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Algérie : femmes voilées, rues interdites « je ne sais qu’une chose, qui me fait passer des nuits blanches : je suis une femme et je veux vivre »

Dossier paru dans Des femmes en mouvements, n° 3, mars 1978, p. 22-30

French actors Caroline Cellier and Marc Porel in the Casbah while on the set of the film Les Aveux Les Plus Doux (The Most Gentle Confessions), directed by Edouard Molinaro. (Photo by Christian SIMONPIETRI/Sygma via Getty Images)

une femme, des femmes à Alger


dans les rues,

marcher seule d’abri en abri

marcher à dix,

une liberté inconnue, inouïe


cette revendication étouffante d’unité

D’une famille non pas prolétaire, mais sans doute sauvée de la bourgeoisie par un déracinement toujours présent, un exil récent, une bâtardise. Fille de plusieurs races, d’un pays où il n y a pas « une » origine « une » racine mais plusieurs continents, à la croisée de Madagascar, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Inde, une île où se posent les problèmes d’identité (les colons n’en sont pas partis, ceux qu’on a chassés d’Algérie y sont venus), mais aussi une île où les habitants n’en sortent pas de la lutte nationaliste, qui sert les intérêts de la petite bourgeoisie. Ce nationalisme que je ne supporte pas.

J’avais quitté l’île, cette revendication étouffante d’unité, d’un peuple, d’une nation et un lycée où il y avait cette volonté d’effacer toutes contradictions de race, de classes. Mais Paris était terrorisant. Alger au bord de mer, semblait plus accessible, mais ce n’était quand même que le nord de l’Afrique.

En Algérie, pourtant ce qui me permettait d’y être les premiers temps, c’était qu’ils avaient chassé les français ; ils étaient chez eux, ils parlaient leur langue ; je me suis dit que j’allais y apprendre l’arabe, que là peut-être je pourrais parler, écrire.

dans les rues, circuler d’abri en abri

Je marchais dans les rues ; je ne connaissais pas de ville aussi grande, où on a besoin de bus pour circuler, mais c’étaient les rues des hommes, les cafés des hommes, leurs regards ; ils remplissaient toute la ville, tous les endroits : pas un espace où respirer. Les femmes avaient devant leur bouche un haïk, elles riaient derrière leurs mains, elles avaient les yeux baissés. A Bab-el-Oued, les femmes faisaient descendre leurs paniers de leur balcon jusqu’aux marchands ambulants ; elles n’avaient même plus à sortir pour faire leurs courses.

Dans la rue, partout, n’importe quel homme, petit, grand, vous parle, vous tutoie. Il peut. Alger c’est l’usure quotidienne, marcher dans la rue est une guerre, c’est l’épuisement des forces. Pour ne pas tenir les yeux baissés, pour avancer, marcher, rire, regarder, s’arrêter. Il faut circuler d’abri en abri. De chez soi dans le taxi, le bus (toujours accompagnée) à l’autre maison, le marché. A 20 h c’est le couvre feu pour les femmes. Il faut tenir tête à la folie.

photo Rush

quelques mètres de stand « des femmes », une force

En 76, on est allées à trois à Alger pour installer un stand des éditions des femmes : c’était une force ! juste quelques mètres à défendre plus que tout, quelques mètres qui allaient les mettre en danger. On nous avait casées dans un coin du stand de l’UGTA (syndicat national des travailleurs algériens) de la foire. Deux jours après, quand nous sommes revenues, nous n’avons plus trouvé un seul livre. Les voisins de l’UGTA avaient récupéré nos tissus et les punaisaient sous leurs revues. Les chaises, les tables, tout avait disparu. Les livres étaient à la gendarmerie, saisis. L’administration de la foire parlait au habous (le ministère religieux), tout le monde se renvoyait la balle… plusieurs jours d’attente dans les couloirs. On nous accusait d’éditer des livres qui causaient tort à la morale, la famille. Face à la femme de l’Islam nous représentions l’occident dépravé, perverti.

Des femmes sont venues nous voir, timidement. Un soir, nous sommes allées à une dizaine dîner, en sortant on marchait dans la rue et là-bas, pour elles, c’était une liberté inconnue, inouïe.

la première année, ils épient, ils interdisent…

Quand nous avons rouvert le stand, nous avions mis une grande banderole « des femmes » ; elle se voyait de très loin. Les femmes venaient étonnées. Nous étions trois, trois femmes « sans hommes », comme ils disent.

Trois femmes dans un stand. L’inconnu ! alors pendant des heures des hommes restaient là, vous regardaient sans rien dire, sans bouger, tout près. Sur les plages l’été aussi ils s’allongent très près et regardent, regardent, épient. Vous sentez que vous allez tout casser. On avait installé une ficelle pour se protéger, un fil pour les tenir à distance, se garder quelques mètres pour respirer, avant leur monde. Sinon ils viennent et font mur. Silencieux et violeurs.

la deuxième année ils tapent

L’année dernière, de nouveau aller à Alger. Un stand était retenu de Paris, en fait sur place rien. Encore plusieurs jours de lutte pour l’obtenir. Le dernier jour, trente hommes arrivent. Ils se mettent à taper, taper sur les caissons, le comptoir, à arracher les affiches. Leur lâcheté est très grande. Un fascisme quotidien. Ils se poussent les uns les autres sur moi, sur les cartons de livres. Ils veulent piller, piller ; ils crient, ils veulent que je leur réponde en arabe. Je ne peux pas être française donc je suis arabe, il n’y a pas d’autre solution. Ils sont très lâches. Ça va durer une heure. Personne n’intervient, des femmes passent, elles regardent : « Aujourd’hui c’est une autre femme qui prend les coups ».

pour faire des études il faut disparaître

Nous étions allées à Ben Aknoun à la Cité Universitaire de jeunes filles. Une très jeune fille vient nous voir bouleversée, elle est partie de chez elle protégée par sa mère et ses sœurs, son père et ses frères ne veulent pas qu’elle fasse d’études, pour eux elle a disparu. Elle vit cachée. Elle a reconnu le chauffeur de taxi qui nous a amenées. C’est son frère aîné. Elle a peur. Comme les hommes ne peuvent entrer dans la cité elle pense que son frère nous a envoyées la chercher. Elle a peur tous les jours. D’année en année, la répression se fait plus dure.

Dans le tunnel des facs il y avait des femmes vietnamiennes qui mendiaient. Pendant la guerre die Vietnam des soldats algériens avaient fait des enfants, à l’indépendance Ben Bella a fait venir ces femmes : bien sûr les familles des militaires n’ont pas voulu de ces « étrangères », de ces enfants bâtards. Elles vivent ensemble à l’écart, avec leurs enfants.

socialistes et toujours barbares, les algériens voilent encore les femmes

Pendant la guerre d’indépendance les femmes algériennes ont lutté ; certaines sont devenues « héroïnes nationales » ; tous les ans pour les fêtes de l’indépendance on leur demande d’assister aux défilés militaires, c’est tout.

Militer dans l’U.N.F.A. ? dans les comités de volontariat ? Certaines ont essayé. L’illusion d’une réforme agraire, une liaison travailleurs manuels-travailleurs intellectuels, mais aujourd’hui entre le désespoir et le désir de vivre, de dire non à cet étouffement.

Dans l’île j’avais vu les paras occuper comme ça une ville ; terroriser, chasser les gens de tous leurs lieux, circuler en conquérants. A Alger, les paras étaient partis, ils y avaient laissé leurs violences, leur pédérastie.

une bibliothèque de femmes

Les femmes que nous avions rencontrées cette année (et l’année dernière) avaient eu envie d’ouvrir une librairie – mais elles savaient aussi que c’était impossible – que ce serait un lieu trop exposé.

Elles pensaient à une bibliothèque de femmes mais aux dernières nouvelles, ce projet était loin de se réaliser.


photo Gamma

elles ne peuvent plus monter sur les terrasses discuter avec les voisines

« Les femmes avec qui je parle, en ont assez de l’enfermement ; avant il y avait plus de relations, je crois : les femmes allaient d’une maison à une autre, elles allaient au bal ; ça tend à devenir de plus en plus individualiste… c’est pire qu’avant. Elles ne peuvent plus monter sur les terrasses, discuter avec les voisines ; il y a un repli et dans ces villages construits après la réforme araire ! ces villages géométriques encerclés par les bâtiments administratifs : police, armée…

Comment les femmes pourraient travailler ! il y a un tel chômage ; et les filles qui voudraient aller à l’école : il n’y a pas assez de classes alors on préfère les garder à la maison et que ce soient les garçons qui y aillent.

Les femmes qui viennent en France, pour celles-là c’est la bonne étoile ; elles peuvent porter des jupes, des pantalons.

La violence ? j’ai vu une femme piétinée dans la rue, personne n’est intervenu. Une fille à la faculté avait été violée, ses parents sont venus le lendemain, ils l’ont rouée de coups en public sur la place de la cité, puis l’ont emmenée ; je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue.

Dans les cités, les mecs entrent, forcent les portes, frappent les filles, pour l’instant il vaut mieux des cités non mixtes, sinon le soir les filles ont peur.

Dans les procès d’adultère, si le mari a seulement tué l’amant, on peut entendre le procureur dire « comment ça se fait que vous n’ayez pas tué votre femme ? »

Il y a quelques années quand nous étions proches de l’Indépendance, c’était plus tranquille ; on sortait, on allait au cinéma, au théâtre. Ils n’ont pas encore sorti le code de la famille dont ils parlent tant, ce n’est pas que j’y crois mais je trouve ça symptomatique.

La répression est immédiate, il y a un monopole d’état sur tout, tout reste clandestin.

Les groupes de femmes sont embryonnaires, pourtant on ne parle que de ça dans les réunions ; pour l’instant ça se passe beaucoup entre copines, on ne sait pas ce qui se passe dans les autres villes, ce n’est pas encore un mouvement.

De plus en plus dans la rue ils passent aux coups directement ; je ne sors plus le soir après 7 h, c’est fini ; parfois on se dit on va descendre à une douzaine et s’installer à un café, armées ; il faut bien qu’ils s’habituent, qu’ils sachent que nous ne sommes pas à leur disposition.

Rabia


pour parler de l’oppression des femmes algériennes, des faits, des témoignages.


une femme sort trois fois dans sa vie :

la première fois du ventre de sa mère,

la deuxième fois pour rejoindre la maison de son époux,

la troisième pour être portée en terre.

dicton populaire arabe

(Je suis une étrangère. Je suis une femme étrangère dans la société algérienne. Je ne peux même pas me prévaloir d’être une ressortissante de l’ancienne puissance coloniale. J’ai 30 ans et je vis depuis 30 mois en Algérie. J’y vis en femme. Arec un corps, un regard, une tête de femme mais j’y suis vue comme une féministe. Dans mon milieu (l’université), certains (mais pas tous, loin de là) me concèdent peut-être d’être une intellectuelle féministe, et ceci dans le but, avoué ou non, de m’empêcher d’être partie prenante dans la lutte des femmes algériennes.

Pour parler de l’oppression des femmes algériennes, j’ai pris le parti d’aligner des faits, le plus souvent fournis par des documents algériens, le plus souvent officiels. Elle se lit dans n’importe quel tableau statistique. dans n’importe quel journal.


« Fait divers » (1), le 14 mai 1977 :

(1) rapporté par « El Moudjahid » quotidien national d’information

« Pourtant c’est un homme pieux. Parce que c’est un homme pieux, un père de famille à la conduite irréprochable, il donne sa fille en mariage. Quelques temps après, le mariage non consommé est rompu par la famille de l’époux.

Pourquoi ? « Ma fille aurait-elle des relations avec un homme ? » Cette question martèle sa tête, l’obsède, le ronge. Il se met à l’épier.

Samedi 30 avril, alors qu’il fait ses ablutions à l’aube, dans la cour de sa maison, Mergharbi Saïd, 45 ans, ouvrier agricole, aperçoit une ombre glissant sur ses toits. Quelques instants après, il voit sa fille. Elle sortait de la pénombre : ses cheveux étaient défaits et sa robe n’avait pas de ceinture, dira-t-il aux enquêteurs.

Il est ébranlé par ce qu’il vient de voir. Il ne supportera jamais les commérages des voisins s’ils venaient à apprendre que sa fille a un amant.

Dans son esprit, le verdict se dessine déjà de lui-même. Dimanche 1er mai , le village d’Aghlal (daïra d’Aïn-Temouchent) s’est assoupi sous le poids d’un après-midi trop chaud pour une première journée de mai. Il est aux environs de 14 h 30. C’est le moment que choisit le maître de maison pour « laver son honneur ». Empoignant une barre de fer, il en assomme sa fille et sa femme, qu’il considère comme complice. Cela ne suffit pas il se saisit d’une faucille et les égorge l’une après l’autre. Il laisse ses victimes gisant dans une mare de sang et se dirige vers le siège de la compagnie du Darak El Watani (2) pour avouer son crime.

(2) gendarmerie nationale

Ses quatre autres enfants, âgés de 2 à 12 ans, réveillés par les bruits, ont assisté au déroulement de l’effroyable carnage.

Selon le rapport établi par le médecin légiste de l’hôpital d’Aïn-Temouchent, la femme (36 ans) était enceinte de 8 mois. Quant à la fille, 19 ans, elle était vierge. »

Oui. il s’agit du mai 1977 ! Huit mois après, je ne sais toujours pas ce qui me révolte le plus à la lecture de ce texte. L’acte du père ? La fatuité du journaliste ? Dans l’Algérie « socialiste », un ouvrier agricole, c’est quelqu’un qui a droit au « respect », c’est une « force vive de la Révolution »… au moins sur papier. Et un homme pieux, en plus, dans une Algérie « socialiste » qui vient de plébisciter l’Islam religion d’État ! Cet homme a vraiment tout pour lui : d’autant que, comme chacun sait, si une fille est répudiée juste après son mariage, c’est que, bien sûr, elle n’était pas vierge ! La faute des fautes.

L’affaire n’a pas encore été jugée, mais il est très probable que les jurés seront cléments, ils comprendront… à l’instar du journaliste et de ses lecteurs.

photo Magnum

L’encadrement des femmes

J’aligne aussi des témoignages. La plupart sont extraits d’El Djazaïria (1) la revue de l’Union nationale des femmes algériennes. On pourrait croire, à la lecture de ce qui suit, qu’il s’agit d’une revue militante qui défend et organise les femmes en lutte. Là encore, il n’en est rien. Ni la revue, ni l’Union qui la publie n’ont la possibilité ni la capacité de défendre la cause des femmes. L’U.N.F.A. est une « organisation de masse » qui a pour fonction d’« encadrer » les masses et plus particulièrement les « masses féminines », c’est-à-dire qu’elle a pour fonction de décourager l’initiative des masses. Les témoignages accablants que je tire de la revue ne sont absolument pas exploités par ses rédactrices ou, quand ils le sont, c’est dans le sens de la temporisation à de très rares exceptions près.

(1) Dans la mesure où les document existants sont très peu nombreux et où il m’est pratiquement interdit de faire des recherches sur le terrain.

Ils ne sont d’ailleurs exploités par personne. J’ai dû faire ce travail seule malgré mes essais répétés pour qu’il devienne le travail d’un groupe de femmes algériennes. Je ne peux m’avancer sur la situation d’un « mouvement » de femmes à Alger ni sur la situation en dehors de l’université (2). A l’université, les étudiantes sont largement minoritaires et affrontées à des problèmes spécifique, très importants surtout dans les cités universitaires. La plupart résolvent individuellement leurs problèmes en se mettant sous la protection et la coupe d’un mec.

(2) Je crois savoir qu’à Alger, des femmes algériennes essaient de se constituer en groupe mais leur rayonnement ne semble pas très grand. L’université n’est certainement pas représentative : pourtant mème si l’Europe ne doit pas constituer le modèle et mème si cet état de fait doit être dépassé, il faut bien reconnaître que le mouvement des femmes y est re-né parmi les intellectuelles.

Quelques-unes sont prêtes à admettre qu’il existe un problème des femmes mais la majorité de cette petite minorité estime que l’émancipation de la femme fait partie des tâches d’édification nationale (influence pagsiste) (3), d’autres, très peu nombreuses estiment qu’il y a des problèmes de femmes, voire une lutte des sexes, mais que celle-ci doit se subordonner à la lutte de classes ; il faut pourtant constater une évolution, récente, plus réaliste chez ces dernières. Certains témoignages cités dans ce texte pourraient inciter à penser qu’une prise de conscience s’amorce. Pourtant, la tache apparaît immense dans la mesure où non seulement tout est fait pour maintenir la masse des femmes dans l’oppression mais aussi où la répression — policière mais surtout idéologique — et l’auto-répression sont telles que la révolte individuelle de quelques femmes peut difficilement déboucher sur une action collective tant qu’une organisation n’existe pas. Cette organisation ne doit évidemment pas nécessairement émerger de groupes d’étudiantes mais si celles-ci ne posent pas théoriquement et pratiquement leurs problèmes, qui le fera ? Les femmes cloîtrées ? Les quelques dizaines d’ouvrières exténuées par une double journée de travail ?

(3) P.A.G.S. : parti de l’avant-garde socialiste, issu du P.C.A.. interdit par le gouvernement algérien, aligné sur les positions de Moscou.

… inscrit dans la loi

La Constitution algérienne (1976) stipule que « tous les droits politiques, économiques, sociaux et culturels de la femme algérienne sont garantis par la Constitution » (art. 42) et que « la femme doit participer pleinement à l’édification socialiste et au développement national » (art. 81). Mais elle précise dans son art. 65 que « la famille est la cellule de base de la société. Elle bénéficie de la protection de l’État et de la société. L’État protège la maternité, l’enfance, la jeunesse et la vieillesse par une politique et des institutions appropriées ».

Des discours de responsables politiques aux prises de position de l’Union nationale des femmes algériennes (U.N.F.A., « l’organisation de masse des femmes »), on peut repérer trois idées relatives à la participation des femmes à la vie publique. Elles sont officiellement encouragées à y participer. On leur rappelle qu’elles possèdent les droits civiques acquis grâce à leur participation à la lutte de libération nationale et inscrits, depuis, dans les textes (Charte de Tripoli en 1962, Charte d’Alger en 1964, Charte nationale en 1976) ; de plus, la participation des femmes est nécessaire au socialisme et au développement du pays. « L’émancipation » des femmes doit se faire dans le cadre des valeurs arabo-islamiques. Ainsi, la Charte nationale rappelle que « l’U.N.F.A. doit adapter son action aux problèmes spécifiques que pose l’intégration de la femme dans la vie moderne. Elle doit être consciente que l’émancipation de la femme n’implique pas l’abandon de l’éthique dont notre peuple est profondément imprégné ».

photo Gam

gardiennes de la religion et de la morale ?

Le Président lui-même s’est penché sur ce problème : « Mais lorsqu’on parle des droits de la femme et du rôle qu’elle doit jouer dans les domaines politique, économique et social, nous ne devons pas perdre de vue l’évolution de la femme : cette évolution ne signifie nullement imitation de la femme occidentale (1). Nous disons non à ce genre d’évolution car notre société est une société islamique et socialiste. A ce propos, un problème se pose, il s’agit du respect de la morale. Nous sommes pour l’évolution et le progrès, pour que la femme joue un rôle dans tous les domaines, tant sur le plan politique, économique, social et culturel que technique. Mais cette évolution ne doit pas être la cause de pourrissement de notre société ». Lors de la distribution des prix qu’il a présidé dans un lycée de filles à Kouba (Alger) le 3 juillet 1969, le Président Boumediene rappelle que l’avenir de la nation repose en premier lieu sur cette génération montante : filles qui seront demain les meilleures mères et jeunes garçons qui deviendront les hommes forts prêts à assumer vis-à-vis de l’État et de la Nation toutes leurs responsabilités. (…) Confiants en la fille algérienne, nous sommes persuadés qu’elle saura tout à la fois suivre la voie qui mène au véritable progrès et sauvegarder les principes moraux qui régissent notre société arabo-islamique (2).

(1) voir Benachenhou A. L’Islam, éd. pop armée, Alger

(2) cité par H. Vandevelde. La participation des femmes algériennes à la vie politique et sociale, thèse d’État, 1972.

en Algérie, l’Islam est la religion de l’État

L’idée que la femme doit être la gardienne des valeurs arabo-islamiques prend de plus en plus le pas sur celle de sa nécessaire participation à l’édification du pays. Hélène Vandevelde s’est livrée à une enquête pour détecter le sens accordé par des hommes et des femmes aux trois mots-clés de l’idéologie ambiante : Révolution, Socialisme et Arabo-Islamisme. Voici sa présentation des résultats : « Révolution : ce terme qui évoque pour la Nation la « modernisation de la société » n’est pas employé concernant la condition féminine ; on ne remet pas en cause fondamentalement le rôle traditionnellement attribué à la personnalité féminine, on ne parle pas de modernisation dans domaine. Socialisme : dans la mesure où ce terme est porteur d’égalité et de soif de participation, il va dans le sens d’un progrès pour les femmes. Mais il semble qu’il ait une résonance plus grande dans les esprits qu’il n’est développé dans les manifestations officielles et de toute façon c’est rarement que l’on fait appel pour les femmes à la justice qu’il évoque. Arabo-islamisme, cette expression qui évoque pour la Nation, la récupération de ses valeurs profondes est toujours utilisée concernant le problème féminin mais, semble-t-il, pour fixer des limites aux femmes, tout en les chargeant de garder, et au besoin récupérer, les valeurs culturelles traditionnelles (langue, religion…).

Ainsi une discrimination à l’égard de la population féminine apparaît dans l’idéologie qui n’a pas encore admis une nouvelle idée de la femme. Les transformations économiques, sociales et aussi culturelles en cours n’ont pas encore permis l’élaboration de nouvelles représentations concernant la femme. Au contraire il semble que plus la volonté de renouvellement est radicale dans certains domaines, plus la femme doit rester inchangée. Plus l’homme va vers la modernité, plus la femme doit être enracinée dans la tradition : la société, fragilisée par les mutations dont elle est l’objet, s’accroche à ses principes de permanence et de continuité. »

ce silence a trop duré…

Un Code de la Famille est à l’étude depuis 1963. Il n’est toujours pas paru. On a dit que ce serait une des premières tâches de l’A.P.N. Mais six mois après son entrée en fonction, on n’a toujours rien vu venir. La première version de ce Code était particulièrement « désavantageuse » pour les femmes. Pour mémoire, reprenons quelques articles :

art. 3 (…) la validité du mariage est subordonné à la fixation d’une dot versée par le mari à l’épouse et à l’approbation du tuteur, le cas échéant.

art. 18. Le mineur, l’interdit et la femme, même majeurs, ne peuvent contracter mariage sans le consentement de leur tuteur matrimonial.

art. 32. Est prohibé le mariage d’une musulmane avec un non-musulman.

la claustration : « Je meurs doucement »

La claustration des femmes est une réalité physique aujourd’hui encore en Algérie. Bien sûr, il est impensable que j’aille seule en rue la nuit tombée. Bien sûr, il est impensable que j’aille seule au cinéma, même l’après-midi. Bien sûr, il est impensable que j’aille seule m’attabler dans un café à Oran. Mais il y a des femmes algériennes qui ne franchissent jamais seules le seuil de leur maison, même en pleine journée. Je connais une jeune femme de 32 ans, mariée depuis 15 ans, qui doit attendre le bon vouloir de sa belle-mère, de son mari ou de son fils aîné… pour pouvoir se rendre chez le dentiste !

Une jeune femme de Tlemcen (Ouest) :

« J’ai 28 ans, j’ai été mariée à l’âge de 20 ans avec un cousin. Après bien des péripéties, je suis retournée au toit paternel. Encore une fois me voilà attendant le mektoub, (1) afin de redevenir la propriété d’un autre homme. l’épouse soumise.

(1) La chance, le sort favorable.

Ça fait trois ans que je suis ainsi et je n’en peux plus. Je ne sais qu’une chose qui me revient tout le temps et qui me fait passer des nuits blanches : je suis un être humain et je veux vivre. Mais je n’ai pas de niveau d’instruction (c’est ma voisine, qui m’a écrit cette lettre), je ne sais où aller, je meurs doucement. Mais je veux vivre. Il y a pourtant des femmes qui travaillent, des femmes qui ont des responsabilités, des femmes qu’on voit à la télévision. J’ai beau discuter avec mon père : il ne veut pas me laisser aller chercher du travail. Que faire ? Se soumettre ? Je ne tiens plus ».

Un autre paru dans un autre numéro de la même revue (2) : « Je suis une jeune fille de 18 ans qui fut enfermée entre quatre murs dès l’âge de 14 ans, j’ai suivi le même sort que mes quatre sœurs…

(2) El Djazaïria n° 47. 1975.

J’ai été retirée du lycée à l’âge de 14 ans, je n’ai aucun diplôme. Naturellement, c’est mon père qui s’oppose à ce que j’aille en classe de même que mes sœurs. Bref ! Je suis donc restée à la maison avec mes pauvres sœurs, en essayant de poursuivre mes études à l’aide de cours par correspondance. Je pensais pouvoir décrocher un brevet et de nouveau mon père s’y opposa. Est-ce qu’il a raison ? avec quatre filles à la maison sans revenu matériel…

De plus, notre situation financière n’est pas bonne. Il ne veut pas nous acheter des machines à coudre ou à tricoter, parce qu’il n’a pas d’argent. Alors pourquoi ne nous laisse-t-il pas étudier pour pouvoir l’aider et nous aider ? A-t-il raison ou tort ? Devons-nous nous résigner ou nous révolter ? Ce silence a trop duré ».

« ô mère, que n’ai-je pas enduré pendant mon enfance »

Il s’agit là de femmes de la campagne mais la situation des habitantes de bidonvilles n’est pas meilleure :

— « Une jeune femme, 28 ans, sans enfant, mari chômeur, explique qu’elle vit toujours enfermée dans sa seule pièce avec mère malade. Son mari, chômeur, est absent toute la journée, désespéré d’être sans travail. Lorsqu’il rentre, il n’ouvre pas la bouche, ne parle pas. Elle n’a aucun échange avec les voisines, ne sort jamais, ne connaît rien. Elle n’attend rien, n’espère rien… »

— La femme d’un mécanicien (30-39 ans) : « J’ai toujours été élevée dans ce cadre, rester toujours à la maison, sans aucun contact utile, sans pouvoir goûter à l’ambiance de la vie sociale, donc pour moi tout cela est indifférent… Je me contente de prier, de faire carême… et d’attendre la fin de mes jours. Même quand l’occasion se présente pour participer à une fête, je me contente de regarder et de ne pas bouger dans mon coin ».

le mariage

Selon une enquête réalisée en 1968 (1), 16 % des femmes se sont mariées entre 8 et 14 ans. 42 % entre 15 et 17 ans, 21 % entre 18 et 19 ans et 20 % à 20 ans et plus. Le mariage de 69 % de ces femmes a été arrangé par les parents ; celui de 29 % a été arrangé par les parents avec l’accord de l’intéressée et celui de 1,5 % est le résultat d’un choix libre. Les modalités varient bien sûr selon les catégories socio-culturelles.

En Algérie, il semble que le système matrimonial se caractérise par deux traits complémentaire. Les mariages s’effectuent généralement, du point de vue de l’homme, « du haut vers le bas », c’est-à-dire dans le sens d’une inégalité sociale qui consacre la présence masculine et lignagère. De plus, la différence d’âge entre époux renforce cette inégalité défavorable à la femme.

L’âge du mariage des femmes et ses modalités d’arrangement font de celui-ci une institution qui légalise la violence. Surtout pour les femmes mais aussi pour les hommes. La différence d’âge implique que l’homme atteigne un certain âge pour pouvoir se marier. Tant qu’il n’est pas marié, un homme est considéré comme un adolescent. Le mariage lui donne la possibilité d’accéder réellement au rang d’adulte et donc aussi, dans une certaine mesure, la possibilité de contester la hiérarchie familiale — le rôle du père. Offrant à son fils une épouse socialement inférieure à sa famille et sensiblement plus jeune que lui, le père parvient à écarter ou à postposer le danger.

ph. Violet

l’enjeu de la virginité

De manière générale, et dans toutes les classes sociales, le mariage donne lieu à des festivités importantes. « La fête » peut durer plusieurs jours ; les hommes sont séparés des femmes. Il est rare le jeudi après-midi non ponctué d’un concert de klaxons : la fiancée quitte la maison paternelle pour rejoindre celle de son mari et moi je pense avec effroi que ces hommes klaxonnent pour couvrir à l’avance les plaintes de la femme qui va se faire violer. Le soir même a lieu la fameuse nuit de noces : encore fréquemment il s’agit là de la première rencontre des époux.

Voici comment l’enquête de l’A.A.R.D.E.S. décrit la rencontre : « en entrant dans la chambre le mari remet à la femme un présent (collier, bracelet ou broche en or, parfois une somme d’argent (…) Sans s’attarder plus qu’il n’est nécessaire dans la chambre nuptiale, le mari y laisse son épouse ». Il est d’ailleurs de bon ton que tout se passe le plus vite possible : signe de virilité ! La défloration est dûment constatée et proclamée. Le ouazir, qui était resté devant la porte pour recueillir la chemise de nuit ou le linge, l’envoie aux femmes. Là, on l’examine, on le critique, on le fait tourner. Puis les filles de la famille du mari, en criant des félicitations, l’emportent jusque la mère de la fille et celle-ci l’expose en attendant visites et commentaires. Si la jeune fille n’est pas vierge, le mari peut la répudier séance tenante. Pour éviter ce « déshonneur », la mère de la mariée fait établir par un ou des médecins un ou plusieurs certificat(s) de virginité : « Comme ça, on est plus tranquille, ça évite des histoires ». Parfois, le futur mari l’exige. Toujours dans le même souci d’éviter des « complications », on m’a dit (c’est invérifiable par moi) que des officiers d’Etat-civil. outrepassant leurs prérogatives, le réclamaient avant d’établir les formalités civiles. Mais ce ou ces certificats ne sont même pas toujours une garantie.

c’est moi qui porte le nom de femme
je suis née
se sont endeuillées les traverses de la toiture
celle qui m’a mise au monde est accablée
et reléguée derrière les fagots
elle ne fut pas même rassasiée de restes d’orge
et ne fut réchauffée en guise de feu
que de cendres d’hiver

comme si je n’étais pas créature d’âme
mon père est devenu misérable
en pleine place publique, il se tient à l’écart
à cause de celle qu’il a laissée au berceau
regarde-moi, regarde dans mes yeux
j’ai marqué mes paupières du khôl des tisons
ô mère, que n’ai-je pas enduré durant mon enfance
ma jeunesse a été dilapidée
le jour où j’ai eu à m’enquérir de mes origines
j’ai découvert qu’on les a déterrées jusqu’aux racines
pourtant des voix me crient, je suis l’astre du berger
le soleil de l’hiver
la clôture protégeant l’interdit
c’est du soleil que j’ai pris racines
je suis la fille issue de l’honneur
je suis le sceau en argent
je suis la beauté du cœur errant.
chanson du groupe djurdjura

Selon Nefissa Zerdoumi (1), la « virginité (de la fille) est pour sa famille une question d’honneur quasi mystique. Autrefois, si une fille se révélait ne plus être vierge, ses parents masculins, frères et oncles, se jetaient sur elle et allaient jusqu’à la défigurer et même la blesser mortellement. J’ai connu un cas où une jeune femme a été tuée par son frère. C’est la mère qui est la plus acharnée à défendre la virginité de sa fille et sa réputation auxquelles le prestige et l’honneur de la famille sont étroitement liés. C’est elle qui lui apprendra qu’il ne faut pas montrer son visage et ses bras aux hommes, qu’il n’est pas convenable de paraître les bras nus devant son père, de se coiffer devant lui ou de manger à sa table, de rire aux éclats devant qui que ce soit, de chanter devant des hommes, de parler en leur présence de sujets féminins… Tout cela est malséant, honteux. La vigilance doit rester sans failles. (…) La mère terrorise sa fille à un tel point que le jour où elle a ses premières règles, elle est vivement secouée. Elle s’en souvient longtemps. Elle pleure parfois croyant avoir perdu sa virginité dérobée pendant son sommeil par le diable ou un génie. Encore aujourd’hui en milieu universitaire, la virginité est vue comme quelque chose de sacré. Non que toutes les étudiantes soient vierges ; mais si certaines cohabitent de fait avec leur ami, elles n’imaginent pas qu’elles pourraient ne pas se marier avec lui, même si déjà, il leur semble que tout ne va pas et n’ira pas pour le mieux. Mais, n’étant plus vierges, elles conçoivent mal comment elles pourraient trouver un autre homme qui voudrait encore bien d’elles. Elles se contentent donc de celui qu’elles ont.

(1) Zerdoumi N. Enfants d’hier, Maspero, 1970.

les maternités

Si elle n’est pas répudiée (rien ne dit qu’elle ne le sera jamais), la femme enfante et beaucoup. On constate (2) un niveau très élevé de la descendance finale : 7,4 enfants à 45-49 ans si l’on ne distingue pas l’état matrimonial des femmes, et 8,5 enfants, si l’on ne retient que les femmes encore mariées en première union ». L’Algérie apparaît comme l’un des pays d’Afrique où la fécondité est la plus élevée. Après avoir eu 6 enfants, une femme algérienne a encore 95 « chances » sur 100 d’en avoir un septième, si elle reste mariée jusqu’à 45-49 ans après en avoir eu 10, elle a encore 70 « chances » sur 100 d’en avoir un 11e.

(2) A.A.R.D.E.S.. Enquête socio-démographique, 1970

et la polygamie encore, de plus en plus

Les femmes sont perçues — et souvent bien sûr aussi par elles-mêmes — comme des machines à produire des enfants. C’est là leur fonction « naturelle ». Cette façon de voir est assez répandue. Ainsi, lors d’une discussion dans le cadre d’un cours à l’université à propos d’une enquête à effectuer dans des centres de planning familial, un étudiant a estimé pouvoir dire qu’il ne comprenait pas l’objet de la discussion : il n’y a pas lieu de planifier ou de limiter les naissances puisque par nature, les femmes doivent procréer. Lors d’une conversation, une directrice de P.M.I. (Protection maternelle et infantile) disait que l’idée elle-même de planning familial rencontrait encore beaucoup de résistance étant donné la croyance encore fort répandue selon laquelle chaque femme a en elle un nombre déterminé d’œufs qu’elle doit couver. Un nombre fixé d’avance et quoi qu’elle fasse… Il n’est donc pas nécessaire que les femmes utilisent des méthodes contraceptives.

la polygamie, en principe

Selon D. Tabutin, la polygamie est un phénomène relativement peu répandu en Algérie : 18 polygames pour 1 000 hommes mariés et 98 des polygames sont des bigames. Les polygames sont plus nombreux à la campagne (21 pour 1 000) qu’à la ville (13 pour 1 000).

en fait

Dans un article récent (1), Fatiha Hadri aborde ce problème. Elle constate que « l’idée selon laquelle la polygamie est uniquement le fait des paysans ou des gens de conditions modestes semble de plus en plus erronée. Dans les grandes villes, chez les cadres et les intellectuels avant un certain niveau de réflexion, elle existe de plus en plus. La forme diffère, mais le principe reste le même. C’est une manière comme une autre de ne pas tomber dans l’adultère. Les femmes travaillant de plus en plus, et participant aux frais du foyer, le polygame de notre époque y trouve même un avantage puisqu’il n’est pas obligé à la cohabitation des deux épouses, et sur le plan des frais, il ne grève pas sur son budget ». Elle cite deux cas, l’un d’un polygame l’autre d’un bigame. Le premier est un « père de famille qui avait 8 enfants installés avec leur mère chez ses parents. Cadre de l’État, il était souvent amené à se déplacer. Et au gré de ses affections multiples, il se remarie avec une deuxième femme dont il a 2 enfants. Une troisième, épousée dans une autre ville, lui donne un enfant. Il vient d’épouser la quatrième qui doit accoucher incessamment d’un 3e enfant. La première semble être privilégiée sur le plan matériel bien entendu puisque son beau-père s’occupe d’elle et de ses enfants. Il a en outre désavoué son fils pour son manque de sérieux et de constance. La deuxième et la troisième ont assigné, chacune dans sa ville, leur mari commun pour abandon de famille. La quatrième semble privilégiée sur tous les plans puisqu’elle exige de le suivre à chaque mutation et de résider avec lui et ce, depuis qu’elle a été informée de l’existence des trois premières femmes, dans trois localités distinctes ». Le second Salah « joue au mariage avec ses deux femmes. Toutes deux enseignantes, chacune en sa demeure a droit à un mari qui tente de se partager tant bien que mal. Dans ce cas, nous dit l’une d’elles, il peut se permettre d’être équitable puisque lorsqu’il est chez l’autre il est son mari, et lorsqu’il est chez moi, il est le mien. Même sur la plan du respect des normes religieuses, il n’est pas en désaveu avec la morale contenue dans le Coran ! 50 % du mari pour chacune. 50 % du budget pour chacune.

Et le tour semble parfaitement joué ».

M. B.


(1) Hadri. F.., La famille algérienne et ses problèmes, El Djazaïria, n° 52, 1976.

(2) Selon une étude de Negadi, et Valtin, Population, n° 3, 1974

Les statistiques viennent des travaux effectués par l’A.A.R.A.E.S. institut d’enquêtes algérien.


« enclos de femmes voilées par les siècles »

extrait de « la Chrysalide »

Là-bas, derrière une de ces portes closes, une femme était assise, les jambes repliées sur une natte. Sa tête dodelinait doucement, agitée par la bise douloureuse du désespoir. Sa gangoura bariolée formait autour de sa taille un large pétale fané. La femme se frappait la figure… Ses mains ponctuant son chagrin s’abattaient sur ses cuisses. Elle regardait autour d’elle, avec parfois la fureur muette de l’animal traqué. On ne distinguait pas bien son visage, mais ses cheveux teints au henné disaient son âge et la fermeté de ses bras démentait le fléchissement précoce du menton. Les cheveux de la femme, telles des flammes apeurées par sa colère s’échappaient de son foulard à ramages. Elle bondit ! Se cabra, menaça le ciel. Sa compagne, à côté d’elle, était plus jeune son visage calme était appuyé sur sa paume ouverte. Son air rêveur était plus angoissant que les houles fantastiques de la pleureuse. Elle semblait perdue dans quelque vision nostalgique du passé. Un enfant pleura. La jeune femme pensive s’arracha à son rêve pour disparaitre dans l’ombre d’une des pièces qui s’alignaient en spectatrices figées de l’univers : enclos de femmes voilées par les siècles… Elle reparut avec un bébé dans ses bras.

Enfin sa voix jaillit comme une onde pure :

— Cesse donc de pleurer, Khadidja ! Par Dieu ! C’est moi qui devrais m’arracher la figure et l’âme ! Toi, tu sais ! Tu es habituée depuis longtemps déjà !…

Khadidja leva son visage coloré par le sang de la colère et de l’indignation, dans lequel brillait à travers des larmes, une pais d’yeux immenses, noirs et vifs comme un ultime défi à la jeunesse fuyante.

— Non ! Jamais ! A chaque fait c’est comme une blessure nouvelle… Et cette dernière me fait mourir ! Je n’ai plus personne sur qui m’appuyer…

Sa jeune compagne hocha la tête attristée par ces mots.

— Et les enfants alors ? Et moi ? Tu nous oublies déjà !

Khadidja parut écrasée de honte Elle eut un geste dramatique vers son interlocutrice.

— Vous êtes mon unique raison de vivre ! Akila, tu es une fille de bien… Mais cette nouvelle femme qui va venir, la Zina ! … Oh ! Non ! Non ! Je ne pourrai plus supporter une épreuve comme celle-ci ! …


photo Méran

djouhra, fatima, mahla, trois sœurs

algériennes, kabyles, elles chantent tout haut ce que leurs mères ont fredonné tout bas

« Nous sommes trois sœurs, deux nées en Algérie ; venues très jeunes ici au début de la guerre, on a vécu une enfance très difficile. Mon père était un responsable politique FLN ; à l’époque, à l’école c’était très séparé, enfants algériens, enfants français, de chaque côté. La guerre était présente. En même temps on a été élevées de façon privilégiée : on a fait l’école du spectacle, on a appris la musique, le chant, la danse, ce qui n’est pas courant dans les milieux émigrés.

Mais, très vite il y a eu des contradictions : arrivées à l’âge de l’adolescence, on nous a dit que c’était terminé ; surtout mon père : pas question que tu montes sur les planches. A ce moment là j’ai été mise en face d’une réalité : celle d’une femme algérienne en France. Mon père était obnubilé par le droit ; il m’a dit : « tu fais du droit ou alors tu restes à la maison » ; j’ai préféré faire du droit, mais ça ne m’intéressait pas.

Puis, je suis allée en Algérie un an, dans mon village natal ; cela a été une découverte : j’étais partie à 3 ans, j’y revenais à 17 ans. Au début c’était merveilleux, un retour aux sources : j’essayais de m’adapter à la vie, et en particulier de réapprendre la langue kabyle qui est ma langue maternelle.

A mon retour je voulais faire du cinéma, j’en ai fait un peu à Vincennes. J’ai réalisé des coatis métrages et un long métrage « Ali au pays des merveilles » mais, faire du cinéma pour moi ce n’était pas assez intéressant : les femmes en Algérie ne vont pas au cinéma. Je me suis dit : « nous sommes un peuple de culture orale, partout il y a des transistors ». Alors par souci d’efficacité, on a pensé à la chanson.

On s’est mises au travail, on a fait des enquêtes auprès des femmes immigrées, des étudiantes, et, avec nos expériences personnelles on a fait des textes sur plusieurs thèmes, par exemple l’émigration, pas seulement vue en France, les conditions d’exploitation, mais aussi vue du pays. En Kabylie, pays d’émigration car la terre kabyle est pauvre, il ne reste que les femmes, les personnes âgées et les enfants. L’émigration est notre première ennemie, notre première rivale, c’est une mangeuse d’hommes ; ils ne reviennent pas au pays. On a une chanson sur la scolarisation des filles ; à 12 ans on estime qu’elles peuvent rester à la maison, se marier, et les vieilles femmes qui tissent des burnous, et les entassent, il n’y a plus d’homme pour les porter.

Dans une chanson, il y a une femme qui dit :

« mon père, je ne te pardonnerai jamais
toi qui m’a mangé comme le blé tendre
si tu m’avais laissé grandir,
j’aurais choisi parmi les meilleurs,
ma mère j’ai soif, si je pouvais boire
à la fontaine édifiée par un jeune homme
si je bois, j’ai peur des miens
si je meurs c’est la soif qui
m’aura tuée ! »

Chanteuse, c’est une profession très méprisée, mais nous sommes trois ; il n’y a pas une chanteuse sur scène mais trois femmes.

… ça ne suffit pas de parler des coups, des cicatrices visibles, nous sommes toutes marquées par tout ce qu’on a vécu. Pour les femmes qui s’adaptent mieux, venir en France cela représente des libertés mais pour les hommes ! ils perdent des privilèges.

Nous ne sommes ni de là-bas, ni d’ici.

Mais les femmes d’ici ou de là-bas, on se retrouve d’accord : pour toutes il y a ce danger du mariage à 15 ans, il y a l’obligation de rester à la maison. Pour nous ça a été très dur tous les jours face au père, aux hommes…

djouhra


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