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Un film à voir : Les quatre cents coups

Article paru dans Pouvoir ouvrier, n° 13, décembre 1959, p. 5-6

Il est rare de voir un film qui montre avec tant d’acuité combien la
vie moderne est insupportable pour l’ensemble des gens.

Que le père ne soit pas le vrai père de l’enfant, que la mère le trompe, que son fils la surprenne en train d’embrasser un autre homme, une après-midi qu’il fait l’école buissonnière, cela ne suffit pas à nous rassurer et à nous faire classer cette famille et cet enfant dans les « cas particuliers ». Car ce qui fait l’essentiel de la vie de ces gens, c’est notre vie à nous aussi, les problèmes qui se dressent devant cet enfant, ce sont nos problèmes, sa révolte, son écœurement, son désespoir, ce sont les nôtres aussi.

Ce garçon lui-même n’est pas un « cas », c’est plutôt un exemple. Au début il ne fait rien de plus répréhensible que ses camarades. Il est même mieux que plusieurs d’entre eux à qui il n’arrivera pourtant pas de malheur. Ce qui lui manque c’est l’adresse, ce qui le gêne c’est sa naïveté. On fait circuler une photo de pin-up dans la classe, tout le monde la regarde mais c’est lui qui se fait prendre. Il fait l’école buissonnière, son camarade aussi, mais il est incapable de faire un mot d’excuse comme l’autre. Il ment, les autres aussi, mais ses mensonges sont découverts, il ne se donne pas la peine de les rendre vraisemblables. En somme, il est moins « adulte », il joue moins le jeu, il est l’enfance avec ses besoins en face de la société avec ses barrières.

La grisaille, la monotonie, le rythme implacable de la vie moderne sont
admirablement bien évoqués. Malheur à celui qui ne pourra pas suivre ! Le réveil brutal dans l’appartement trop petit, le départ précipité, la classe ennuyeuse, le retour le soir à la maison, les devoirs, les corvées domestiques, l’arrivée de la mère harassée, énervée, qui prépare rapidement le repas, se fâchant contre tout, le père qui essaie d’être gai et d’excuser auprès du garçon la mauvaise humeur de sa femme, le repas sans goût, triste ou agrémenté d’histoires scabreuses de bureau et de réussites sociales grâce à la prostitution ou à l’escroquerie. La mauvaise humeur du père dont les chemises ne sont pas lavées, les chaussettes pas raccommodées – « Si tu n’as pas le temps de les laver, lave au moins le col ! » – le manque d’argent et les disputes à ce sujet, les ruses de l’enfant pour en soutirer à ses parents. Tout cela constitue un univers à peine supportable, le moindre incident le rendra insupportable.

Pour le garçon, une punition du maître pas faite, sera le point de départ
d’une série de sottises de plus en plus graves. La réaction des parents est symptomatique. Au début, ils soutiennent l’enfant alternativement, chacun étant complice à tour de rôle, pour avoir la paix. D’ailleurs aucune explication n’est possible entre eux. Ils se connaissent trop. Quand la mère essaie de briser la glace entre elle et son fils, elle n’y parvient pas et il sait trop de choses sur elle, et de ces choses elle n’en parle pas.

A la fin, quand le stade des simples sottises est dépassé, quand l’enfant commence à s’attaquer à la société, car il vole, les parents se tournent
tous deux contre lui et l’abandonnent à cette société contre laquelle il aurait tellement besoin de secours. Mais ce secours ils sont incapables de le lui donner. Au début, après la première fugue du garçon, ils ont bien essayé (1), mais avec la vie qu’ils mènent, on ne peut prendre quelqu’un en charge longtemps : on a déjà tant de mal à se supporter soi-même !

La deuxième partie du film nous touche moins, car nous ne sommes plus en cause, c’est la société qui prend la place de la famille. Ce qui frappe tout de suite, c’est l’indifférence qui entoure le jeune délinquant : – « Mon service est fini, je te le passe », dit le flic chargé de l’enfermer au cachot. On l’enferme à côté des prostituées, des voyous ; il attend, les flics jouent aux échecs. Le service anthropométrique, la déposition ; l’enfant est ému, mais il est seul. Plus tard , à la maison de jeunes délinquants, il apprend qu’il a un dossier, que ce dossier le suivra partout. On va mettre dans son dossier le rapport du psychologue et il s’inquiète pour savoir ce qu’il faut répondre pour ne pas trop se charger.

La maison est belle, il y a de l’air, de la lumière. Les parents viennent les voir, ils pensent qu’ils sont bien. Mais on continue à marcher en rang, à
prendra une claque parce qu’on a grignoté son pain avant la soupe. On refuse le droit d’entrée à l’ami du garçon. Alors, là aussi, quand cela devient insupportable, il s’enfuit, il fuit la société en courant, en courant droit devant lui. Et il rencontre la mer, parce qu’il n’y a pas de solution pour lui.

De la maison pour jeunes délinquants au pénitencier, du pénitencier à la prison, le chemin semble tout tracé. La société n’a pas mieux réussi que les parents.


(1) C’est peut-être la scène du film la plus pénible. Ils essaient de s’amuser.
Ils vont au cinéma tous les trois : la mère est plus douce, le garçon rit nerveusement sans arrêt , le père fait l’idiot. Ils rentrent tard le soir, les pitreries du père les font rire dans l’escalier sombre, en remontant chez eux – « Mon chéri, n’oublie pas la poubelle » – Le père et la mère feront l’amour ; et voilà. C’est pauvre, c’est mesquin, ils ne peuvent rien faire de plus.

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