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Thadée Kotarbinski : L’humanisme socialiste

Article de Thadée Kotarbinski paru dans Raison présente, n° 18, avril-mai-juin 1971, p. 26-30

Polish philosopher Professor Tadeusz Kotarbinski (1896 – 1981). (Photo by Keystone/Getty Images)

L’humanisme sera socialiste à condition que le socialisme soit humaniste et inversement. Mais que doit être le socialisme pour être un socialisme humaniste ? Qu’il me soit permis de préparer la réponse à ce problème en l’envisageant d’un point de vue professionnel, du point de vue d’un professeur d’Université qui enseigne la logique conçue en tant qu’introduction à l’étude et à l’enseignement et adressée à de futurs philosophes ou humanistes, surtout à de futurs enseignants de la philosophie et des sciences humaines. Une des tâches de ces logiciens universitaires concerne les problèmes du lexique que des expressions indispensables dans l’enseignement des disciplines mentionnées, et le type de problème prépondérant dans ce domaine est ce qu’on appelle souvent la clarification des concepts. Nous nous servons généralement, en effet, de mots dont le sens nous est connu en quelque sorte intuitivement mais sans que nous ayons conscience de chacun de ses éléments en particulier ni de leur structure globale. Les logiciens en tant que tels s’occupent dans le cadre de leur spécialité de ce qu’on appelle la sémiotique logique qui est une sorte d’art de construire les sens des expressions, consistant entre autres à élaborer des définitions analytiques de ces expressions. Pareille définition spécifie et mentionne chacun des éléments dont se compose la signification de la forme de langage envisagée et met en évidence la manière dont ils s’unissent en un tout spécifique. Mais très souvent on se contente de résoudre un problème rapproché. La définition régulatrice remplace la définition analytique. On ne cherche pas alors à approfondir les détails du sens du mot envisagé dans toute l’authenticité de ce sens, mais on établit pour l’usage ultérieur les éléments et la structure de la signification que l’on donne à ce mot, en veillant seulement à ce que cette signification ne s’écarte pas trop du sens connu intuitivement dans l’usage habituel de ce mot. Qu’il me soit donc permis de tenter une certaine régulation de la signification de l’expression “socialisme humaniste”.


Comment comprendre ici le substantif “socialisme” ? Les intentions qu’on y associe sont diverses. On entend souvent par socialisme un certain type de système social. Il ne sera pas question de ce qui caractérise ce genre de système, puisque c’est là — il convient de l’admettre — quelque chose que les participants à cette discussion connaissent suffisamment. Il faut toutefois mettre l’accent sur une ambiguïté qui saute aux yeux. En effet, on entend fréquemment aussi par le mot « socialisme non pas ce système lui-même, mais la pratique qui consiste à tendre à ce système ou celle qui consiste à veiller à sa prospérité ou à sa solidité. Cette distinction est importante justement lorsqu’on s’intéresse au problème du socialisme humaniste. Dans cette pratique de l’exercice du socialisme il faut en outre distinguer le caractère de la tendance directrice et la progression sur la voie de sa réalisation. Le plus opportun sera sans doute de s’occuper principalement du caractère humaniste du socialisme dans sa conception pratique, d’examiner tout d’abord ce qu’il faut exiger pour que l’aspiration au système socialiste puisse être qualifiée d’humaniste et ensuite les conditions auxquelles doit satisfaire la progression sur la voie de la réalisation des buts de cette aspiration.

A titre d’introduction, posons le problème d’une manière plus générale et voyons en quoi doit se distinguer le but de l’aspiration pour que l’on puisse dire avec raison que c’est là un idéal humaniste et que l’aspiration à ce but mérite le nom de tendance humaniste. Nous répondrons à cette question d’une façon succincte et provisoire : on adopte une attitude humaniste si l’on tend à quelque chose parce qu’on pense que ce sera un bien pour les hommes. Mais ici un doute se manifeste immédiatement : en est-il parfois autrement, arrive-t-il que quelqu’un aspire à un but qu’il ne rapporterait pas d’une manière ou d’une autre à l’homme ? Certes, on en a des exemples. Un cas typique à cet égard est l’aspiration à la glorification de Dieu que de nombreux croyants professent comme but final et suprême, vis-à-vis duquel toutes les choses humaines n’auraient qu’une signification auxiliaire. Et n’y a-t-il pas quelque chose de semblable dans la devise “fiat jus­titia, pereat mundus” ? C’est ainsi que dans l’Antiquité on stigmatisait l’attitude des gardiens fanatiques de la légalité qui étaient prêts à accepter l’anéantissement général pourvu que rien ne vint enfreindre le système déterminé des relations. Celui qui écrit ces lignes a un jour été témoin d’une discussion dans laquelle une des parties défendait la thèse selon laquelle il valait la peine de rendre malheureux et d’épuiser à mort des milliers de gens pour que puissent être construites les magnifiques pyramides. Il y a donc des choses auxquelles on peut opposer les idéaux humanistes.

Il serait toutefois difficile d’admettre comme une caractéristique suffisante de l’humanisme, le fait de tendre à quelque chose que l’on considère comme un bien pour les hommes d’aucun disent : pour l’homme… On n’attribue pas en effet des traits d’humanisme à l’égoïste qui se soucie seulement de ses propres satisfactions et donc malgré tout des satisfactions d’un être humain ni au groupe fermé qui se limite à ses propres intérêts dans ses aspirations, et donc, quoi qu’il en soit, aux intérêts de certaines gens. Il faut par conséquent analyser ou du moins régler le sens de l’expression succincte et provisoire employée plus haut.

Les mots pour les hommes ou pour l’homme doivent être compris dans un sens universaliste si l’on veut qu’ils caractérisent l’attitude de l’humanisme. Mais que faut-il entendre par “universaliste” ? Cela signifie que l’on ne songe pas ici aux différents individus en particulier ni à certaines gens qui ne sont définis qu’en fonction du groupe, mais aux hommes en général, à l’homme en général. De ce point de vue on ne pourrait pas qualifier d’humaniste, malgré toutes ses autres valeurs, le socialisme dit national qui s’enfermerait dans l’aspiration à un bien-être réservé exclusivement aux citoyens de son propre pays de structure socialiste, pas plus que le socialisme qui limiterait ses aspirations à la libération de la classe ouvrière des chaînes de l’exploitation capitaliste. Mais que signifie — pourra-t-on demander cette fois — que quelqu’un prend en considération les hommes en général ou l’homme en général ? Et ici s’imposent au moins trois interprétations réelles — et pas seulement imaginées — de la signification de ces expressions sommaires. On pense ou bien au genre humain, à l’humanité considérée comme un tout, ou bien à chaque être humain en particulier, ou enfin à la nature humaine en tant que telle. Examinons à présent chacune de ces interprétations séparément. On aura un exemple de la première interprétation ne serait-ce que dans les cas où quelqu’un se soucie de ce que le genre humain survive, de ce que l’espèce de l’homo sapiens triomphe des forces qui la menacent d’anéantissement, telles que les cataclysmes, les épidémies, etc. Dès lors il conviendra de compter au nombre des socialistes humanistes les adeptes du socialisme qui voient en lui un système souhaitable parce qu’il permet de faire front aux facteurs croissants de destruction générale tels que l’extension de la fabrication des bombes atomiques ou de la production d’alcool et de stupéfiants. Et il ne manque pas de forces qui sans doute n’entraîneront pas l’anéantissement du genre humain, sans élimination complète, mais qui peuvent lui faire perdre la domination de la nature. Celui qui voit dans le socialisme, en tant que système social, une garantie contre les désastres dont la dynamique de l’évolution de la réalité menace le genre humain et qui pour cette raison adhère au socialisme, celui-là pourrait être qualifié de partisan du socialisme humaniste.

Mais par ailleurs cette qualification est également applicable à ceux qui acceptent le socialisme parce que, selon eux, il sera capable de permettre le bien-être de chaque être humain pour autant que ce bien-être dépende du système social. Il ne manque pas de gens qui pensent ainsi.

Enfin on trouve dans la littérature une conception de l’universalisme qui met l’accent sur l’idée que c’est seulement dans le système socialiste qu’apparaissent les conditions dans lesquelles il s’avérera possible d’épanouir au maximum les dispositions de développement spécifiques à l’espèce biologique de l’homo sapiens, d’amener l’humanité à réaliser pleinement sa nature profonde qui jusqu’alors n’existait que potentiellement.


Les distinctions qui ont été faites plus haut essaient de rendre compte des différentes façons — vivantes, réellement rencontrées — de comprendre l’humanisme socialiste. Mais on aurait tort de croire qu’elles mettent en évidence la totalité de l’antithèse du socialisme humaniste et de son contraire dans les controverses actuelles. Comment appeler la forme de pratique que la vie oppose de la manière la plus flagrante à l’humanisme ? Ce sera sans doute le totalitarisme. Pour se rendre compte de la quintessence de cette opposition il faut sortir de la sphère de l’analyse des buts derniers qui justifient l’adhésion au socialisme dans les esprits de ses adeptes et passer aux considérations se rapportant à la pratique de la gestion des affaires sociales. C’est seulement sur ce plan qu’apparaîtra dans toute son évidence l’utilité des distinctions effectuées. Le tragique de la destinée humaine, comme tout tragique en général, c’est que différentes valeurs positives reconnues isolément ne coexistent pas en parfaite harmonie et prennent dans des situations extrêmes la forme d’une lutte. Il n’y a pas que les vertus et les vices qui s’affrontent, les vertus s’affrontent aussi entre elles. Et c’est ce qui se produit dans le cas des idéaux socialistes. D’une part le souci de l’humanité considérée comme un tout doit être respecté et d’autre part tous les “moi” humains qui la composent veulent qu’on les respecte. Des désaccords apparaissent dans la confrontation de la pluralité et de la monade. L’énorme collectivité du genre humain doit être incomparablement plus organique qu’elle n’est pour pouvoir résister aux menaces croissants qui créent des situations de contrainte. Et la conviction que le principal danger ne vient pas de la nature extra-humaine mais de l’homme lui-même, s’impose de plus en plus résolument à tous ceux qui pensent. Ce sont les hommes qui menacent le plus l’humanité. Ils doivent apprendre à vraiment vivre une vie collective, organisée, qui requiert la soumission aux conditions de succès de l’ensemble et l’accomplissement exact par les individus, dans cet ensemble, des fonctions qu’exige d’eux la collectivité. Nous avons sous les yeux l’exemple de l’unité de l’organisme biologique, et l’histoire des choses humaines nous fournit un exemple analogue dans la structure des armées, collectivités actives dans les conditions les plus contraignantes et les plus impératives.

Mais à tout cela s’oppose une autre conscience, tout aussi légitime. L’individu humain a le sentiment d’être une monade, il sent sa particularité individuelle, il exige son indépendance, il comprend que sa pensée personnelle qui cherche la vérité ne peut s’en remettre au jugement d’autrui et que c’est dans cette ouverture à ses propres possibilités que se trouve la source de ce qui distingue l’homme dans le monde : la source d’innovations créatrices inépuisables. La monade ne se laisse donc pas atteler au mécanisme de l’organisation comme une roue d’engrenage. Le socialisme humaniste doit savoir réunir ces deux tendances directrices, il doit savoir trouver les directives du souci conjugué de l’humanité organique et de l’humanité composée de monades.

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