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Marcel Martinet : Les intellectuels devant la révolution

Texte de Marcel Martinet paru dans Masses, n° 11, 25 novembre 1933, p. 12

Sous le titre “Où va la Révolution Russe” Marcel Martinet a publie une brochure à la Librairie du Travail. Avec modération, mais sans faiblesse il expose l’Affaire Victor Serge et réduit à néant les “accusations” plus ou moins formulées contre Serge.

Dans le trop court extrait que nous publions les intellectuels “révolutionnaires” sont, sans échappatoires possibles, placés devant leurs responsabilités. A “Masses” nous ne pouvons que nous solidariser avec les idées défendues par Marcel Martinet et le remercier les avoir si clairement et si courageusement exprimées en ce temps ou le vrai courage est si rare chez les intellectuels.


Mais revenons aux assertions suivant lesquelles sous peine de passer à la contre-révolution, il faudrait, les yeux fermés, dire “Amen” et “Tout est bien, tout est parfait” à tout ce que décrète l’Etat russe.

Ce petit chantage, amical ou menaçant, ne nous trouble aucunement.

Nous ne sommes pas surpris de constater une telle attitude chez les intellectuels bourgeois qui désespérant de leur culture et du destin de leur classe, viennent de débarquer dans la révolution comme dans un dernier refuge. Sur cette terre inconnue, leurs pas sont mal assurés et, pénétrés de leur aveuglement passé, ils croient n’avoir rien de mieux à faire qu’a “suivre le guide” tout aussi aveuglement. Ils se soucient moins des humbles et grands travaux auxquels doit faire face le prolétariat ce redoutable compagnon qu’ils viennent de découvrir, que des étranges séductions de la nouvelle aventure qui les entraîne. Comment les meilleurs croiraient-ils mieux servir que par une orgueilleuse soumission ?

Cette attitude ne nous surprend pas, mais nous pensons qu’ils se trompent, nous pensons qu’ainsi ils servent très mal la révolution — c’est-à-dire la cause des ouvriers — aussi mal parfois que lorsqu’ils la combattaient. C’est pour eux que Victor Serge lui-même écrivait par avances dans Littérature et Révolution :

“Les intellectuels qui, dans leur désir de servir la révolution, se laissent aller à une sorte de conformisme révolutionnaire, manquent en réalité à un devoir essentiel envers la révolution, témoignant de la difficulté qu’ils éprouvent à la comprendre révélant qu’ils la considèrent encore de l’extérieur, en spectateurs sympathiques, et non du dedans en acteurs. Ils manquent de clairvoyance ou de courage civique, selon le cas.”

Si la révolution ne nous demandait que de baisser la tête et de suivre le guide en psalmodiant que le guide est infaillible, ce serait trop commode et ce ne serait pas la peine d’avoir quitté un catéchisme pour en prendre un autre. Elle a des exigences plus rudes et d’abord celle-ci, qu’il faut toujours dire la vérité. Ce n’est jamais facile mais ceux qui ne veulent plus de la vérité, qui la cachent aux autres et se la cachent eux-mêmes, sont pour la révolution des alliés détestables. Quant à ceux qui, ayant vécu dans les rangs révolutionnaires, attentent cette domestication, le bluff criminel et le mensonge par ordre, il ne faut pas parler de leur aveuglement mais de leur lâcheté.

Ceux qui nuisent à la révolution, ce ne sont pas ceux qui, toute leur vie placée à l’intérieur de la révolution, osent dire, que cela plaise ou non ce qu’ils pensent des buts et des méthodes en cours, ce sont ceux qui — pour combien de temps ? — approuvent tous les mots d’ordre dictés du Kremlin, affaiblissent les prolétariats par une gymnastique désordonnée et par des enthousiasmes fabriqués et creux. Ce ne sont pas ceux qui disent la vérité aux ouvriers, ce sont ceux qui la leur cachent. Voilà plus de dix ans, alors que la révolution de Lénine était encore menacée de partout, Romain Rolland s’inquiétait de ce qu’il existait une armée rouge et de que des hommes étaient enfermés dans les prisons soviétiques, il demandait aux intellectuels français de défendre toujours et partout, la liberté. Il leur criait : “Ne vous endormez jamais ! Ne transigez jamais ! Ne pactisez jamais avec l’injustice et le mensonge !” Alors contre lui, je remarquais la “liberté” avec laquelle les révolutionnaires russes en langer se critiquaient de l’intérieur de la révolution sans se ménager les uns les autres et je soutenais, comme un devoir inconditionnel notre solidarité totale avec la révolution ainsi comprise. Aujourd’hui, avec Rolland et contre Rolland s’il le faut, pour le salut de la révolution toujours je demande la liberté pour les révolutionnaires de défendre, à l’intérieur de la révolution, les buts et les méthodes que leur semble réclamer le salut de la révolution. Je soutiens la cause que j’ai soutenue en 1922 et toujours. Des intellectuels qui “sympathisent” avec la révolution peuvent croire qu’elle est un bloc dont ils ne font pas partie et qu’il leur faut accepter ou rejeter en bloc. Des révolutionnaires qui n’ont d’autre ambition que de servir le prolétariat savent qu’ils ont le devoir, dans le bloc révolutionnaire dont ils font partie, d’exiger que soit dite la vérité, si dure soit-elle. Non, nous ne desservons pas la révolution en demandant que la liberté soit rendue à Serge, nous la servons et, si c’est nuire à l’Etat russe tel qu’il est devenu, c’est que l’Etat russe ne serait plus, lui, au service de la révolution.

Marcel MARTINET

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