Catégories
revues

Jean-Daniel Martinet : Les intellectuels et le goût du pouvoir

Article de Jean-Daniel Martinet paru dans La Révolution prolétarienne, n° 303, mai 1947, p. 11-13

May 1947: Heavy artillery on parade during a review of the Moscow Garrison troops during the May Day celebrations in Red Square, passing posters of Lenin and Stalin. (Photo by N. Sitnikov/Hulton Archive/Getty Images)

De multiples articles de revues permettent d’apprécier l’influence exercée par les succès de l’U. R. S. S. sur ces jeunes intellectuels qui n’ont pas connu la période héroïque de la Révolution russe (où celle-ci s’identifiait, au moins partiellement, avec la cause des opprimés et des humiliés) et qui n’ont pas pu traverser le marécage de la résistance sans y laisser leurs dernières illusions généreuses.

Ce serait une positon facile de ne voir là qu’un phénomène d’arrivisme banal. Dans bien des cas, il est vrai, l’intellectuel est révolutionnaire à vingt ans, le temps de jeter sa gourme ; puis il se raccroche à des intérêts plus matériels, que ce soit ceux de sa classe ou ceux d’une nouvelle classe exploiteuse dans laquelle il a sa place toute marquée. Le stalinisme notamment offre un trop bel avenir aux classes petites bourgeoises et techniques, pour ne pas tenter les ambitieux et les adorateurs du pouvoir.

Mais le phénomène parait plus grave : à l’heure actuelle il ne s’agit plus de gens qui ont perdu la foi et qui, nantis d’un portefeuille bien garni, recherchent leur consolation spirituelle dans les vieux clichés de l’idéalisme bourgeois. Il s’agit d’une génération d’hommes qui, de par les événements dont ils ont été témoins, de par l’acuité de leur sens critique, n’ont jamais pu croire à grand-chose en politique et n’ont jamais au fond accordé une solide confiance à la révolution socialiste. Ils font appel à ce qu’ils trouvent : hier, à la résistance ou à un pacifisme plus ou moins collaborationniste et pangermaniste (selon les hasards de leur existence ou de leurs relations) ; aujourd’hui, au catholicisme aussi bien qu’à la nouvelle église communiste.

Aux uns comme aux autres, il faut crier : casse-cou ! Il faut tenter de leur faire comprendre qu’ils courent à la catastrophe, que, jongleurs doctrinaires dévoyés et velléitaires de l’action, ils sont les fourriers du fascisme de demain ; ils suivent la pente glissante qui fut celle de la jeunesse allemande d’avant Hitler. Ce sont des révolutionnaires sans âme.

UNE JUSTIFICATION DES PROCÈS DE MOSCOU

Doutant d’eux-mêmes et n ‘ayant guère bonne conscience (remâchant leurs activités stériles ou leur inactivité d’hier), ils doutent des autres et du prolétariat qui, à leurs yeux, s’est montré inférieur à sa tâche historique. Ils n’ont pas la patience d’attendre, et ce goût de l’action à tout prix les conduit à des aberrations telles que le « Yogi et le Prolétaire », (1), essai déshonorant sur les procès de Moscou d’un de nos plus brillants philosophes existentialistes, Maurice Merleau-Ponty.

Si cette justification tardive des crimes de Staline mérite qu’on s’y arrête, c’est que son auteur se distingue, non seulement par la subtilité, mais encore, semble-t-il, par la sincérité de sa recherche. Il fait manifestement violence à son tempérament d’intellectuel bourgeois en se jetant tête baissée — parce qu’il juge que là est la vérité — dans un « réalisme » et une admiration presque pathologiques du nouveau pouvoir établi en Russie : s’il n’a pas pour lui le goût du pouvoir, il sacrifie complaisamment au vainqueur et a le goût des gens au pouvoir.

Sa thèse peut se résumer très sommairement en quelques mots : s’opposer à l’U. R. S. S., c’est trahir l’Histoire. L’opposition russe, subjectivement sincère et innocente, a trahi objectivement. C’est à dessein que je simplifie à l’extrême la sinueuse présentation des arguments, car mon désir n’est pas de philosopher mais de mettre directement les pieds dans le plat, sans me laisser égarer dans une discussion théorique qui n’aurait pas d’issue.

Dès les premières lignes de cet essai, on est stupéfait de voir ce que Maurice Merleau-Ponty a retenu des théories révolutionnaires du passé. Il adopte les oripeaux marxistes dans ce qu’ils ont de plus contestable, tout en les dépouillant de ce qui faisait leur valeur : la croyance en un progrès réel, fonction de la volonté des individus libres ; et l’affirmation du rôle humain et personnel que doit jouer le prolétariat dans la genèse d’un monde nouveau et l’amélioration de son propre sort.

D’emblée, il retrace le tableau bien connu de l’accumulation primitive du capital. Rien de plus facile et gratuit que de rappeler les horreurs classiques du libéralisme occidental, de ses guerres, de son colonialisme, pour justifier ensuite le pharaonisme russe ! C’est avec de tels arguments, nous nous en souvenons tous, que certains germanophiles de gauche nous disaient d’accepter Hitler au nom des crimes français contre la paix et nous conviaient, en pleine occupation nazie, à flétrir les crimes anglais aux Indes.

Avant 1914, on n’aurait tiré argument des crimes du passé que pour les comparer aux horreurs contemporaines et les mieux stigmatiser. Maintenant, M. Merleau-Ponty trouve dans les crimes du passé une justification à tous les crimes de l’Histoire, actuels et futurs.

SUR L’OPPOSITION RUSSE

Il étudie principalement l’opposition russe à la lueur du compte rendu sténographique du procès Boukharine. Fait caractéristique, il s’en prend à l’opposition officielle russe, habile en « reculs stratégiques » et en reniements de haut style. Il ne s’intéresse pas aux vrais hommes de la « résistance » russe, aux courageux camarades de l’opposition anonyme, morts dans les isolateurs ou avec une balle dans la nuque, sans autre forme de procès.

Pour M. Merleau-Ponty, l’opposition est personnifiée par Roubachof-Boukharine et non par les Sapronof, les Wladimir Smirnof, les marins de Cronstadt, les ouvriers et les paysans déportés en masse ; même Léon Trotsky est présenté comme un auteur tardigrade, qui n’a compris ni le cours nouveau de l’U. R. S. S. ni les conséquences de la marée nazie. Et on conçoit combien il lui est facile d’accabler un « capitulard » à la Boukharine sous ses propres fautes : C’est ce qu’avait fait Vichinsky aux procès spectaculaires de Moscou ; c’est ce qu’entreprend de recommencer M. Merleau-Ponty au nom d’une philosophie qui voudrait faire la synthèse du marxisme et de l’existentialisme.

Or, la faillite d’un Roubachof (Kœstler ne l’a peut-être pas assez souligné) ne date pas de son procès. Elle est contemporaine du suicide du petit Loewy, de l’arrestation de Richard et de la mort d’Arlova (les trois victimes symboliques de la bolchevisation de l’Internationale Communiste dans Le Zéro et l’Infini). Roubachof a collaboré aux pires fautes d’un régime contre lequel il entreprend ensuite bien tardivement et bien faiblement de lutter. Il se sent encore lié corps et âme à la politique du Parti, lorsqu’il voit le régime issu d’Octobre menacé de toutes parts, à l’intérieur comme à l’extérieur.

L’attitude des camarades vraiment oppositionnels, exilés ou enfermés dans les isolateurs, qu’a bien connue Ciliga, est tout autre ; loyalistes les premières années et « trotskystes », ils ont bien vite compris que le ver était dans le fruit et qu’on ne redresserait pas le cours du régime sans liquider le Parti lui-même, et ils ont pour la plupart payé de leur vie cette clairvoyance.

Roubachof, lui, obéit à la loi de la Jungle (qu’il appelle loi de l’Histoire) et s’incline devant la force, même spirituelle, du pouvoir établi. Il est de ceux qui, après quelques sursauts de révolte, sont prêts (s’ils survivent à l’épuration) à rentrer dans le rang, espérant que leur heure viendra plus tard s’ils suivent dans l’immédiat, pas à pas, les zigzags du Numéro Un. Et c’est cette cascade de reculs et d’aveux humiliants qu’utilise l’habile Géorgien, qui a le triste privilège de survivre et de sortir toujours plus fort des catastrophes qu’il a engendrées.

Quant à Maurice Merleau-Ponty, il dépasse même les capitulards. Pour lui, la bonne foi subjective des oppositionnels est du même ordre que la bonne foi de certains collaborationnistes, et il voue allègrement au poteau d’exécution les vieux bolchéviks, coupables de n’avoir pas réussi :

« Il n’y a pas (en temps de révolution) que des trahisons objectives et des mérites objectifs. Le traître est celui qui en fait dessert le pays de la révolution tel qu’il est, avec sa direction et son appareil… L’opposition est trahison, la trahison n’est qu’opposition. »

Soif. Mais alors qu’on le dise bien haut, et que les procureurs « marxistes » ne se croient pas obligés de traîner dans la boue les oppositionnels en inventant de noirs complots avec l’étranger. Car demeurer attaché à cette formule périmée des responsabilités, c’est rendre un singulier hommage à la morale bourgeoise.

L’ACCEPTATION DE L’HISTOIRE

Cette acceptation quasi religieuse de l’Histoire, conforme à une prétendue dialectique matérialiste, ne peut conduire qu’à avilir tout acte personnel, à supprimer toute notion de choix et de responsabilité, à entériner les fautes de tous les pouvoirs établis, pourvu qu’elles soient habilement présentées.

Il y a loin de cette conception d’acceptation automatique au refus syndicaliste devant la guerre. Ce n’est pas par hasard que les libertaires, les syndicalistes et les pacifistes sincères sont les seuls qui aient refusé de choisir entre l’impérialisme américain, la barbarie nazie et son modèle stalinien. Et c’est justement dans le dilemme : Russie ou Amérique que M. Merleau-Ponty s’efforce de nous enfermer, alors qu’on peut assurer que ni le libéralisme américain (réservé à une nation jeune et riche), ni le totalitarisme russe (avec son capitalisme d’Etat onéreux pour les masses) ne sont capables de résoudre les contradictions économiques et morales d’une Europe appauvrie et fatiguée. Nous avons besoin de paix et de liberté autant que de pain, et l’un ne viendra pas sans l’autre.


Emporté par son goût de la discussion philosophico-historique, M. Merleau-Ponty oublie quelques vérités premières, bien terre à terre et modestes : Il oublie la condition réelle de la classe ouvrière russe, compte tenu même du retard dû à l’héritage tsariste (ou plutôt, il ne s’y intéresse que dans un avenir historiquement indéterminé), et il considère comme menu détail sans doute les faits rapportés dans les brochures d’Yvon, dans les livres de Serge et de Ciliga. Il oublie les dizaines de millions de déportés des camps de concentration, dont Victor Serge vient de rappeler opportunément l’existence dans Le nouvel impérialisme russe. Aux yeux d’un intellectuel de gauche, ces petites contingences sont négligeables. Tout au plus on nous permet d’espérer qu’avec un peu de chance dans quelques centaines d’années tout ira beaucoup mieux : Après des centaines d’années de paix hitlérienne aussi, tout aurait pu aller mieux dans une Europe raciste unifiée et abêtie.

Notre élite pensante, intoxiquée par le sens du « réel » fait bon marché du respect de la personne humaine (inséparable de toute politique socialiste), d’autant plus facilement qu’elle habite plus loin de l’Etat totalitaire et ne risque pas encore de subir le régime du bâillon et des camps de concentration, un peu comme les Anglais acceptaient d’un cœur léger aux Indes un régime économique et policier qu’ils vomissaient dans la métropole.

Mais ce n’est pas cela que Lénine et ses compagnons ont voulu instaurer : ils avaient, avec quelque déformation bureaucratique, le sens de la démocratie ouvrière, qui n’a rien à voir avec des plans quinquennaux de réarmement et d’équipement de l’industrie lourde, ni avec l’exaltation du chauvinisme et du sentiment panslave (même dans sa forme religieuse), ni avec une politique extérieure d’expansion impérialiste appuyée sur une ceinture d’Etats satellites. Nous savons bien que du côté anglo-saxon les mobiles ne sont pas plus purs. Raison de plus pour lutter contre les uns et les autres, sur un terrain spécifiquement ouvrier et surtout internationaliste.

Ces déformations de la politique initiale de la Révolution russe, Maurice Merleau-Ponty emploie tout son talent à les expliquer par les nécessités du présent et à les justifier par les réalisations à venir. C’est ainsi qu’il considère, comme Roubachof-Boukharine, que :

« Malgré tout, l’infrastructure d’un Etat socialiste se construit en U. R. S. S. … » ; que :

« Les privilèges en espèces ou en nature sont conférés à raison du travail et ne donnent à aucun homme le moyen d’exploiter les autres hommes. » ; enfin et surtout que :

« La signification révolutionnaire de la politique présente est ensevelie dans les  »bases économiques » du régime et ne paraîtra que beaucoup plus tard, comme ces semences enfermées sous terre et qui germent après des siècles. »

ETAT SOCIALISTE

Que d’erreurs et de légèreté en ces quelques phrases !

Comment peut-on parler raisonnablement d’ « Etat socialiste », même dégénéré, devant un capitalisme d’Etat à bureaucratie coûteuse et toute puissante, où, comme le dira Péra, le salariat est généralisé à tous, ce qui est l’expression d’un régime fasciste achevé ?

Comment affirmer qu’en U. R. S. S. aucun homme n’exploite d’autres hommes, alors que, grâce à la planification par en haut, le pouvoir réel d’un chef de trust soviétique dépasse de loin la puissance de n’importe quel industriel d’Europe occidentale ? On ne peut comparer ces nouveaux magnats, qui fixent la vie et le destin de millions d’hommes, qu’à quelques chefs de trusts américains, en se souvenant toutefois qu’aux Etats-Unis il existe encore un contrôle assez réel de l’opinion publique, qui n’a pas son équivalent en U. R. S. S.

Et si nous en sommes réduits à espérer que la « semence économique » germera dans quelques siècles, mieux vaut nous jeter dans les bras apaisants de quelque religion, qui au moins aura la sagesse de nous faire miroiter seulement les espoirs de l’au-delà.


Je sais bien que l’on trouve dans le copieux exposé de notre philosophe (où le meilleur du débat se perd souvent dans un trop long et trop subtil développement) des phrases comme celle-ci :

« Nous devons prendre garde que rien dans notre action ne contribue à freiner le mouvement prolétarien, s’il renaît à travers le monde. S’il y a grève, être pour les grévistes. S’il y a guerre civile, être pour le prolétariat. »

Mais on demeure confondu d’apprendre immédiatement après que :

« En somme, c’est la politique effective du Parti Communiste. » L’article a été écrit, il est vrai, à la fin de 1945, avant la grève des postiers et celle des typographes !

Mais au fait, n’y a-t-il pas un pays où la grève est punie de mort, où les ouvriers n’ont pas la possibilité légale de présenter des revendications, si ce n’est sur commande et avec l’assentiment de la bureaucratie maîtresse ?

On songe à l’Allemagne d’hier, à l’Allemagne hitlérienne. On oublie la Russie soviétique d’aujourd’hui.


S’il tombe dans de telles erreurs d’interprétation, c’est que M. Merleau-Ponty, comme la plupart des intellectuels de gauche, confond bien souvent le capitalisme d’Etat et le socialisme, comme le montrent ces lignes savoureuses que j’extrais d’un autre essai, intitulé « Pour la Vérité. »

« Il est certain que pour intégrer à son économie propre celle des pays qui sont sous son influence, l’U. R. S. S. sera amenée à y établir, ouvertement ou non, un mode de production socialiste, de sorte que l’occupation russe sera en fait progressive. »

On a l’impression que des hommes comme M. Merleau-Ponty n’ont pas encore « encaissé » le traumatisme de la guerre et de l’occupation. Et lorsqu’il dit : « Depuis 1939, nous n’avons certes pas vécu une révolution marxiste, mais nous avons vécu une guerre et une occupation, et les deux phénomènes sont comparables en ce que tous les deux remettent en question l’incontesté… », on pense immanquablement à cette manchette fameuse de La Victoire de Gustave Hervé : « Oui, mais depuis, il y a eu la guerre ! »

BARBARIE TOTALITAIRE OU HUMANISME SOCIALISTE

Or, pour un syndicaliste, les événements récents n’ont rien entamé des principes essentiels. Plus que jamais l’internationalisme et la démocratie ouvrière sont les meilleures digues contre le nouveau cataclysme que nous prépare l’impéritie des puissants du jour, incapables de faire la paix, comme ils ont été incapables d’éviter la guerre.

Condamner l’humanisme imparfait du « quaker hypocrite » de la société capitaliste, c’est un beau geste, fort à la mode. Mais condamnons-le au nom d’un meilleur humanisme socialiste et non comme porte-drapeau d’une barbarie totalitaire.

L’altitude des jeunes intellectuels pro-staliniens ou, pis encore, des « stalinophiles néophytes » (selon l’expression d’Aimé Patri) ne peut qu’accroître le désarroi de la conscience ouvrière et nous mener, de déception en déception à un nouveau fascisme, plus durable que l’autre.

Qu’on me permette à ce propos d’évoquer le vieux conte d’Andersen « Les Habits du Grand-Duc ».

Il est de bon ton à notre époque d’admirer l’ombre de la Révolution d’Octobre.

Alors que l’impérialisme russe n’est pas plus justifié (ni moins) que tout autre impérialisme et participe, au nom du capitalisme d’Etat, à toutes les horreurs de l’accumulation primitive du capitalisme privé ; alors qu’une telle conception « marxiste » du progrès ne peut conduire qu’au talon de fer d’une minorité bottée sur la masse du prolétariat européen : alors que le « commissaire » n’a rien de commun avec le prolétaire, si ce n’est la démagogique casquette des films d’actualité soviétiques ; alors que l’héritage est largement rétabli par la nouvelle constitution russe et que l’enseignement supérieur a cessé d’être gratuit en U. R. S. S.

Malgré l’horreur que devrait inspirer à tout intellectuel généreux ce nouveau pharaonisme, il n’est donc personne pour dire le mot de la fin :

Votre « socialisme » russe, dont vous vantez les somptueux habits, mais il se promène tout nu, dans sa hideur squelettique !

JEAN-DANIEL MARTINET


(1) Les Temps Modernes, No 13, 14, 16. N. R. F.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *