Catégories
presse

L’OAS et l’Etat

Articles parus dans Pouvoir ouvrier, n° 36, janvier 1962, p. 1-3

Anti Oas Demonstration In Paris On December 1961 (Photo by Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

Il y a les gendarmes. Trois « représentants de l’ordre » accusés d’avoir torturé à l’électricité quatre Algériens. C’était à Hautmont, dans le Nord. On a dû les juger. Jugement : 150 NF d’amende à chacun (1).

Il y a les gendarmes et il y a leurs juges. Ceux-là c’étaient des juges « civils ».

Il y a aussi des juges « militaires ».

A Paris, trois officiers sont jugés le 16 janvier pour avoir torturé à l’électricité une Algérienne qui en est morte. Accusée par leurs propres soldats, identifiés, ayant passé des aveux, le rôle de chacun étant nettement établi, ils ont été acquittés par le tribunal permanent des forces armées (2).

Il y a la police. Passons.

Il y a l’armée. Interrogez les soldat revenant d’Algérie.

Gendarmerie, magistrature, police, armée, ça c’est l’État.

L’État est chargé « d’assurer l’ordre ». Contre l’O.A.S. par exemple. On dit souvent que les gens de l’O.A.S. sont des gangsters, des ex-légionnaires (allemands de préférence !), des voyous. Certains le sont, bien sûr, mais la plupart c’est quoi ? Prenons quelques exécutants arrêtés par-ci par-là : petits politiciens de la Vème, officiers de l’armée, jeunes gens de bonne famille.

Des gangsters ? allons donc ! Ce sont des jeunes gens à diplômes et à voiture, des jeunes bourgeois habitués des boîtes « chic », comme ce Paul Stephani, fils du directeur du Crédit Lyonnais de Toulon et assassin de Locussol à Alençon.

Derrière eux, les papas, oncles et beaux-frères, généraux et colonels, fleur de l’armée française, familiers des salons et des ministères en France, des chambres de torture en Algérie : les Salan, Vaudrey, Godard, Broizat, Argoud.

Puis les amis de la famille, députés, ex-ministres et futurs ministres : les Bidault, Soustelle, Morice, Duchet, tous gens du meilleur monde, le monde de la politique et des conseils d’administration. Enfin, ceux qui se contentent de financer : dirigeants de compagnies pétrolières, de sociétés, de banques.

Vous prenez tous ces gens-là et vous prenez les autres, c’est-à-dire les « non OAS », les « républicains », les « fidèles défenseurs de l’État », et vous leur demandez : profession ? Vous obtiendrez les mêmes réponses : gendarme, officier, magistrat, député, directeur, patron, propriétaire, policier.

Du même coup, ce que « la gauche » appelle pudiquement « la faiblesse du pouvoir dans la répression de l’O.A.S. » devient parfaitement clair : « ils ne se mangent pas entre eux ». C’est pourquoi on relâche les plastiqueurs, on acquitte les bourreaux, on n’arrête pas les chefs, parfaitement connus du Premier Ministre, on tolère les lynchages d’Algériens, on envisage même un nouveau gouvernement comprenant des représentants à peine camouflés de l’OAS.

Tout cela est-il absurde du point de vue même de la bourgeoisie ? Sans doute. Mais la bourgeoisie, le patronat français, très capable quand il s’agit d’exploiter ses ouvriers, de faire augmenter la productivité, a été incapable de s’adapter aux nécessités d’une « décolonisation » qu’il est d’ailleurs tout aussi incapable d’empêcher.

Après sept années de guerre et de répression, l’appareil de l’État se décompose en Algérie, tandis qu’en France appareil d’État et bourgeoisie, profondément divisés, font penser à un chien qui tourne en rond en se mordant la queue.

Pour le peuple algérien, aussi dures que soient actuellement ses souffrances, l’issue est certaine, car il lutte pour sa vie, pratique la solidarité et a la volonté de vaincre.

Pour nous, travailleurs français, quel est l’avenir ? qu’allons-nous faire ? que nous propose-t-on ?

La France « grande et généreuse » ? La « démocratie rénovée » ? La VIème République ?

Sept années d’atrocités en Algérie, les « putsch » à répétition, les complicités en haut lieu, l’origine sociale commune des factions qui se disputent l’État, le mépris du Gouvernement pour ceux qui travaillent, la rapacité et la morgue du patronat, prouvent à suffisance que ce régime et cet État sont irréformables. C’est à partir de cette constatation que nous devons envisager notre action, proche ou lointaine.


(I) Le Monde, 29-12-61
(2) Toute la presse, 17 et 18-1-62


L’armée en Algérie

« 237 tueurs O.A.S. arrêtés en Algérie pendant les mois de novembre et de décembre », « Le gouvernement décidé à lutter sur les deux fronts ».

Des grands titres à la une suggèrent à l’opinion publique que l’armée française est « la gardienne de l’ordre en Algérie face aux deux terrorismes aveugles de l’O.A.S. et du F.L.N. » Les petits bourgeois sont rassurés : l’armée fait son devoir.

Des gens bien « réalistes », parfois même « de gauche », pensent que ce qui empêche la conclusion d’un cessez-le-feu en Algérie est la présence de l’O.A.S. Un accord ne pourrait pas être appliqué à Alger et à Oran, disent-ils, car la population européenne le refuserait par la force, l’O.A.S. décrétant la « mobilisation générale ». Seule l’armée française pourrait le lui faire respecter. Ainsi, par un beau renversement, ce serait l’armée qui garantirait l’indépendance des Algériens contre les Européens pendant la fameuse « période transitoire »

Hélas pour nos réalistes ! ce renversement n’est que dans leur tête, façonnée par les roueries de la propagande officielle.

D’abord, chacun sait que l’O.A.S. trouve son principal appui dans les cadres de l’armée française.

Ensuite, le rôle de cette armée n’est nullement d’assurer « la libre détermination des populations ». De 1954 à 1961, l’armée française a essayé par tous les moyens d’écraser la révolte des populations algériennes. Actuellement, son rôle continue d’être de les étouffer, de les immobiliser pour empêcher qu’elles proclament l’indépendance et détruisent les privilèges des européens. Elle pèse de tout son poids, non sur la minorité européenne mais sur la masse du peuple algérien. Ce poids, de Gaulle le met dans la balance des négociations pour tâcher d’arracher au F.L.N. des garanties pour les capitaux français investis en Algérie, des garanties pour le pétrole, pour les gros colons, pour les commerçants, les entrepreneurs. Et c’est pour cela que des hommes continuent de mourir en Algérie.

La lutte sur deux fronts ? En première page du journal : « 237 O.A.S. arrêtés en deux mois », mais au bas de la page 6 on peut lire un communiqué officiel : « L’activité des forces de l’ordre est resté soutenue : 594 rebelles ont été mis hors de combat du 21 décembre au 28 décembre ».

Des jeunes oranais se livrent à la chasse à l’arabe ; ils pénètrent jusque dans les commissariats de police pour s’emparer de leur proie ; des ambulances sont arrêtées et le blessé mis à mort ; les cadavres brûlés à l’essence restent des heures sur le trottoir. L’ordre apparemment n’est pas troublé, les forces de police n’interviennent que lorsque tout est fini et des gamins de 14 ou 16 ans peuvent se livrer à leur sport favori, comme ailleurs ils jouent au football.

Mais quand les Algériens descendent dans la rue, comme en décembre 60 ou en novembre 61, l’armée tire sans hésiter. L’O.A.S. assassine à Oran. « Réponse » de l’armée dans la nuit du 17 au 18 janvier, les troupes investissent les quartiers algériens de la ville et, dans la journée, les agences annoncent le bilan : 14 algériens tués, 10 prisonniers. Chiffre provisoire.

L’armée française seule empêche les algériens d’être maîtres chez eux. Sans sa présence, il n’y aurait plus d’O.A.S., plus de ratonnades en 48 heures. Salan, Godard et les autres auraient vite bouclé leurs valises pour le Katanga ou les Baléares ; les jeunes lyncheurs d’Oran se promèneraient sans poignard (ou se promèneraient sur le pont du bateau vers Marseille).

L’O.A.S. est née dans la répression violente et continue du peuple algérien par l’armée pendant sept ans. C’est derrière le paravent de cette armée que l’OAS et les lyncheurs agissent.

Ce n’est pas en criant « O.A.S. assassins », en réclamant du gouvernement gaulliste « le châtiment exemplaire » des plastiqueurs et des généraux factieux qu’on lutte contre les exploiteurs et les assassins du peuple algérien.

On nous appelle à combattre le fascisme. Mais d’où viennent les fascistes ? qui a envoyé Salan et Soustelle à Alger ? Le gouvernement français. Qui a voté les félicitations à l’armée en mai 1958 ? Tous les députés français. Et d’où ces fascistes tirent-ils leur force ? De la guerre, de la présence de l’armée française en Algérie.

C’est l’évacuation immédiate de l’Algérie, LE RETOUR DU CONTINGENT EN FRANCE qu’il faut imposer au gouvernement.

L’indépendance de l’Algérie c’est la fin de la guerre ET L’EFFONDREMENT DE L’O.A.S.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *