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Yacine Kateb : Y a-t-il un humanisme noir ? Pour le nègre, il y a un monde d’âmes nous dit Léopold Sedar Senghor

Article de Yacine Kateb paru dans Combat, 21 septembre 1948, p. 4

From left to right: the French actor Georges WILSON, the French-Algerian creator and writer Kateb YACINE and the director Jean-Marie SERREAU during the inauguration of the Theatre National Populaire in Paris on January 10, 1967. (Photo by Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

CONVERSATIONS AFRICAINES

JE traverse la Seine dans un autobus plein de gamins, je me perds dans les rues d’Asnières, et me voici enfin dans un salon sombre comme un temple devant Léopold Sedar Senghor.

— De la brousse à la savane, le nègre est avant tout paysan, non chasseur, ni nomade. Sans doute est-il attentif aux formes, aux couleurs, et à toutes choses sensibles. Mais c’est aussi dans son tréfonds qu’il réagit. Un homme dont “on chante les ancêtres” est remué “jusqu’en son intimité souffrante”. Nous voici dans le domaine de l’émotion nègre. Ce qui émeut le noir, ce n’est pas l’aspect extérieur de l’objet, c’est sa réalité, ou mieux, sa surréalité.

— Est-ce à dire que l’âme nègre et les manifestations de “l’animisme noir” serait du domaine du surréalisme, tel qu’il se conçoit en Europe ?

— Non, car j’espère vous montrer tout à l’heure qu’il y a un humanisme noir. Je crains aussi que les surréalistes n’aient point eu pour le nègre une sympathie toujours discrète, je veux dire éclairée…

— Mais avant d’en arriver là, c’est de l’art négro-africain que je vous demanderai de nous parler.

ART NÈGRE
ART CLASSIQUE

— Bien volontiers. A mon avis, l’art nègre a pour mérite de n’être ni un jeu, ni la pure jouissance esthétique, mais de signifier. Je choisis, parmi les arts plastiques, la sculpture, le plus typique. Même la décoration des ustensiles les plus simples du mobilier populaire, loin de les détourner de leur but, ou d’être un vain ornement, souligne ce but. Art pratique, non pas utilitaire, et classique en ce premier sens. Surtout art spirituel — on a dit à tort : idéaliste ou intellectuel — parce que religieux. Les sculpteurs ont pour fonction essentielle de représenter les Ancêtres morts et les génies, par des statues qui soient en même temps symbole et habitacle.

Il s’agit toujours de représentation humaine, et singulièrement par la représentation de la figure humaine, reflet le plus fidèle de l’âme. Le fait est frappant que les statues anthromorphiques, et, parmi elles, les masques, prédominent. Souci constant de l’homme-intermédiaire. Aux prises avec le concret, l’artiste nègre est moins peintre que sculpteur, moins dessinateur que modeleur, travaillant de ses mains la solide matière à trois dimensions, comme le Créateur.

Il choisit la matière la plus concrète : de préférence au bronze, à l’ivoire, et à l’or, le bois qui est commun, et se prête aux effets les plus brutaux, comme aux plus délicates nuances. Il se sert peu de couleurs, qui sont franches jusqu’à saturation : blanc, noir, rouge, couleurs de l’Afrique.

Mais parce que cet art tend à l’expression essentielle de l’objet, est à l’opposé du réalisme objectif. Là, où beaucoup n’ont voulu voir que maladresse des mains, ou incapacité à observer le monde réel, il y a bien volonté, conscience d’ordination, et même de subordination. Cette force ordinatrice qui fait le style nègre, c’est le rythme. Et ce n’est pas là cette sorte de symétrie qui engendre la monotonie. Le rythme, est vivant, donc libre. Reprise n’est pas redite, ni répétition. Le thème est repris à une autre place, à un autre plan, dans une autre intonation, un autre timbre, un autre accent. Art classique, au sens le plus humain du mot. Nulle anecdote, nulle fioriture, nulle fleur.

— Ce que vous disiez du rythme fait penser à la musique noire d’Afrique. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?

— Non plus que la sculpture la musique n’est point dans la société négro-africaine un art qui se suffise à lui-même. Primitive, elle accompagne les danses et les chants rituels. Profanisée, elle a sa place dans les manifestations collectives du théâtre, des travaux agricoles et des concours athlétiques. Même dans les quotidiens tam-tams du soir elle fait communier les hommes au rythme de la communauté dansante, du monde dansant. Il en est resté beaucoup chez les nègres occidentalisés d’Amérique. Instinctivement, ils dansent leur musique, ils dansent leur vie.

C’est dire que la musique nègre est enracinée au sol nourricier d’Afrique, qu’elle est chargée de rythmes, de sons et de bruits de la terre. Mais elle traduit aussi des sentiments, quoique point “sentimentale”. Je ne parlerai point des apports mélodiques. Certains techniciens ont nié qu’il y eût une harmonie nègre. Les noirs, font-ils remarquer, chantent en chœur.

Je me rappelle combien le bon Père qui dirigeait notre chorale d’enfants noirs avait du mal à nous faire charter à l’unisson, sans parties, ni variations. Mais Gide a dit combien chez les chanteurs noirs l’invention mélodique est prodigieuse. Prodigieuse en effet, et impossible à noter, les intervalles comme les dessins mélodiques et rythmiques étant d’une extrême subtilité.

Oui, c’est bien dans le domaine du rythme que la contribution nègre a été la plus précieuse. Les instruments à percussion ont acquis une valeur de première importance. Souvent le seul accompagnement aux chants est le tam-tam, voire le battement des mains. Parfois les instruments de percussion marquent les accords de base, desquels jaillit librement la mélodie. C’est ce qu’en Amérique on appelle swing. Caractérisée essentiellement par la syncope, la musique est loin de devenir mécanique. Elle est faite de constance et de variété, de tyrannie et de fantaisie, d’attente et de surprise, ce qui explique que le nègre puisse pendant des heures se plaire à la même phrase musicale.

L’ÂME NÈGRE ET L’OCCIDENT

— Je sais bien que l’art nègre suffirait à faire admettre aux Européens combien est grande cette Afrique qu’ils connaissent mal. Mais la société négro-africaine n’est-elle pas, elle aussi, société humaine, et non pas chasse gardée pour les sorciers ?

— Certes. J’avoue cependant que la société nègre ne s’est pas beaucoup souciée de développer la raison humaine. C’est une lacune. La personne n’en avait pas moins l’occasion de se développer et de s’imposer au sein des associations, des corporations, des assemblées palabrantes. On n’a pas dit assez l’importance de la palabre. L’égalité y régnait, et les sentiments de la dignité humaine. Pareil sentiment animait jusqu’au serviteur, Jusqu’au captif. J’en ai connu qui se sont suicidés parce qu’on les accusait de mensonge, ou de vol.

On a dit que la pitié était étrangère à l’âme nègre. La pitié peut-être, pas la charité, pas l’hospitalité. Car il y a chez nous le « carré », ou l’agglomération des étrangers. C’est une coutume que d’inviter le passant à partager le repas familial. Les premiers blancs qui débarquèrent furent considérés comme des hôtes célestes. Le plus grand éloge que l’on puisse décerner chez les Ouolof est “bega m’bok, bega nit” : qui aime ses parents, qui aime les hommes. A ceux qui ont détruit sa civilisation, au négrier, au lyncheur, les poètes de l’Afrique Noire et d’Amérique répondent par des paroles de paix :

Je la rends en tendresse
Et je l’ai faite ainsi
Car j’en ai effacé la haine
Il y a longtemps.

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