste mondiale. L’indépendance nationale ne peut, en aucun cas, signifier socialisme, et de toute façon les révolutions du Tiers-Monde ne peuvent pas même conduire à un développement autonome des pays neufs. Le prolétariat algérien n’a pas su s’organiser en classe autonome, tirer de son sein une avant-garde qui ne peut être que la fraction du Parti communiste mondial.

En fait tous les F.L.N. s’expliquent par la victoire de la contre-révolution. Les masses des pays arriérés ont été trahies par le prolétariat des pays impérialistes. Elles ressentent leur isolement comme une fatalité et elles se jettent à corps perdu dans des luttes héroïques et désespérées.

A ces prolétaires déçus par ce qu’ils appellent encore « leur révolution », nous disons :

Boumedienne et Ben Bella ne sont pas tes frères, pas plus que tous les bourgeois d’Algérie et du monde. Tes frères, ce sont les prolétaires de tous les pays, ceux de France comme ceux d’Israël, des U.S.A. ou de l’U.R.S.S. Tu as prouvé que tu avais des réserves de courage, d’abnégation, de volonté révolutionnaire en toi. Ne les gaspille pas !

Le capitaliste doit être frappé au cœur dans les grandes métropoles impérialistes. Prolétaires algériens de l’émigration, vous devez préparer la révolution en France, en Europe et partout dans le monde. Détachez-vous de vos partis nationaux. Apprenez ce qu’est le communisme. Étudiez l’histoire du mouvement ouvrier, renouez avec ses grandes traditions révolutionnaires. Vous ne serez trahis que si vous n’êtes pas capables de vous battre pour vous-même, pour votre propre programme, pour votre propre cause, qui doit être celle du socialisme international.


Note rectificative sur l’article « L’opposition algérienne ou l’impasse du “socialisme national »

On trouve dans l’article « L’opposition algérienne ou l’impasse du “socialisme national” » une position fausse sur la question nationale et coloniale ; l’article affirme en effet :

« Dans les années 50 nous disions aux Algériens ce que nous répétons aujourd’hui à propos du Viet-Nam et de l’Amérique Latine : l’époque des révolutions bourgeoises est terminée ; ce qui est à l’ordre du jour, c’est la révolution socialiste mondiale (…) ».

En réalité la lutte contre le colonialisme français en Algérie ou celle contre l’intervention militaire au Viet-Nam, étaient sans aucun doute de nature bourgeoises, pour l’indépendance nationale, pour le développement de l’économie nationale en s’émancipant du talon de fer colonial et impérialiste ; mais c’étaient des luttes révolutionnaires qui faisaient avancer l’histoire en déblayant le terrain pour la lutte de classe entre bourgeoisie et prolétariat. La thèse selon laquelle après la deuxième guerre mondiale qui vit l’affirmation incontestée de la toute puissance de l’impérialisme à la suite de la défaite de la révolution prolétarienne en Russie et dans le monde, seule la révolution socialiste était possible, aussi bien dans les pays capitalistes les plus développés que dans les pays les moins développés, est une thèse profondément erronée, défendue par le courant dont nous nous sommes séparés dans les années 50 (« Battaglia Comunista »).

Dans le cadre du travail de restauration de la théorie et du programme communistes, le parti a consacré dans les années 50 et 60 de nombreux textes à la lutte contre l’indifférentisme (voir par exemple le texte « Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste »), position selon laquelle le prolétariat ne devait accorder aucun intérêt aux luttes d’indépendance nationale, vues comme de simples affrontements inter-impérialiste. Mais contrairement à ce qu’affirmaient l’article et les indifférentistes, les années 50 et 60 ont été l’âge d’or des révolutions bourgeoises, sous la forme particulière de ces luttes anti-coloniales.

De cette fausse conception, l’article tire une conclusion typique des courants volontaristes. Partant d’une affirmation indiscutablement correcte : « L’indépendance nationale ne peut en aucun cas signifier socialisme »,  il poursuit : « les révolutions du Tiers-Monde ne peuvent même pas conduire à un développement autonome des pays neufs », ce qui est déjà bien discutable ; mais il conclut en accusant le prolétariat algérien d’être coupable de ne pas s’être organisé entre-temps comme classe autonome d’où aurait pu émerger une avant-garde « qui ne peut être que la fraction du parti communiste mondial » !

Reprocher au prolétariat algérien de ne pas avoir fait ce que le prolétariat de la métropole impérialiste se révélait incapable de  faire, témoigne d’une incompréhension surprenante de la situation historique : la victoire internationale de la contre-révolution avait privé le prolétariat mondial de tout point de référence par la prétention du stalinisme à représenter le marxisme, l’obligeant aux plus difficiles efforts  pour se libérer de l’influence bourgeoise et retrouver ses positions de classe.

La conception marxiste correcte de l’histoire explique que les temps de maturation des conditions favorables  à la révolution prolétarienne ne dépendent pas automatiquement des progrès économiques et sociaux dans un pays, mais pas davantage de la volonté d’hypothétiques « avant-gardes » qui permettrait de s’affranchir des facteurs objectifs défavorables au niveau national et international.

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