Catégories
presse

Algérie : L’Islam et la religion

Article signé B.C. paru dans L’Internationale, n° 34, juin 1965, p. 7

Vue de la nouvelle cathédrale d’Alger, Algérie, le 12 février 1965. (Photo by Keystone-France\Gamma-Rapho via Getty Images)

Alger, le 28-5-65.

UN phénomène curieux étonne le mi­litant qui vient visiter l’Algérie : la continuelle référence à l’Islam. A chaque pas, en ville, à la campagne, il sent l’emprise quotidienne de la religion sur la vie. Le décalage entre les textes prévoyant la liberté de pensée et la réalité est si grand que l’on doit, si l’on veut arriver à une connaissance exacte de l’état actuel de la Révolution algérienne, ne pas se contenter d’une exégèse des lois, textes et résolutions officielles, mais aussi, et surtout peut-être, réfléchir sur des exemples concrets.

QUELQUES EXEMPLES

Comment concevoir une révolution socialiste, scientifiquement socialiste, en accord avec une religion qui, bien que proclamant l’égalité des sexes, justifie l’inégalité sociale ; qui, bien que sonnant les trompettes de la tolérance, est enseignée dans les écoles ?

Comment concevoir une révolution socialiste, quand un homme achète sa femme, quand un marabout est plus écouté que le médecin, quand l’intolérance est telle que, pendant le carême, un Algérien incroyant ne peut manger ou fumer en public sans s’attirer des ennuis, parfois même avec la police ?

Comment concevoir une révolution socialiste, quand le droit coranique possède parfois plus de force que la loi ? Quand les “mosquées poussent comme des champignons”, plus vite que les écoles ? Quand la radio, les journaux, les responsables rappellent chaque jour les « valeurs de l’Islam » ?

Comment concevoir une révolution socialiste, quand le journal de l’U.G.T.A. en arabe (numéro du 26-10-64) écrit :

« Les pauvres ont racheté l’Algérie au prix de leurs âmes tandis que les riches l’ont rachetée par leurs âmes et leur argent qu’ils ont dépensé pour la cause de Dieu. C’est pourquoi ils ont gagné double « djihad ». Ou encore : « En Yougoslavie, en Chine, en Russie, de nouvelles classes ont fait leur apparition et la propriété privée des moyens de production, naguère interdite par Marx et Lénine, est devenue aujourd’hui permise dans ces pays. Les classes bourgeoises y ont réapparu comme le soleil au milieu du ciel (sic). Dieu a dit : « Allah a favorisé les uns sur les autres, en ce qui concerne les moyens de vivre. »

Dans son éditorial du 18-9-64, « Révolution et Travail » titre : « Bravo pour l’enseignement religieux dans les écoles » et regrette que les jeunes ne soient pas assez enthousiastes.

L’ISLAM ET LA TRADITION. DES ARMES AUX MAINS DE LA RÉACTION

La réaction en Algérie a beau jeu de se servir de cette arme qui lui est offerte sur un plateau par certains textes qui font valoir la destinée « arabo-islamique » du pays. La tradition est le plus souvent perpétuée par les personnes âgées. Cette emprise continuelle de la religion qui, pour chaque situation, pour chaque acte, même le plus banal, impose une solution, domine la vie intellectuelle des masses, emprisonne ainsi les éléments les plus capables de réagir dans un réseau de tabous, de préjugés, infléchit même ainsi leur orientation politique. Les vieux ont toutes facilités pour transmettre la tradition ; le respect qui leur est dû est un des fondements de la vie familiale et, de surcroît, ils ont vite fait de rappeler que la guerre de Libération nationale s’est faite, en partie, sur le thème de la défense de l’Islam. Bien souvent, ce sont eux qui font la loi, à tel point que dans des villages reculés, on peut voir l’assemblée des Anciens rendre la justice. Il est encore courant d’entendre parler de « coreligionnaire » à la place de « compatriote ». Il n’est pas rare de voir non seulement des adultes, mais même des gamins de 6 ans, refuser d’absorber des médicaments pendant le carême.

DES JEUNES REAGISSENT

Cependant, un examen plus en profondeur permet de distinguer une tendance rétive à cette implantation de la religion. Cette tendance est encore très étouffée ; ce n’est souvent qu’une première prise de conscience qui dépasse difficilement une certaine conception fataliste de la vie et aboutit souvent à un repliement sur soi-même ou à une fuite, un refus d’assumer ses responsabilités. Cette résistance est surtout le fait d’individus jeunes qui ont vécu hors d’Algérie pendant longtemps ou ont reçu un enseignement et une éducation très européanisés. (Loin de nous l’idée de faire de l’Europe un idéal en soi. Comme la plupart des petites-bourgeoisies des pays nouvellement indépendants, la petite-bourgeoisie algérienne et les jeunes de cette classe n’ont que trop tendance à fixer leurs rêves en direction des valeurs des anciens colonisateurs, dans ce qu’elles ont de plus frelaté et de superficiel : les Johnny Hallyday et Enrico Macias, par exemple.) Des individus isolés agissent, mais rarement d’une façon efficace et positive ; ils ne font souvent état de leurs pensées que lors de conversations privées, ou bien ils ne s’élèvent que très prudemment contre l’extension de l’Islam.

Pourquoi ? Parce qu’ils ont contre eux la tradition, mais aussi, trop souvent, les moyens d’expression officiels. Une émission de Radio-Alger, le magazine de la Jeunesse, « La parole est aux jeunes », présenté par Tarik Maschino et Fadéla M’Rabet, malgré certaines critiques qui peuvent être formulées sur son contenu, témoignait de l’effort courageux de quelques militants de donner justement aux jeunes une possibilité de s’exprimer à travers « leur » émission. Nous disons bien témoignait, car cette émission, à notre connaissance, n’est plus diffusée aujourd’hui.

Enfermés dans l’esprit de famille, les jeunes n’arrivent à s’en libérer qu’après de violents conflits personnels. Quand ils y arrivent, beaucoup continuent malgré tout à respecter la religion, car elle est celle de leur clan.

Il n’existe que très peu de véritables militants de la laïcité, même parmi les jeunes enseignants. Un professeur d’arabe affichant dans sa classe les positions de la prière n’est pas critiqué. D’ailleurs, l’enseignement religieux est prévu dans les programmes et celui qui le critiquerait se mettrait à dos la plupart de ses collègues et des parents qui ne comprendraient pas. La tradition est si forte que les jeunes se marient pour faire plaisir à leurs parents et que ceux qui refusent gardent souvent un complexe de culpabilité. Des pères peuvent retirer leur fille de l’école primaire pour la marier, sans qu’aucune autorité s’y oppose.

PREMIERES CONCLUSIONS

La solution de nombreux problèmes reste donc en suspens :

_ L’émancipation de la femme pour qui peu d’efforts sont faits, comme le dénonce Fadéla M’Rabet dans son livre « La femme algérienne ».

_ La libération intellectuelle des masses qui, malgré les tentatives pour allier socialisme et islam, continuent trop souvent à ne penser que dans le cadre étroit de la religion.

_ L’éducation civique révolutionnaire des futurs cadres algériens qui, si l’enseignement laïc et révolutionnaire n’est pas dispensé dès l’école primaire, risquent de rester confinés dans l’Islam.

Une révolution des esprits est nécessaire. Elle a déjà commencé, en partie. Il appartient aussi à la Révolution Socialiste, par son nécessaire approfondissement, d’ouvrir des solutions aux problèmes économiques et sociaux, de créer ainsi de meilleures conditions à la nécessaire émancipation intellectuelle.

B. C.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *