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Dilemme pour les organisations de gauche : Que faire de ces ouvriers qui ne sont pas des électeurs !

Article paru dans les Cahiers de mai, n° 35, février 1972, p. 11-14


De nombreux militants ouvriers constatent avec inquiétude que les organisations ouvrières existantes paraissent désarmées devant le développement de la politique de migrations ouvrières du capitalisme international.

A la CGT et à la CFDT, en particulier, des efforts sont faits pour prendre en compte les revendications particulières des travailleurs immigrés et pour encourager ces travailleurs à se syndiquer. Mais les résultats sont lents à venir et relativement modestes. Quelles sont les difficultés ?

L’expérience acquise par les groupes de travail qui assurent la publication des « Cahiers » au cours d’activités concrètes pour le développement de l’information et de la liaison directes, entre les travailleurs immigrés eux-mêmes et entre ceux-ci et les travailleurs français, met en évidence trois causes principales :

1. Les travailleurs immigrés constatent que les syndicats ne prennent pas en charge comme revendication du syndicat les tous premiers problèmes qui concernent les travailleurs immigrés.

– La défense des travailleurs immigrés face à la police et à l’administration qui exercent sur eux une pression et un chantage constants dans leurs démarches pour l’obtention de la carte de travail et de la carte de séjour.
– Le droit des travailleurs immigrés à un logement décent.
– Le respect des avantages sociaux accordés aux travailleurs immigrés par la loi comme à tout travailleur, mais dont ils ne bénéficient pas effectivement dans de nombreux cas. L’extension aux travailleurs immigrés d’autres avantages sociaux qui sont accordés aux ouvriers français et à leur famille. (Par exemple : pas de carte de priorité pour les femmes enceintes, pas de carte de réduction SNCF pour les familles nombreuses.)

Certes, dans de nombreuses sections d’entreprise et unions locales, les militants syndicaux français s’efforcent d’assurer la défense des travailleurs immigrés qui sont en contact avec eux mais ils le font cas par cas, individuellement ; ce n’est pas une revendication du syndicat sur laquelle les ouvriers français sont appelés à se battre.

2. Les travailleurs immigrés ont très souvent le sentiment que les syndicats cherchent à les utiliser avant tout comme masse de manœuvre dans leurs luttes d’influence.

Dans une entreprise, les syndicats leur demandent en priorité :

– de voter pour les candidats présentés par eux aux élections de délégués du personnel ;
– de prendre la carte du syndicat ;
– d’accepter d’être candidats au poste de délégué pour faire bénéficier le syndicat du vote de leurs compatriotes.

Il est certain que la participation active des travailleurs immigrés au syndicat et leur élection comme délégués est un élément indispensable au développement de la lutte de la classe ouvrière de ce pays. Mais le syndicat apparait aux travailleurs immigrés non comme un instrument de leur propre lutte, mais comme une organisation française qu’il s’agit d’abord de renforcer vis-à-vis de ses rivales pour compléter sa représentation.

3. Les travailleurs immigrés constatent que la pratique courante des syndicats, qui est la conséquence de cette situation, représente parfois un obstacle majeur à leur volonté de s’organiser.

Prenons un exemple récent : l’organisation des travailleurs immigrés dans les usines Penarroya de Saint-Denis et de Lyon.

Comment se sont organisés les travailleurs de l’usine Penarroya de Saint-Denis ?

En octobre et novembre 1970, les travailleurs de l’usine Penarroya de Saint-Denis (90 % de travailleurs immigrés en majorité de nationalité marocaine) constituent une section syndicale CGT suivant une pratique adaptée à la situation : durant plusieurs semaines, les ouvriers discutent entre eux dans les ateliers et les foyers pour réaliser au préalable l’accord le plus large sur la nécessité de s’organiser, sur les revendications à poser et pour choisir eux-mêmes qui sera délégué.

Durant cette période de préparation, toute publicité sur ce qui se passe dans l’usine parmi les ouvriers est considérée comme inutile, voire dangereuse. Lorsque toutes ces discussions longues et approfondies donnent lieu à un large accord parmi les ouvriers, le syndicat apparait dans l’usine ; il est déjà une force, il regroupe dès son apparition la grande majorité des ouvriers sur la base de cet accord conclu entre eux par deux mois de discussion. Le patron ne peut plus l’empêcher de naitre par les moyens de pression habituels : 80 % des ouvriers sont d’ores et déjà syndiqués.

Des élections pour les délégués du personnel sont provoquées. Les candidats choisis depuis longtemps par les ouvriers sont présentés (un ouvrier marocain. un ouvrier algérien, un ouvrier sénégalais, un ouvrier français). Le patron refuse d’abord deux candidatures sur quatre sous prétexte que ces travailleurs ne répondent pas aux stipulations de la loi sur les délégués du personnel. Le syndicat tient bon. La liste est constituée en bloc, à prendre ou à laisser. Le patron cède, les élections ont lieu. Le mois suivant, les ouvriers déposent un cahier de revendications qui est rejeté, le 20 janvier 1971, ils se mettent en grève illimitée pour un franc d’augmentation de l’heure et de meilleures conditions de travail. L’occupation de l’usine est massive, elle se fait à effectif quasi complet en trois huits. Après dix-sept jours, le patron cède une augmentation de 50 centimes de l’heure et des améliorations ‘sensibles sur les conditions de travail.

Une leçon de la grève : la nécessité d’organiser la liaison directe avec les ouvriers des autres usines du trust.

Les ouvriers de cette usine tirent les leçons de leur grève. Leur idée est que les ouvriers des autres usines du trust – en particulier celles qui font le même travail, la récupération du plomb et autres métaux non ferreux – devraient lutter ensemble pour disposer d’une force plus grande.

La lettre collective des travailleurs de Penarroya-Saint-Denis (« Cahiers de Mai », n° 28), tirée à part sous forme de tract bilingue, a été le point de départ d’une liaison directe entre les usines du trust.

Déjà, pendant la grève à Saint-Denis, la section CGT a pris contact avec les « Cahiers de Mai » dans le but d’établir une liaison avec les mineurs de Pennaroya à Largentière (Ardèche) qui avaient publié un texte collectif dans les « Cahiers » un an plus tôt.

Cette liaison n’avait pas été établie par l’organisation syndicale comme le demandaient les ouvriers de Saint-Denis. La liaison est établie directement et la section CGT des mineurs de Largentières envoie 1 000 F pour le soutien de la grève à Saint-Denis.

Les ouvriers de Saint-Denis cherchent alors à développer des liaisons directes permanentes avec les autres usines du trust, notamment avec celle de Lyon. Sur proposition du groupe de travail « Métaux » – l’un des groupes qui assurent la publication des « Cahiers » – les ouvriers de l’usine de Saint-Denis rédigent, au cours d’une réunion, une lettre collective adressée aux ouvriers des autres usines du trust où ils expliquent comment ils se sont organisés, comment ils ont fait grève et proposent de coordonner à l’avenir les luttes qui pourraient avoir lieu. (« Cahiers de Mai » n° 28, mars 1971.)

Tiré à part sous forme de tract bilingue (français-arabe), cette lettre collective est transmise notamment aux ouvriers de l’usine Penarroya de Lyon qui en discutent entre eux pendant plusieurs semaines, puis demandent à rencontrer des travailleurs délégués par l’usine de Saint-Denis.

Les ouvriers de Penarroya-Lyon décident de créer une section syndicale à l’exemple de ceux de Saint-Denis.

Il n’y a pas de syndicat à l’usine de Lyon. Les ouvriers veulent bénéficier de l’expérience de l’usine de Saint-Denis pour en constituer un.

La réunion a lieu et la décision est prise par une majorité d’ouvriers de l’usine de Lyon de constituer le syndicat suivant les mêmes modalités qu’à l’usine de Saint-Denis.

Il est indispensable que les ouvriers de l’usine discutent d’abord, aussi longtemps que cela sera nécessaire pour réaliser le plus large accord entre eux sur la nécessité de s’organiser, sur les revendications à poser, enfin pour choisir ceux qui seront délégués.

Comme à Saint-Denis, dans cette période d’organisation, toute publicité est considérée comme inutile, voire dangereuse. Comme le dit un travailleur, à l’issue de cette réunion : « Avant de donner un coup de cornes, il faut d’abord que les cornes poussent. »

Quel syndicat constituer ? Comme les ouvriers de l’usine de Saint-Denis ont la carte CGT, il paraît naturel aux ouvriers de l’usine de Lyon, comme à ceux de Saint-Denis, que soit constituée à l’usine de Lyon une section CGT.

Dès le début de ce processus d’organisation à l’usine de Lyon, l’union locale CGT de Gerland (Lyon-8e) est donc tenue au courant. Il va de soi que ce n’est pas l’affaire des groupes de travail des « Cahiers » de constituer des sections syndicales (et encore moins de les « diriger » de l’extérieur ou de les chapeauter…).

L’union locale CGT de Gerland connaît la décision des ouvriers de l’usine de Lyon. Ceux-ci veulent que, le moment venu, la section soit constituée au cours d’une assemblée générale et en présence d’ouvriers délégués par l’usine de Saint-Denis. Les responsables de l’UL CGT de Gerland paraissent comprendre la nécessité de ces modalités décidées par les ouvriers qui veulent que le syndicat apparaisse d’emblée comme une force regroupant la grande majorité des ouvriers afin de décourager la répression éventuelle. Néanmoins, après réunion du bureau de l’Union Régionale de la Métallurgie CGT, les responsables de l’UL CGT de Gerland sont formels : « Nous, ce n’est pas comme ça qu’on organise le syndicat ! »

L’UL CGT se propose en effet de diffuser à la porte de l’usine Penarroya de Lyon un tract déclarant en substance : Les travailleurs ont besoin du syndicat pour se défendre, nous savons que vous voulez vous syndiquer, passez donc à la permanence pour prendre votre carte.

Bref, compte tenu du fait supplémentaire que ce tract était prévu en langue française, on peut se demander à qui il était destiné. Cette pratique aurait conduit involontairement l’UL CGT à faire une publicité inutile, voire dangereuse, sur ce qui se passait dans l’usine.

Des ouvriers de l’usine Penarroya de Lyon dans les baraquements qui leur servent de logement à l’intérieur du périmètre de l’usine ! … (voir p. 15). Photo extraite du reportage publié par « Syndicalisme » (février 1972).

Mis au courant du refus de la CGT de constituer le syndicat selon leur volonté, les ouvriers de l’usine demandèrent à la CFDT de le faire.

Aujourd’hui, cette section CFDT a été constituée, suivant la même pratique qui a permis la constitution de la section CGT à Saint-Denis ; elle regroupe 80 % des ouvriers et a fait élire les délégués choisis par les ouvriers, tous immigrés, y compris deux d’entre eux dont la candidature avait d’abord été refusée parce qu’elle ne répondait pas exactement aux stipulations de la loi.

Comment insérer dans un plan de bataille électorale des ouvriers privés de droits politiques ?

Constatant ces difficultés, de nombreux militants ouvriers s’interrogent de plus en plus sur leurs causes. Ils ont de plus en plus conscience que la bonne volonté, les efforts militants ne sont pas en mesure de surmonter ces difficultés. Ils sentent bien qu’une contradiction majeure paralyse les organisations ouvrières sur cette question décisive des travailleurs immigrés.

Si les syndicats éprouvent une telle difficulté à prendre en charge comme revendication du syndicat les revendications particulières des travailleurs immigrés, s’ils ont tendance à utiliser les travailleurs immigrés comme une « masse de manœuvre », s’ils ont à leur égard une pratique qui va à l’encontre du but recherché, c’est que les travailleurs immigrés, en tant que fraction de la classe ouvrière de ce pays, ne s’insèrent que très difficilement – et de toute façon partiellement – dans le plan de bataille général des organisations ouvrières existantes.

L’action de la CGT et de la CFDT, quelles que soient leurs divergences actuelles, s’inscrivent en effet dans un plan d’ensemble qui s’efforce de réformer, voire de transformer la société à la suite d’une victoire électorale de la gauche.

Les grèves, les manifestations, les mouvements de masse, ne sont pas pour autant rejetés comme moyens d’action, mais, dans ce plan ils doivent préparer le terrain pour cette victoire électorale. L’expression politique de toutes ces luttes demeure principalement le bulletin de vote.

Dans ce plan, les travailleurs immigrés ne sont donc pas des combattants à part entière ; s’ils peuvent contribuer à donner un élan plus ou moins grand aux luttes sociales, ils sont par contre privés d’expression politique ; ils ne peuvent qu’influer indirectement sur la bataille politique principale : les élections politiques.

Dans les rapports entre les travailleurs immigrés et les syndicats, les conséquences de cette situation sont évidentes :

Dans tous les cas où le patronat utilise le travailleur immigré pour diviser la classe ouvrière, pour susciter des conflits dans son sein, les organisations ouvrières vont se trouver continuellement sur la défensive. Elles vont être amenées à prendre en compte de manière privilégiée les intérêts de ceux des ouvriers qui, disposant des droits politiques, sont en mesure de contribuer à assurer la victoire électorale de la gauche.

Dans beaucoup de municipalités de gauche, par exemple, si un conflit surgit entre les travailleurs immigrés et la population française, ce dilemme se pose immédiatement. Et, si le choix est inévitable, aussi amer soit-il, il sera fait en faveur de ceux qui peuvent assurer le maintien de la municipalité de gauche.

Depuis des années, et en nombre croissant ces derniers temps, ce type de dilemme et de choix se multiplie dans les entreprises : chaque travailleur immigré a en mémoire d’innombrables exemples de ces choix. (Voir à ce sujet pages 2-6 les textes collectifs des travailleurs immigrés d’Oyonnax et des travailleurs africains de Renault-Billancourt et Flins.)

Autre conséquence : les syndicats introduisent et développent dans les entreprises une pratique de plus en plus électorale qui aiguise encore la division entre les travailleurs alors que, pour les travailleurs immigrés, tout particulièrement, l’unité la plus réelle et la plus vivante sur le lieu de travail est une condition indispensable à toute lutte.

Les problèmes posés par les travailleurs immigrés offrent une image grossie de ceux qui sont posés à l’ensemble du mouvement ouvrier.

Quelles que soient les difficultés de la situation actuelle, de nombreux militants ouvriers pensent que les problèmes qui sont posés avec insistance par les travailleurs immigrés dans ce pays peuvent avoir des conséquences salutaires pour l’ensemble du mouvement.

En fait, si on les examine à la lumière des luttes ouvrières de ces dernières années, les problèmes posés par les travailleurs immigrés ne sont nullement des problèmes à part. Ils offrent seulement une image grossie, une sorte de caricature des problèmes qui sont posés actuellement à l’ensemble du mouvement. ouvrier.

Ces dernières années, de nombreux travailleurs français n’ont-ils pas mené des luttes puissantes et fréquentes sur toutes sortes de revendications qui ne s’inséraient pas dans les plans des organisations ouvrières ?

Dans d’innombrables entreprises aussi, la pratique électorale des syndicats. les luttes d’influence permanentes, n’ont-elles pas découragé des milliers et des milliers d’ouvriers français?

Dans de nombreuses occasions enfin. pour les travailleurs français comme pour les travailleurs immigrés, le partage actuel des rôles entre syndicats et partis n’a-t-il pas représenté un obstacle majeur pour le développement des luttes sur les revendications réelles et à partir des positions de force les plus favorables au succès ?

Dans ce partage actuel des rôles, le mouvement repose en effet sur un véhicule à deux roues : au syndicat de discipliner le bouillonnement des luttes ouvrières dans les entreprises afin d’utiliser leur puissance pour actionner l’une des roues. Aux partis politiques d’utiliser cet élan pour actionner l’autre roue en veillant à ce que l’effort maximum, le « sprint » se produise au moment des élections et se traduise en vote pour la gauche.

Tous les motifs de mécontentement extérieurs à l’usine sont du ressort des partis politiques.

Mais les travailleurs immigrés n’ayant pas de droits politiques, la CGT et la CFDT, pour leur semaine d’action du 7 au 12 février, ont dû placer au premier plan une question prétendûment « extérieure » à l’usine : celle du logement.

Il est clair que, pour cette revendication comme pour toutes les autres, la force dont disposent les travailleurs immigrés est concentrée pour l’essentiel sur leur lieu de travail.

Et n’est-ce pas vrai aussi pour les travailleurs français ?

Il reste évidemment à savoir quelles luttes concrètes seront menées sur les lieux de travail ou à partir de ceux-ci, sur la revendication d’un logement décent pour les travailleurs immigrés ?

Mais il y a là peut-être un précédent, une remise en cause du partage actuel entre « luttes sociales » et luttes dites « politiques », partage qui contribue à paralyser le mouvement. C’est ce type de remise en cause que les problèmes posés par les travailleurs immigrés vont, sans aucun doute, accentuer et multiplier à l’avenir si le mouvement doit se développer.

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