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Jean Carpentier : Pour quelle sexualité ?

Article de Jean Carpentier paru dans Tankonalasanté, n° 3, juillet-août 1973

Meeting pour le droit à l’avortement avec de gauche à droite le docteur Annie Ferret-Martin, l’avocate Gisèle Halimi, le professeur Jacques Monod, Marie-Claire Chevalier et Jean-Pierre Cot en mai 1973 à Paris, France. (Photo by Michel GINFRAY/Gamma-Rapho via Getty Images)

On se bat pour l’abrogation d’une loi féodale et injuste, on se bat pour faire disparaître la boucherie, le risque de mort, l’angoisse. Et ce combat passe par une lutte sûrement longue pour obtenir un certain nombre de garanties : la légalité, la sécurité, le financement, la liberté de décision (plus ou moins restrictive, et là aussi il faudra se battre contre les commissions médico-policières, contre la bureaucratie, contre la tutelle médicale ou administrative etc…). Cela prendra plus ou moins de temps, mais enfin on a des chances d’y arriver : les rapports de force s’inversent, la tendance réformatrice et technocratique se développe, et peut-être qu’en favorisant une libération de la législation sur l’avortement, le Pouvoir y trouvera son compte… Une société qui dérive l’investissement et l’énergie sexuelle dans la production et la consommation de marchandises ou la conquête de la lune peut très bien s’accommoder de la libéralisation de l’avortement qui ne la remet pas fondamentalement en cause. C’est à ce niveau qu’est le piège, du moins si l’on s’en tient à la seule bataille pour l’avortement libre et gratuit, et si on n’élargit pas le champ de l’action.

En effet, même libre, même gratuit, même déculpabilisé, un avortement n’est jamais un acte libre et gratuit. Il signe toujours un échec, dans le meilleur des cas un échec technique de la contraception, mais la plupart du temps, actuellement, un échec de la sexualité au niveau du vécu profond, du désir, de l’acceptation et de la libre et joyeuse disposition de son corps. L’avortement est la marque d’une sexualité pauvre et inhibée, vécue à la sauvette, mal partagée, le plus souvent aliénée par un refus dont celui des contraceptifs n’est qu’un signe. Ce qui ne veut pas dire que ceux qui utilisent des moyens contraceptifs vivent une sexualité heureuse…

L’avortement sanctionne une “bêtise”. Il porte en lui la culpabilité de l’acte sexuel et l’assurance qu’ “on ne recommencera plus”… en tout cas pas de sitôt. Il est le prix à payer, la punition de la liberté et du plaisir. On peut faire que la punition soit moins lourde, moins traumatisante, moins dangereuse. On peut la légaliser, la dédramatiser, la dégager de son cortège de risques et de menaces… On ne la supprime pas pour autant dans le système actuel de répression sexuelle. Et le Pouvoir le sait bien qui est finalement prêt à libéraliser sur un point (c’est-à-dire à aménager les modalités de la punition pour qu’elle soit moins dure et moins injuste), mais qui par ailleurs réprime systématiquement toutes les initiatives pour une véritable libération sexuelle, toutes les tentatives pour lever les interdits et pour permettre à tous – et notamment aux jeunes – de vivre une vie sexuelle au grand jour, joyeuse, riche, et sans danger. Autrement dit, l’avortement n’est pas en contradiction avec une politique de répression de la sexualité : bien au contraire, il peut en être la soupape de sécurité.

Quant aux médecins, si l’avortement élargit le champ de leurs revenus par sa cotation à la nomenclature de la S.S., il y a peu de chances pour qu’ils s’appliquent plus que maintenant à dédramatiser l’acte lui-même et à le replacer dans le contexte de la vie sexuelle en eu tirant les conclusions qui s’imposent, à savoir que le problème à mettre à jour et à résoudre est celui de ta libre disposition de son corps et de son potentiel de plaisir.

Le risque est grand de voir se développer et s’installer, à la suite des vieux représentants discrédités de l’ordre moral, une génération de médecins “progressistes”, c’est-à-dire réformateurs et technocratiques, qui seront encore les gestionnaires de la misère sexuelle (dont l’avortement est le révélateur le plus criant) qui n’envisageront pas plus que leurs prédécesseurs de démédicaliser le problème et de se désaisir de leur pouvoir sur le corps et la sexualité des autres, et qui – ce faisant – resteront les garants du système répressif actuel.

Aussi est-il indispensable, si on ne veut pas que le Capital s’en tire encore une fois à bon compte, de situer la lutte pour “l’avortement libre et gratuit” dans le cadre de la lutte pour la libération de la sexualité dont elle n’est que l’aspect le plus douloureux et le plus urgent, mais non le plus important.

Jean Carpentier

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